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Langue française
Le dialecte normand
La langue normande parlée aujourd'hui est considérée comme une variante dialectale du français, dont elle s'est rapproché au fil du temps. Dans sa forme archaïque, appelée franco-normand, et formée à partir de la langue d'oïl, l'influence nordique y était sans doute plus marquée. Lorsque les Vikings (Normands) se fixèrent dans la partie de la Neustrie qui a gardé leur nom, la langue d'oïl  était née, et, quoique informe encore, possédait déjà ses éléments constitutifs. Elle ne tarda pas à absorber, dans la haute Normandie, l'idiome scandinave ou normannique importé par les pirates et devenu bientôt insuffisant pour leurs besoins : sous le successeur de Rollon, elle était presque seule usitée à Rouen. Mais à Bayeux se maintint plus longtemps une langue qui avait beaucoup de conformité avec le normannique; c'était le saxon, apporté par quelques aventuriers dans le Bessin vers la fin du IIIe siècle.

Ces deux langues, si voisines, et parlées par des peuples qu'unissait une législation commune, finirent par se corrompre l'une l'autre, et par se fondre en un nouvel idiome où les formes et l'esprit du latin prévalurent, le franco-normand ou romano-normand. Cet idiome fut en usage partout où les Normands imposèrent leurs lois, en Angleterre et en Sicile, comme dans les provinces de France qui relevaient de leurs ducs (Normandie, Maine, Perche); du côté du Nord, il subit l'influence du picard (autre langue d'oïl), avec lequel il se mélangeait dans les environs d'Abbeville; au commencement du XIIIe siècle, il s'avança vers l'Est jusqu'au coeur de l'Ile-de-France; il s'étendit aussi au Sud dans la Bretagne (la basse Bretagne exceptée ), dans une partie de l'Anjou, et jusqu'au delà de la Loire, dans la Vendée.

Les origines du franco-normand.
II est impossible aujourd'hui de déterminer la part d'influence du scandinave dans la formation du franco-normand : cette influence n'a laissé de traces certaines que dans les noms d'hommes et de lieux. Les noms terminés en -ville (du latin villa), très communs dans la Seine-Maritime, renferment pour la plupart un mot étranger, qui paraît avoir été le nom propre ou le surnom d'un Normand qui habitait la terre ou possédait le village; tels sont : Beuzeville, Bierville, Houpeville, Sierville, Bacqueville, Tancarville, Valliquerville. D'autres noms sont terminés en -tot, comme Yvetot, Criquetot, Houdetot, Sassetot, etc., terminaison qui, en saxon, signifie cour, masure, enclos. La terminaison -bec vient également du scandinave et du saxon beke, qui veut dire ruisseau : Bolbec, le Bec, Caudebec, Briquebec, Robec, etc. Les noms en -eu et en -eur, tels que Eu Canteleu, Harfleur, Barfleur, Vittefleur, etc., fréquents dans la Normandie maritime, dérivent, soit d'un mot islandais qui désigne un lieu baigné par l'eau, soit du scandinave fliot ou du saxon flod (rivière, courant). Les mots en -beuf (Paimbeuf, Marbeuf, Belbeuf, Criquebeuf, Quillebeuf, Elbeuf, etc.) contiennent la même terminaison que les mots danois en -boe (demeure); on n'aura ajouté l'f final qu'à cause de la ressemblance avec le mot français boeuf. Enfin, on peut signaler, parmi les mots importés par les Vikings, et qui ont survécu, le mot acre, qui désigne une mesure de superficie usitée en Normandie, en Angleterre et dans ses anciennes colonies d'Amérique, et généralement inconnue ailleurs.

Porté en Angleterre par Guillaume le Conquérant, le franco-normand y devint la langue dominante, la langue officielle et aristocratique; mais il ne put étouffer l'anglo-saxon, qui avait une constitution régulière et de nombreux monuments littéraires. Il prit le nom d'anglo-normand, qui fut aussi appliqué à la langue parlée au XIIe siècle dans la Normandie même, et l'on qualifie ordinairement d'anglo-normands les Trouvères qui ont rimé des deux côtés de la Manche jusqu'à la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste, en 1204. 

L'anglo-normand.
A partir de cette époque, l'anglo-normand est encore la langue des poètes en Angleterre, mais déjà dans leurs chants ils se plaignent de le voir dépérir; l'anglo-saxon perd aussi du terrain, son système de déclinaisons et de conjugaisons s'écroule peu à peu avec sa syntaxe, et les radicaux saxons prennent souvent la place des mots d'importation romane, tandis que les désinences romanes revêtent les mots saxons. Dans ce travail de fusion qui s'opère aux XIIIe et XIVe siècles, l'idiome normand triomphe du côté des constructions et de la grammaire, et, à ce point de vue, c'est lui qui régit encore l'Angleterre; sa prononciation même survit en beaucoup de points. C'est du saxon ainsi mutilé qu'est sortie lentement la langue anglaise

Toutefois l'anglo-normand ne disparut pas sans laisser de nombreux vestiges, encore faciles à  reconnaître aujourd'hui dans le matériel de la langue, dans les devises des nobles familles, dans celle qui entoure les armes royales (Dieu et mon droyt), dans la devise de l'ordre de la Jarretière (Hony. soyt. qi. y. pense), et surtout dans la langue judiciaire et dans les livres de jurisprudence. Quand la reine d'Angleterre accorde sa sanction aux bills des deux Chambres du Parlement, la formule qui retentit en son nom est en dialecte anglo-normand : La reyne mercye ses loyaulx subjects de leur benevolence, et ainsi le veult; et quand elle refuse, la déclaration est celle-ci : La reyne advisera.

Le devenir du franco-Normand.
Tandis que le franco-normand se transformait en Angleterre, sur le continent il était cultivé en même temps que la langue latine, et, jusqu'à la fin du Moyen âge, il conserva la prééminence littéraire. Il fit tant de progrès et se modifia tellement depuis son origine, que la population qui s'en servait ne put reconnaître au XVe siècle, dans les Anglais qui envahirent la Normandie, les héritiers des compagnons de Guillaume. L'occupation anglaise dura assez longtemps pour affecter le langage : l'innovation la plus importante fut l'importation de l'y, que l'anglo-normand avait emprunté à l'anglo-saxon. Cette lettre, qu'on ne remarquait guère au XIIIe siècle que dans les mots grecs où l'étymologie demandait sa présence, semble avoir pris au XVe siècle presque entièrement la place de l'i; on eut alors : le roy, la royne, je suys mylieu, la nuyct, parmy, Henry, Loys, etc. C'est à l'influence de l'alphabet anglais qu'il faut attribuer l'usage d'employer l'y en Normandie dans les noms de villes et de paroisses rurales, tels que Bernay, Bayeux, Isigny Pavilly, Andely, etc.

Au XVIe siècle, lorsque la plupart des dialectes de la langue d'oïl tendent à se fondre en un seul pour constituer la langue française, le normand, outre son apport considérable dans le vocabulaire général, fait prévaloir sa prononciation, qui consistait, entre autres particularités, à prononcer è ou ai la diphthongue oi. C'est un Normand, Nicolas Bérain, avocat au parlement de Normandie, qui proposa le premier de faire disparaître l'anomalie qui existait entre la prononciation et l'orthographe : dans ses Nouvelles remarques sur la langue française (Rouen, 1675), il voulait que l'on écrivit les imparfaits de l'indicatif en ai ou ei; c'est donc à tort que Voltaire passe pour l'inventeur de ce système orthographique. Mais ce qui contribua plus que tout à fixer irrévocablement dans la langue française l'articulation ai, ce fut la pléiade des gens de lettres normands Duperton, Desportes, Vauquelin des Yveteaux, Malherbe, Bois-Robert, Corneille, qui, sous les règnes d'Henri IV et de Louis XIII, devinrent les arbitres du langage. Corneille, en plein XVIIe siècle, introduisait encore dans le langage de la cour certaines manières de prononcer qu'il avait rapportées de Rouen; c'est depuis lui que in et im, en tant que syllabes initiales, se prononcent semblablement. Mais à mesure que la langue littéraire marcha vers l'unité, les formes nouvelles qu'elle empruntait, soit aux dialectes provinciaux, soit au grec et au latin, la rendirent inintelligible aux populations des campagnes : une séparation s'opéra entre la manière de parler des classes cultivées et celle du peuple; le langage local se fractionna en divers dialectes.

Les dialectes du normand.
Le normand s'est ainsi divisé en trois variétés dialectales principales, qui dérivent des habitudes de ceux qui le parlent : le langage des faubourgs, celui des côtes, et celui des populations rurales. 

Le normand purin.
Le type du premier est le purin ou gros normand, dont la terre classique est à Rouen dans les quartiers Saint-Vivien et Martainville, mais qui s'est retrouvé également dans les quartiers populaires de la plupart des villes manufacturières, notamment à Lisieux. On appelait purins, avant l'invention de la filature à la mécanique, les fileurs de laine à la main. Le langage purin, tout cynique et grossier qu'il puisse sembler, possède une littérature : bon nombre de pamphlets ont été écrits dans ce dialecte aux XVIIe et XVIIIe siècles. Nous citerons la Muse normande, recueil satirique que David Ferrand fit paraître 1621 à 1655; l'Inventaire de la Muse Normande, ou Recueil de plusieurs ouvrages facétieux en langue purinique, du même auteur; la Muse normande de Louis Petit, qui fut l'ami intime de P. Corneille et le collaborateur de Ferrand; la mazarinade publiée en 1649 sous le titre des Maltôtiers ou les Pesquieux en eau trouble; le Coup d'oeil purin, ou Conversation entre quatre personnes du  bas peuple de la ville de Rouen, par Gervais, 1773, satire violente contre les membres du Conseil du Roi qui avaient remplacé les membres du parlement de Normandie chassés par le chancelier Maupeou. Le purin est en partie le patois du pays de Caux et du Roumois; les campagnes de Louviers ont conservé un grand nombre de mots et de locutions qui lui sont propres. A Caen et à Falaise on a vu apparaître un dialecte très voisin du purin; c'est aussi du gros normand, où l'on trouve, ajoutée au fond du patois ordinaire, une forte dose d'expressions triviales et d'intonations poissardes.

Le normand côtier.
Le langage des côtes offre d'autres transformations, et se ressent du voisinage de la Picardie. Les pêcheurs du faubourg du Pollet, à Dieppe, ont la prononciation molle; les j et les g deviennent des z dans leur boucle. Leur accent singulier se reproduit chez les pêcheurs et les pilotes de Quillebeuf. Les terre-neuviens des côtes de l'Avranchin avaient aussi, naguère, une langue spéciale pour leur industrie. 

Le normand campagnard.
Le dialecte des campagnes, plus primitif, plus naïf que celui des faubourgs et des gens de mer, est l'héritier de l'ancien dialecte normand. Mais il n'a conservé son originalité que dans quelques parties du Bocage. Toutefois ce n'est pas chez les paysans du Bessin et du Cotentin que l'on trouverait la véritable clef de l'ancien normand, en ce qui concerne les questions de prononciation; c'est dans les îles de la Manche, notamment à Jersey, où l'on suit encore la Coutume de Normandie, non réformée, et, où le dialecte normand du XIIe siècle s'est perpétué dans la population rurale, à côté de l'anglais. (P-s.)

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