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Le jeu

Le jeu est un mode de l'activité qui présente ce caractère original de ne se subordonner à aucun terme supérieur à son propre développement et de constituer pour lui-même sa fin. Sans doute le motif qui porte à s'y adonner se tire du plaisir ou plus exactement de la perspective du plaisir qui lui est naturellement annexé. Sans doute encore, ainsi que dans sa Politique Aristote en fait à bien des reprises la remarque, le mobile du jeu est un désir de repos et c'est un délassement, une détente, que l'on demande à l'amusement. Mais ni l'une ni l'autre de ces considérations n'est de nature à démentir notre définition générale. D'une part, en effet, si le jeu est aimé en raison du plaisir qui l'accompagne, ce plaisir découle de l'expansion d'activité que le jeu entraîne et nullement d'un résultat étranger, plus ou moins lointain, à l'égard duquel il ne présenterait que la valeur d'un intermédiaire. D'autre part, si le jeu plaît par le repos qu'il procure, ce repos que l'on attend de lui n'est pas un état d'inaction qui lui serait consécutif; le jeu est repos par lui-même en ce qu'il laisse d'autant plus stagnantes nos fonctions normales que ce sont comme d'autres forces en nous et dans un cadre entièrement nouveau, qu'il met en branle. 

L'inertie de ce qui en nous a coutume de se mouvoir est ainsi faite grandement d'une agitation extra-habituelle. S'il entrait dans notre dessein d'esquisser ce que l'on pourrait appeler la physiologie du jeu, nous verrions l'analyse des concomitants organiques du phénomène corroborer de tous points cette première déduction autorisée par la psychologie intuitive.

Une telle déduction permet de placer dès l'abord en vive lumière le trait distinctif qui prête son plus grand attrait au fait que nous étudions. Le jeu nous donne la plus complète illusion de la liberté. Etre libres, en effet (je laisse de côté le problème d'essence qui nous entraînerait dans une controverse de métaphysique),  n'est-ce pas se trouver au moins momentanément affranchis des conditions imposées à nos énergies par des besoins déterminés et par des lois précises, conditions qui aboutissent à installer au sein de notre être mental un automatisme conscient et réfléchi? Le besoin exige l'acte, ou mieux une certaine série d'actes accomplis suivant les voies les plus brèves et les plus sûres possibles. La nécessité de se nourrir, de se vêtir, de s'abriter, soi et les siens, commande un labeur continu, dont les procédés seront de moins en moins laissés à l'arbitraire et qui peu à peu constituera un déterminisme auquel, absolument parlant, on peut bien se soustraire, mais qui, à la longue, grâce à la complicité de l'habitude, régit presque inflexiblement la vie. Or, un mode d'agir où ce déterminisme se détend, un mode d'agir où nul besoin défini ne réclame impérieusement nul système défini d'actions, par la raison bien simple que ce mode est à lui-même son but et que l'on ne s'y livre que parce que nulle nécessité ne commande de s'y livrer, ne revêtira-t-il point toute l'apparence d'affranchissement? Et qu'est-ce que le jeu, sinon précisément un tel mode?

Si ce double point de départ est admis, on comprendra qu'il y ait jeu partout où se produira une série d'actions librement réalisées, sans aucun autre but que de les accomplir. Tout organe joue qui s'exerce sans autre stimulant que le désir de cet exercice. Marcher pour franchir la distance qui me sépare de l'endroit où j'ai affaire est un travail; marcher sans objet et simplement parce qu'à la marche j'éprouve une jouissance est un jeu. Regarder attentivement un site, pour en discerner les différents plans, pour en évaluer les mouvements de terrain, etc., est un travail. Promener mes yeux sur l'horizon, sans autre préoccupation que de les emplir de lumière et de vives couleurs, c'est un jeu et des plus enivrants.

Les déterminations qui précèdent suffiraient déjà à faire ressortir l'étroite parenté qui unit le plaisir du jeu au plaisir esthétique. Cette parenté, Herbert Spencer en a donné la formule physiologique dans le dernier chapitre de ses Principes de Psychologie; mais, avant lui, Kant, dans sa Critique du Jugement, en avait esquissé les raisons profondes : les arts agréables, dans lesquels il comprenait les amusements sociaux non moins que les beaux-arts proprement dits, avaient les uns et les autres pour essence une libre finalité. Aussi bien l'art, que peut-il être, sinon le plus délicat, le plus affiné des délassements? Mais la relation qui unit les deux concepts paraîtra de plus en plus intime à mesure que nous pousserons plus avant l'analyse.

Le jeu, tel que nous l'avons jusqu'ici décrit, est quelque chose de bien rudimentaire et vague; il lui est donné de revêtir des formes plus arrêtées. Les actes qu'il suppose peuvent tendre à des oeuvres qui lui survivront, exécutées cependant non pas en vue du profit parfois très réel qui en peut suivre, mais bien uniquement en raison de la satisfaction ressentie à les créer. C'est ainsi qu'il arrivera de demander à la pratique d'un métier un divertissement : on fera du jardinage, on se plaira aux occupations du menuisier, du tourneur. Dans une lettre célèbre, Mme de Sévigné conte comment un après-midi elle s'est mise à faner, elle et une bande d'amis, et que cela leur a paru à tous la plus ravissante partie. Quand Louis XVI se laissait captiver à des amusettes de serrurerie, il ne désirait qu'une chose, se distraire de la sorte du souci de mal régner.

Que le jeu ainsi entendu se précise un peu davantage, et nous verrons bientôt poindre l'activité esthétique. Un élément nouveau y sera nécessaire, que la psychologie va d'elle-même nous fournira : le goût de l'imitation. Nous imitons; nous aimons imiter, sans doute parce que nous voulons agir et que, d'autre part, créer serait au-dessus de nos forces. Or l'imitation qui n'a pas dans un intérêt étranger sa source ou, pour mieux dire, l'imitation qui n'a pas la valeur vénale d'un moyen en vue d'un avantage ultérieur, par cela même qu'elle tire d'elle seule tout son attrait et qu'elle maintient exempte de toute contrainte la volonté qui s'y complaît, réunit toutes les conditions que suppose le jeu, et elle mérite d'être tenue pour une espèce de ce dernier. Ce genre de récréations n'est pas inconnu aux autres animaux. Rappelons-nous les vers où Lucrèce nous dépeint les molosses jouant avec leurs petits :

Et catulos blande cum lingua lambere temptant
Aut ubi eos jactant pedibus morsuque petentes
Suspensis teneros imitantur dentibus haustus.
Si l'imitation, à son tour, se détermine davantage, qu'une idée nouvelle la domine, l'idée du beau, en laquelle se résument nos plus pures impressions de convenance, de mesure, d'harmonie, le jeu exquis par excellence va naître, je veux dire le jeu des arts. C'est d'abord la nature elle-même, cette nature qui nous environne de ses épouvantes et de ses prestiges, qui sollicite par toutes voix notre habileté reproductrice. Les humains, nous dit encore le même poète, se mirent d'abord à imiter les limpides notes des oiseaux; le chant et la mélodie musicale ne sont venus que bien après. Bientôt, d'ailleurs, l'imitation se retourne en quelque sorte vers elle-même et elle prend pour objet l'agent qui en est le principe. L'humain imite l'humain, soit en ses traits physiques, soit en ses vivantes passions, soit en ses aspirations pleines d'infini et de mystère. Et ainsi la peinture, la statuaire, la musique, la poésie lui composent un jeu savant et divin.

Reste, il est vrai, une manière de jouer que nous avons jusqu'ici passée sous silence, et qui, infiniment moins noble que les précédentes, passe aux yeux du vulgaire pour la plus captivante et de beaucoup. Bien que ce nouveau mode paraisse, au premier coup d'oeil, sans rapports avec ceux que nous venons de dire, on va s'assurer que la dissemblance est toute superficielle et que nos définitions initiales ont à son égard conservé leur valeur. Je veux parler des jeux de hasard. Quoi que l'on veuille entendre sous ce mot de hasard soit qu'avec Spinoza et Hume, on l'emploie à désigner simplement notre ignorance des causes, soit qu'avec Cournot on nomme de ce nom l'interférence à un point donné du temps de deux séries causales indépendantes l'une de l'autre, il est assurément une chose dont tout le monde tombera d'accord : c'est que le fortuit, c'est, en fait du moins, l'imprévisible ou, si l'on aime mieux, l'indéterminable pratiquement. Or, ne serait-ce pas précisément ce caractère qui nous livrerait la clef de la jouissance si vive, si aiguë parfois, que nous font éprouver les divertissements qui ont le hasard pour pivot? 

Dans le cours ordinaire de notre vie, en effet, la portée de tous nos actes est mesurée très exactement, et nous évaluons, non, il est vrai, sans parfois commettre de lourdes erreurs, les conséquences de leurs conséquences. C'est un réseau complexe de causes, d'effets et d'effets d'effets, dont les fils sont à la longue machinalement tissés par nous. Les combinaisons de hasard nous font, au contraire, pour quelque temps, déchirer quelques mailles de l'étroit filet. Elles mettent au défi nos évaluations; elles ont cette magie de sembler rompre le déterminisme. Notre imagination voit se briser notre chaîne et, si l'on dirige l'attention sur les secrets motifs qui animent le joueur, on percevra que l'intense satisfaction éprouvée dérive en dernière analyse de notre passion de liberté.

Toutefois, une difficulté se dresse : d'où vient, dira-t-on, que les jeux de hasard sont particulièrement attachants lorsqu'un gain leur est annexé, et comment concilier ce fait avec le principe posé tout à l'heure, suivant lequel l'activité qui se déploie dans le jeu serait exempte de tout intérêt? La raison en est, répondrons-nous, que l'activité qui se déploie dans le jeu de hasard est l'activité à peu près exclusive de notre imagination. Elle n'engendre ni des mouvements ni des oeuvres, et cependant elle a besoin d'une matière; cette matière ne sera autre que notre intérêt. 

On joue avec l'intérêt comme on joue avec ses muscles. Et nous ajouterons que le jeu de l'intérêt est à sa manière une imitation, ce qui lui donne, avec l'art, un point d'attache. Oui, le jeu de hasard imite les vicissitudes de la vie industrieuse avec ses ambitions, son aléa, ses surprises; il reproduit les métamorphoses des conditions, les alternances si brusques parfois de la prospérité et du malheur. L'existence sociale elle-même apparaît comme un immense jeu de ce genre et le langage courant note l'analogie, qui a rendu courante cette expression : la bonne et la mauvaise fortune. Plus encore, il serait possible, en pénétrant davantage cet intéressant sujet, de relever une identité d'origine entre le plaisir que l'on goûte aux jeux de hasard et celui qui nous attire au drame et au roman d'aventures. De part et d'autre, notre imagination nous fait oublier le déterminisme donné qui enserre présentement notre personnalité, et elle va, cherchant dans des combinaisons nouvelles et imprévues, des sources vives d'émotions. Dans les deux cas, les humains miment leur propre activité : ils miment leur vie, leur ambition de parvenir, leur appétit de bonheur.

Concluons donc qu'une psychologie serait bien courte qui ferait à l'amour du jeu une place seulement épisodique. Comme l'art, je le reconnais, il n'est qu'un mirage, mais c'est un mirage bienfaisant, à la condition que le fantôme ne finisse pas par supplanter la réalité. Dans le cas du hasard surtout, le jeu peut captiver à ce point de rendre désormais inapte aux uniformités modestes, à la patience du travail journalier. Enfin un mobile de pur intérêt finit trop souvent par en altérer la nature. On espère de quelques coups de cartes le miracle d'édifier une fortune qui, dans les conditions ordinaires, réclamerait le labeur de toute une vie. Dans ces tristes exemples, il est trop clair que le jeu n'est plus devenu qu'un prétexte sous lequel s'abritent la cupidité, la paresse, l'envie même, en sorte que ce qui, dans l'origine, était apparu comme le déploiement de notre libre activité, aboutit, en des cas extrêmes et cependant bien communs, à faire de la volonté l'esclave des pires addictions. (Georges Lyon).

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