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La littérature anonyme 
dans l'Antiquité
Aperçu Antiquité Moyen âge et Temps modernes
Dans les premiers âges, toutes les oeuvres littéraires sont anonymes et impersonnelles. Cependant les civilisations se distinguent et se diversifient, elles portent l'empreinte d'un tempérament particulier; mais c'est le sceau d'une multitude, et leurs créateurs s'appellent légion. Sans doute chacune d'elles se personnifia en un homme à qui le respect des générations s'est attaché comme à leur maître, et dont elle a entouré l'image d'un cycle légendaire comme d'un nimbe éclatant où il apparaît transfiguré. Mais on ne peut plus accepter aveuglément ces traditions lointaines comme on faisait encore au XVIIe et au XVIIIe siècle. Nous avons pénétré l'esprit des anciens temps; nous avons compris que la poésie, la littérature ne sont pas sorties toutes faites de l'esprit d'un homme, comme Athéna du cerveau de Zeus. Ce sont des oeuvres non personnelles, mais collectives, les productions anonymes d'une culture, non d'un individu.

L'Antiquité nous a légué certains noms auxquels on a attribué les principaux monuments littéraires des époques les plus reculées : Confucius, Moïse, Zoroastre, Lycurgue; mais ne nous y trompons pas : de tels noms sont pour la plupart mythiques et fabuleux, et les hymnes, les lois, les oeuvres qu'on leur attribue sont en réalité anonymes. Ainsi at-on renoncé de longue date à dire que Lycurgue avait créé en un jour la constitution dorienne ou que l'esprit ionien datait de Solon. On sait aussi qu'il n'ya a eu aucun Moïse, et en tout cas aucun qui fût l'auteur du premiers livres de la Bible, compilations de fragments de textes d'origines et de dates diverses On a compris que ces noms que la traditions nous a transmis, soit mythiques, soit historiques, comme peut-être Confucius, n'étaient que la personnification d'une collectivité et de l'oeuvre anonyme des générations successives, où une foule de légendes s'enchevêtrent comme les lianes d'une forêt vierge. 

Hymne.
Le oeuvres littéraires anonymes qui affectent le caractère le plus archaïque sont les hymnes. On voit dans ces cantiques, chants ou poèmes en l'honneur de la divinité, des héros, ou des gloires nationales, la première forme qu'ait revêtue la poésie. Les temples de l'ancienne Egypte, les murs de Ninive sont couverts d'inscriptions hiéroglyphiques ou cunéiformes, véritables poèmes ou récits anonymes écrits sur le granit rose, la brique ou la paroi vive du rocher. 

En Egypte, ce sont des hymnes en l'honneur des dieux, surtout du Nil et du Soleil, , le Bienfaisant : ou bien ce sont les plaintes des momies qui, du sein de la terre, regrettent « le courant d'en haut » le Nil, la vie, ou demandent à leur coeur, « à leur faible coeur qui leur vient de leur mère », « de ne pas s'élever contre eux au jour du jugement ». Chez les Hébreux, ce sont ces cantiques de reconnaissance ou de prière, ces hymnes de l'infinie petitesse à l'infinie grandeur.

Un usage qui se trouve à l'origine de nombreuses traditions de l'Inde, c'est celui de sacrifier dans le feu et d'accompagner par un chant cette cérémonie sacrée : ce chant mesuré et rythmé était l'hymne (en sanscrit, summa, qui signifie la belle ou la bonne pensée, la pensée par excellence). Nous avons encore les hymnes anonymes de l'Inde, conservés par les Brahmanes avec un soin religieux et formant un recueil considérable divisé en plusieurs parties dont la plus ancienne est le Rig-Véda

D'après le Véda, le sacrifice était offert trois fois par jour; au lever de l'aurore où l'hymne appelait le soleil et le retour à la vie; à midi, qui est le point culminant et le plus glorieux de cet astre; et le soir, heure triste où s'assoupit la vie, où l'homme commence à craindre les attaques nocturnes des bêtes sauvages et des brigands. L'hymne renferme ainsi, tour à tour, la joie avec l'espoir, la sérénité du triomphe, et enfin la crainte avec la mélancolie (Burnouf). C'est là le cercle des sentiments où se meut la poésie des hymnes. 

Le mot humnos avait, chez les Grecs, des significations assez diverses. Jusqu'au VIe siècle avant notre ère, il résumait la poésie entière. Tel était le caractère des hymnes attribués aux premiers poètes légendaires : Orphée ou Linos, Musée, Thamyris, etc. Les sanctuaires de la Grèce conservent un certain nombre d'hymnes anciens jusque dans les siècles de décadence. Mais ces poésies donneraient une idée fausse des poésies primitives de ces temps reculés du polythéisme, ou le chant sacré faisait partie de la vie ordinaire et en était l'expression la plus haute. 

C'est surtout en Phrygie, en Lycie, en Crète, en Thrace, qu'avaient été composés ces premiers chants, d'où est sortie presque toute la poésie des Grecs. D'abord, les chants populaires : chants de métiers, de pêcheurs, de moissonneurs; chants de nourrices; chants de guerre ou d'amour; chanson de l'hirondelle à Rhodes, etc.

La tradition nous a conservé en Grèce les traces d'un certain nombre d'hymnes se rapportant à des circonstances particulières et dont on trouve aussi des exemples dans les Védas : le chant mystique et grave de l'hyménée; l'hymne funèbre, où l'on priait la terre, la grande mère toujours jeune, d'être douce et légère au mort et de le couvrir ranime une mère couvre un enfant du pan de sa robe; puis venait le pleur, le thrène; et en Grèce, le péan, le linos; l'ailinos. 

Anonymes aussi les les hymnes orphiques et les formes diverses de la poésie lyrique, épique, morale, etc. On désigne sous le nom d'hymnes orphiques toute la littérature mystique des Grecs, spécialement celle qui s'est développée autour du sanctuaire d'Eleusis. Cette littérature comprenait des hymnes proprement dits, des chants de purification, des théogonies, des discours sacrés. On l'attribuait presque entière à de vieux poètes légendaires, surtout à Orphée, Linos et Musée. On citait notamment : les hymnes d'Orphée, les Oracles, les Remèdes, les initiations, les Hymnes de Musée. Cette littérature avait été recueillie et interpolée au VIe siècle par Onomacrite d'Athènes, qui passait pour être l'auteur des Oracles et des Initiations; par Orphée de Crotone, par Zopyre d'Héraclée, par Phérécyde de Syros. Dans la littérature orphique qui nous est parvenue, quelques débris datent du VIe siècle; mais la plupart des oeuvres sont plus récentes, et largement interpolées, comme les Hymnes d'Orphée, la Descente d'Orphée aux enfers, etc.

L'épopée.
Une nouvelle forme de littérature commence à naître au sein de l'hymne, à en briser les limites trop étroites. La même chose arrivera au monde nouveau du Moyen Age : aux cantilènes succèderont les chansons de geste, aux Eddas les Niebelungen; aux hymnes succède la forme de l'épopée

Divers aspects de l'hymne se présentent déjà dans les Védas et les grandes épopées de l'Inde, dans le Zend-Avesta des Iraniens, dans les invocations aux dieux trouvées dans les tombeaux de l'Egypte, dans le Livre des Morts, enfin, dans les livres sacrés des Hébreux.

Cette période nous a laissé de grands textes en Mésopotamie,  l'Epopée de Gilgamesh akkadienne, l'Enuma Elish (le Poème de la création babylonien), en Inde Le Mahâbhârata, vaste épopée remaniée; le Ramayana et  les Puranas énorme collection de légendes divines et humaines; en Grèce, l'Iliade et l'Odyssée, et un grand nombre de fragments épiques.
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Passage de l'Enuma Elish.
Fragment de l'Enuma Elish,  le Poème 
de la Création babylonien. Tablette en argile.

Mais il semble que ces épopées échappent a notre sujet: n'ont-elles pas, en effet, des noms d'auteurs consacrés par l'admiration des siècles? Que dire de la vénération qui s'attache au nom du poète grec : « Le monde naît, Homère chante : c'est l'oiseau de cette aurore », dit Victor Hugo. Qui osera nier son existence? Et cependant ne sommes-nous pas encore en présence d'une oeuvre collective et anonyme attribuée par la légende à un nom symbolique? Les rapprochements que la critique a faits entre les épopées de l'Antiquité et celles du Moyen âge ont jeté un jour singulier sur ces mystérieuses origines. 

Au temps de l'Odyssée, les aèdes sont partout dans le poème et la société du temps. Du reste, ce sont des hommes du peuple; ils remplissent à la cour des princes le rôle des sûtas, mais leur condition est moins relevée : souvent même ils ne choisissent pas à leur gré le sujet de leurs chants : cependant ils jouissent d'une certaine considération et, pendant les longs festins de l'époque héroïque, ils charment les convives par le récit des aventures des héros et des dieux. Ces chants allaient se répétant de bouche en bouche et sont devenus le point de départ, les éléments des grands poèmes composés plus tard. C'est alors que commence le rôle d'aèdes nouveaux, qu'on désigna plus spécialement sous le nom de rapsodes (du grec raptô = coudre); leur rôle fut de rattacher ces chants les uns aux autres, de leur donner l'unité et de combler les vides. Ce travail fut l'origine des poèmes épiques.

Tandis qu'à la plupart de ces chants primitifs, la tradition ne rattache aucun nom d'auteur, elle a donné au plus grand des rapsodes le nom d'Homère et Hérodote pense « qu'il vivait quatre cents ans avant lui »; mais ce n'est qu'un personnage légendaire, dont la vie, telle qu'on la rapporte, est peine de contradictions et d'impossibilités. D'ailleurs l'étymologie de son nom semble en faire une personnage mythique. Son nom ne peut avoir pour origine que la préposition grecque om, et la racine ri qui, dans sa forme, causative, devient ar (airhô = arranger). Il signifie donc l'art de la composition épique et la fonction ordinaire des rapsodes. Il est curieux de remarquer que le nom traditionnel de l'auteur du Mahâbhârata, Vyâsa, présente la même signification. D'ailleurs l'Iliade comme le Mahâbhârata ne démentent pas l'idée de cette composition collective suivie d'un arrangement postérieur : seulement l'épopée indienne a des proportions beaucoup plus grandes : elle n'est pas non plus l'oeuvre d'un homme ou d'un siècle, ses 250,000 vers peuvent se réduire à un texte primitif de 15 ou 16,000 vers, composé lui-même de fragments épiques des sûtas ou aèdes et bardes de l'Inde. Vyâsa représente ce travail de coordination. L'Iliade aussi a été longtemps conservée de mémoire et, quand on l'eut écrite, la tradition grecque y travailla jusqu'aux alexandrins, fondant et retranchant depuis les Pisistratides, par Aristote, jusqu'aux grammairiens d'Alexandrie.

C'est qu'en effet ces deux épopées sont chronologiques et pour ainsi dire rectilignes : elles ont une unité, mais une unité chronologique, l'unité d'une forêt hindoue ou d'un temple grec inachevé; qu'importe un arbre ou une colonne de plus ou de moins? Tout nous porte à admettre ce mode de développement. Ce sont des épopées chronologiques, des Puranas, comme disent les Indiens. A une époque intermédiaire on peut placer le poème que Zoroastre tira des poésies anciennes de l'Iran, le Zend-Avestâ. Il n'en est plus de même du Ramayâna ou de l'Odyssée. Nous sommes ici en présence d'une oeuvre d'art, d'une épopée implexe; ce sont des Kanyas, disent les Indiens, des Poiemata, disent les Grecs : il faut admettre sous réserve, par une raison supérieure d'art, l'existence d'un auteur pour ces deux poèmes, Valmiki, pour le poème indien, Homère, si l'on veut, pour l'oeuvre grecque, qui d'ailleurs est postérieure, peut-être de plusieurs siècles à l'Iliade. Mais ce nom d'Homère n'a qu'une valeur symbolique qui ressemble beaucoup à l'anonymat : En réalité ce nom est le résumé de toute la période des aèdes primitifs. 

Les anciens Grecs attribuaient à Homère tout un cycle troyen, dont l'Iliade et l'Odyssée n'étaient que deux parties et qui avait l'unité des événements. On lui attribuait en outre une Thébaïde, un poème des Epigones, etc. Ces poèmes sont perdus; mais il nous reste encore sous ce nom une suite d'oeuvres anonymes que l'on a appelées les hymnes homériques. D'ailleurs ces poèmes n'ont rien de commun avec les hymnes religieux primitifs. Ce sont des compositions d'un autre âge, d'une autre nature, d'une langue plus faite et qui portent tous les caractères de la poésie épique.

Ces hymnes homériques se composent de trente-quatre fragments, qui ont la forme d'une invocation à une divinité. Cinq de ces morceaux sont de véritables compositions épiques; les autres ont peu d'étendue. Aucun n'a le caractère liturgique. Ce sont simplement des préludes composés en vue de récitations épiques, pour des concours ou des solennités. Les principaux sont A Apollon Délien, A Apollon Pythien, A Hermès, A Aphrodite, A Démèter, A Dionysos, etc. 

On ne sait ni les auteurs ni les dates précises de ces chants, dont plusieurs peuvent bien appartenir à la période alexandrine, mais dont la plupart semblent remonter aux siècles de l'Odyssée et de l'Iliade. Tous ces poèmes sont rangés sous le nom d'Homère, parce que, semble-t-il, ce nom était pour les anciens Grecs est comme la personnification de ce que la culture ionienne avait produit de meilleur. « On a pu dire avec raison qu'il était l'âme poétique de la Grèce » (Taine). 

A côté de ce cycle d'épopées né sur les rivages de l'Ionie ou du Péloponnèse, un autre se formait dans les plaines de la Béotie, d'un caractère plus rustique, plus étroit et plus pratique, privé, comme le pays qui l'a vu naître, des grands horizons de la mer. Comme le nom d'Homère résume le premier, le nom, peut-être aussi symbolique d'Hésiode, résume le second. Mais l'importance de la question est bien moindre. On a rangé sous le nom d'Hésiode de nombreux poèmes. Il nous reste le Bouclier d'Héraclès, la Théogonie, les Travaux et les Jours, et quelques fragments de l'Astronomie, des catalogues ou Eées, de la Nélampodie, des Institutions de Chiron
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Batrachomyomachie.
Page d'un manuscrit de la Batrachomyomachie.

Enfin, on peut rapporter à la fin de la période épique la Batrachomyomachie, ou Combat des grenouilles et des rats, petit poème tragi-comique, arbitrairement attribué à Homère ou à Pigrès, frère d'Artémise.

Les autres genres en Grèce.
Nous touchons maintenant  une époque où l'anonymat va disparaître de plus en plus. Dans le monde des idées, en effet, l'évolution amène l'avènement d'une série de formes nouvelles et pour ainsi dire d'espèces littéraires : le développement  de la littérature suit d'ailleurs la même marche dans l'Inde et en Grèce. 

Le nom de Callinos ne rend pas suffisamment compte de l'apparition de l'élégie, ni celui d'Archiloque de l'apparition de l'iambe. Mille causes diverses et mille initiatives particulières amenèrent, par l'union de la musique et de la poésie, par le développement des modes musicaux et le perfectionnement des instruments de musique, la création des rythmes et de la poésie lyrique. Cependant l'épopée finissante « était déjà grosse de la tragédie et de la comédie et on les entendait vagir dans ses vastes flancs ». (P. de Saint-Victor).

De l'épopée, née du sein du peuple, naquit le drame en sa double forme, sous l'inspiration de Dionysos. Enfin la philosophie grecque commençait et avec elle l'histoire et bientôt l'éloquence : les grandes espèces littéraires étaient  fixées.

Mais ici l'histoire de l'anonymat se restreint infiniment elle quitte les hautes pensées et les spéculations sur les ariennes pour devenir un simple débat littéraire, un sujet de dispute entre les érudits. Il ne s'agira plus de dogmes religieux, d'institutions sociales ou de grandes termes littéraires, mais de quelques fragments conservés par hasard et attribués de même à quelque poète par le caprice d'un grammairien. Les grandes oeuvres sont toutes signées et empreintes d'un cachet de personnalité et d'originalité indéniables. L'individualité s'accentue de plus en plus et s'affirme même au sein de la vie politique, quoique le rôle de la cité soit encore prépondérant.

Ce distingue la Grèce, ainsi dans la Grèce la cité et dans la cité l'homme : comme Athènes devient l'âme de la Grèce, ainsi l'âme d'Athènes s'appellera Périclès. Bientôt même les philosophes érigeront la personnalité en système. Platon sacrifiait encore le particulier au général, l'individu à l'espèce, le citoyen à la cité; le caractère le plus saillant de la philosophie d'Aristote sera le triomphe de l'individualisme. Ainsi se développe dans les lettres plus d'originalité, grâce à la diversité des esprits et des théories; mais en même temps, elles s'amoindrissent, deviennent de plus en plus mesquines. Et ce mouvement ne fera que s'accentuer jusqu'à la poésie étroite et isolée des poètes alexandrins et l'irrémédiable décadence de la littérature grecque.

Quant aux oeuvres anonymes que nous a laissées cette littérature, ce sont d'abord trois passages attribués au poète Tyrtée, dont quelques écrivains ont voulu nier l'existence; de même parmi les fragments des lyriques grecs qui ont échappé aux Barbares, aux Arabes et à l'Eglise, quelques-uns sont contestés : on a de Terpandre (dont le nom, allégorique d'ailleurs, signifie celui qui réjouit les hommes) trois vers d'une authenticité douteuse; il en est de même de le plupart des odes du recueil attribué à Anacréon. Beaucoup d'entre elles appartiennent certainement à une époque postérieure, et tout ce que l'on peut alléguer pour leur défense, c'est qui elles ont été faites sur le modèle des chants d'Anacréon et qu'elles peuvent, par conséquent, en donner quelque idée.

On a pu dire aussi que la fable primitive des Hellènes s'était personnifiée dans Esope, comme l'épopée dans Homère. Quant au nom, à la vie, à l'existence même du fameux fabuliste, ce sont autant de questions non résolues. On sait seulement qu'au IVe siècle, dans tous les pays d'Asie Mineure, on répétait oralement de courts récits d'une origine inconnue. Esope représente la tradition phrygienne qui était la plus importante et la plus centrale. On a renoncé de même à l'authenticité des vers dorés de Pythagore. Enfin, il nous reste quelques mots du péan que les Grecs chantèrent à Salamine, sorte de Marseillaise anticipée : « Allez, enfants des Hellènes. » Nous avons encore deux scolies, deux de ces chansons de table que le convive chantait à son tour quand la lyre ou la branche de myrte circulant autour de la table était arrivée entre ses mains. La plus célèbre est celle d'Harmodius et d'Aristogiton, attribuée sans certitude à un certain Callistrate. 

Si nous continuons notre revue, nous trouvons trente traités, attribués à Hippocrate et qui, presque tous, sont contestés, et par suite considérés comme anonymes. Il en est de même de quelques dialogues de Platon. On regarde généralement comme apocryphes, les deux Alcibiades, l'Aniochos, l'Epinomis (attribué quelquefois à Philippe d'Opponte), les deux Hippias, l'Hipparque, le Minos, les Rivaux, le Théagès. Beaucoup de discours et de fragments qui nous restent sous le nom des grands orateurs attiques, de Lyscos, d'Antiphon, d'Hypéride, de Démosthène lui-même, sont contestés et regardés comme l'oeuvre de rhéteurs postérieurs. 

Cependant il nous est resté, même à l'époque alexandrine, quelques ouvrages anonymes, soit par la faute des copistes, soit par un caprice des écrivains. On voit se produire, probablement vers la fin de la période et peu de temps avant l'envahissement par le christianisme, toute une série de chants d'un caractère religieux et sacré, dont on ne connaît ni les auteurs, ni l'origine, ni la date précise, ni même la destination immédiate. C'est cette littérature à laquelle on a donné le nom d'orphique parce qu'elle se rattache le plus souvent au nom du vieux poète de la Thrace. On peut en rapprocher la littérature dite hermétique. Qu'est-ce qu'Hermès, trois fois très grand, Hermès Trismégiste, auquel ces livres sont attribués? Nul ne le sait. Seulement il n'est pas douteux que la plupart de ces livres ont été faits en Egypte dans les premiers temps de l'ère chrétienne. La doctrine qu'ils renferment est un panthéisme parfaitement pur.

Au lIe et au IIIe siècle fut composée, probablement dans une société grecque, le traité Du sublime, dont l'auteur est tantôt nommé Dionysos, tantôt Longin; ce dernier en est vraisemblablement l'auteur.

Il y a encore une littérature spéciale qui se développe beaucoup à ce moment et fournit beaucoup d'oeuvres contestées ou anonymes. Ce sont les romans, développement des fables milésiennes, dont nous ne savons rien, sinon qu'Apulée donne ce nom à la légende de Psyché. C'est Daphnis et Chloé, type du roman hellénique dont ni la date ni l'auteur ne sont connus avec certitude. Le nom de Longus se lit, mais d'une manière indécise, sur les manuscrits, et, quant à l'époque, il n'y a, ni dans les auteurs, ni dans le livre lui-même, rien qui la puisse exactement déterminer. C'est I'Ane, dont l'auteur est inconnu et qui a été attribué tour à tour à Lucien et à un certain Lucius, peut-dire imaginaire, quoique l'auteur se donne lui-même ce nom. C'est une parodie de la sorcellerie dont le monde gréco-romain était infesté du IIe au IIIe siècle. Le roman de Théagène et Chariclée est attribué, sur la foi de la dernière phrase, à un certain Héliodore de Syrie où l'on a voulu voir cet Héliodore, qui fut évêque de Tricca. On ne sait pas davantage qui fut ce Musée, auteur prétendu du petit poème d'Héro et Léandre, un des derniers produits de la poésie hellénique. 

Ainsi meurt, peu à peu diminuée, la littérature hellénique, jusqu'au moment où Justinien ferma les écoles de philosophie par un édit de 529; en même temps expirait l'Antiquité romaine que la Grèce avait fini par conquérir et entraîner depuis 600 ans dans le courant de sa littérature.

Les anonymes romains
Ce ne fut que dans le courant du VIe siècle de Rome que les relations toujours plus intimes de Rome avec la civilisation grecque donnèrent naissance à des idées nouvelles, à des intérêts et à des besoins jusqu'alors inconnus. Cependant il nous reste quelques vestiges anonymes d'une littérature primitive. Ce sont les hymnes, déjà inintelligibles au temps de Cicéron, que les frères saliens chantaient en l'honneur de Mars et dont ils accompagnaient la procession solennelle qui avait lieu sur le Palatin pour la fête du printemps. La confrérie des frères arvales, qui faisait sa procession solennelle autour des champs pendant le mois de mai, peu avant la moisson, avait aussi ses chants antiques et traditionnels, dont un nous est parvenu. Nous avons aussi plusieurs traités de paix, plus ou moins authentiques de l'époque des Rois; nous possédons de même plusieurs fragments archaïques des lois dites royales, des Fastes des pontifes, des Calendriers, les Douze Tables, enfin un grand nombre d'inscriptions anonymes. Nous avons gardé aussi le souvenir de représentations comiques qui se faisaient en public, les jours de fête, avec accompagnement de flûte et de danse. On distinguait parmi elles les Fescennines, les Satures, plus tard, les Atellanes et les Mimes.

Enfin, quelques auteurs ont soutenu qu'il dut y avoir, dans les premiers temps, une production épique spontanée et nationale dont nous n'aurions rien conservé. Niebuhr a dit que les commencements de l'histoire de Tite-Live sont puisés dans les Heroïdes des premiers rois. Et l'on trouve, en effet, dans quelques auteurs, des textes qui prouvent l'existence de ces chants héroïques à Rome. Cicéron en parle (Tusculanes, I, IV), de même Denys (liv. l, sur Romulus et Remus). (Michelet, Hist. rom., notes). Cette hypothèse s'appuie aussi sur ce que nous voyons se passer dans toutes  les littératures sur lesquelles nous ne manquons pas de documents. Mais la vraie littérature à Rome fut d'importation grecque : aussi ce qui nous en reste, provenant d'une époque relativement récente, est rarement anonyme; cependant on regarde généralement les vingt pièces qui nous restent de Plaute comme les oeuvres anonymes de toute une génération de dramaturges, réunies sous le nom du plus populaire d'entre eux. C'était l'opinion de Teuffel. 

Enfin, quand nous arrivons à l'Empire romain, nous nous retrouvons en face d'oeuvres anonymes d'un genre nouveau et pglus particulier : ce sont les satiriques et les pamphlets dirigés contre les Césars. Cette opposition prenait des formes diverses et se pliait aux circonstances. Tantôt elle osait se produire au grand jour par un pamphlet anonyme : c'était, par exemple, un de ces testaments satiriques comme l'on en inventait pour les personnages considérables, où les morts disaient librement tout ce qu'ils pensaient des vivants. Tantôt elle répandait des vers méchants qu'en se répétait à l'oreille et qui se retrouvaient un jour écrits par une main inconnue sur les murailles du Forum :

« Tibère dédaigne le vin, disait-on, depuis qu'il; a soif du sang; il boit le sang aujourd'hui comme il buvait le vin autrefois. » (Suétone, Tib., 59).
Les historiens nous ont conservé plusieurs épigrammes que l'on avait composées contre les Césars. Les empereurs avaient affecté d'abord de dédaigner ces attaques. Auguste écrivait à Tibère :
« Gardez-vous de vous indigner du mal que l'on dit de moi : il doit nous suffire qu'on ne puisse pas nous en faire. »
Mais cette modération se démentit bientôt sous Tibère, car il fut aigri par quelques vers anonymes qui coururent sur sa cruauté, son orgueil et ses querelles avec sa mère; aussi les auteurs de ces vers, Lorsqu'on put les trouver, furent punis sans pitié. Il y en eut qu'on précipita du Capitole, d'autres qu'on étrangla dans leur prison, (Tacite, Ann., VI, 39; Dion, LVII, 22).

Malheureusement les pamphlets sont des oeuvres de circonstance qui intéressent surtout les contemporains et souvent ne leur survivent pas. On croit pourtant que nous en avons conservé un de cette époque, le Satyricon, qui a paru à quelques critiques contenir d'amères railleries contre la cour de Néron. Autrefois on le considérait comme l'oeuvre de Pétrone; mais en n'est pas d'accord pour lui donner comme auteur le favori de Néron que Tacite appelle Caïus Petronius et qu'il nomme incidemment « Arbiter elegantiarum ». Cependant ni Tacite, ni aucun écrivain antérieur aux Antonins ne cite le roman de Pétrone ou n'y fait allusion. Aussi a-t-on cru pouvoir placer la rédaction de ce roman sous le règne de Caracalla : il se rapporte ainsi à la période des romans grecs, au temps d'Apulée et de Lucien dont nous avons déjà parlé.

Enfin il y a encore un ouvrage anonyme particulier auquel on n'a pu assigner, avec quoi qua vraisemblance, un nom d'auteur que par conjecture : c'est le Dialogue des orateurs. Quelques-uns l'attribuent à Quintilien; selon eux, ce Dialogue n'est autre chose que l'ouvrage qu'il composa sur les Causes de la corruption de l'éloquence. Mais les théories de l'auteur du Dialogue sont presque partout contraires à celles de Quintilien, en outre l'âge de celui-ci ne concorde pas avec ce que dit l'auteur du Dialogue. On a proposé trois autres noms, Suétone, Pline le Jeune et Tacite; mais Suétone est un écrivain fort médiocre, et l'auteur du Dialogue est un écrivain de premier ordre. Quant à Pline le Jeune, disciple de Quintilien, il ne répudia jamais ses idées. Reste Tacite, à qui son ami Pline en parle comme s'il en était l'auteur. Mais, comme l'a remarqué Gutmann, autant Tacite est serré, concis et sévère, autant l'auteur du Dialogue est large, épanoui et riant. Dans tous les cas ce serait un Tacite première manière, encore cicéronien.

En même temps l'art antique, aussi bien que la littérature, périssait par l'insignifiance ou l'obscurité. Il était né bien après les lettres; d'ailleurs il fut presque entièrement anonyme, car il resta l'apanage et l'ornement de la cité. Nous ne parlons pas seulement ici des monuments archaïques, comme ceux d'Argos ou d'Egine; mais même au siècle de Périclès, les noms des sculpteurs et des architectes ne nous sont connus qu'indirectement; on fit un crime à Phidias de s'être représenté au nombre des personnages sculptés sur le bouclier de sa Pallas. Les statues qu'en dressait aux vainqueurs des jeux olympiens étaient même doublement anonymes; elles étaient sans signature et ne représentaient pas les traits du vainqueur : tant c'était à la gloire de la cité et non d'un homme qu'elles étaient élevées. Aussi la plupart des chefs-d'oeuvre qui peuplent nos musées sont anonymes. A part quelques oeuvres tardives qui sont signées ou dont les auteurs nous sont connus par un passage d'écrivains anciens, Pline, par exemple, les autres sont enveloppées de mystère : Les Apollon du Belvédère, Saurochtone, etc., les Vénus de Médicis, d'Arles, de Milo, les Pallas, les Mars, dont les siècles admirent la forme divine, sont sans nom d'auteur. Enfin quand, plus tard, l'art se fut adonné à la mythologie galante et fardée (en tout semblable à celle qui fit les délices du XVIIIe siècle), quand il ne fut plus devenu qu'un procédé décoratif, il resta encore anonyme. Telles sont les peintures découvertes à Pompéi, reproduction faite à la tâche d'oeuvres anciennes, et celles des Catacombes, comme celle qui représente Orphée au milieu des animaux qu'il enchante et où les premiers chrétiens virent l'image du Bon Pasteur. (Ph. B.).

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