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Jeux du cirque
Les combats de gladiateurs
Profession : gladiateur
Aperçu Profession : gladiateur Les gladiateurs dans les arts et la littérature

Recrutement et éducation des gladiateurs

Le recrutement des gladiateurs se faisait soit parmi les esclaves, les criminels et les prisonniers de guerre, soit parmi les hommes libres volontairement engagés. Rome recourait sans scrupule aux prisonniers, pour supprimer ceux qui étaient difficiles à garder ou encombrants par leur nombre. Les criminels étaient de deux sortes : les uns, simplement condamnés aux jeux (damnati ad ludum), étaient libérables; les autres, condamnés à mort (damnati ad gladium), devaient périr dans l'année et trouvaient dans le combat du cirque moins une aggravation de peine qu'un espoir d'obtenir leur grâce, si, en se signalant par leur courage, ils parvenaient à intéresser le peuple en leur faveur. Quant aux engagés volontaires (auctorati), aussi bien que les premiers, ils étaient voués sans réserve aux plaisirs populaires et abdiquaient tout droit sur leur propre personne du jour où ils avaient prononcé le serment qui les obligeait à tout souffrir, à tout oser. (La formule portait qu'ils se laisseraient brûler avec les verges, tuer avec le fer : uri virgis, ferroque necari; la loi de la gladiature leur interdisait même de gémir quand ils recevaient une blessure, leur commandait de voir leur propre sang avec le même visage, la même âme que le sang ennemi et de présenter docilement la gorge quand le peuple ordonnait de les tuer). Ainsi enrôlé, le gladiateur dit legitimus, auctoratus, se devait à son métier jusqu'à ce qu'il eût obtenu son congé (missio gladiatoria); il n'avait pas droit à la libération avant, trois années, et ce n'était que par exception qu'elle lui était accordée plus tôt.

L'élevage et le dressage des gladiateurs, leur engraissement, comme on disait (sagina), était un luxe que s'offraient de riches particuliers, qui avaient une école, un ludus, où ils entretenaient une bande de gladiateurs (familia). Les empereurs firent de grands frais pour leurs écoles de gladiateurs fiscaux ou impériaux; mais l'élevage et l'entraînement se faisaient surtout dans les écoles de lanistes, à la fois maîtres d'escrime et vendeurs de chair humaine, qui fournissaient des sujets tout dressés aux magistrats ou aux particuliers. Comme ces industriels avaient intérêt à ce que leur marchandise se présentât sous une bonne apparence, ils servaient à leurs pensionnaires des aliments, grossiers sans doute, mais substantiels, de façon à entretenir leur embonpoint et leur vigueur physique et morale. L'alimentation et le régime étaient même rationnellement dirigés par des médecins expérimentés - des diététiciens, dirait-on aujourd'hui -, qui ordonnaient certains mets pour leurs propriétés nutritives, tels que l'orge mondé, la farine de haricots, etc., indiquaient les localités les plus saines pour l'installation des jeux ou écoles; c'est pour sa salubrité que Capoue fut choisie par nombre d'éleveurs; l'école de Lentulus, d'oùe se sauva Spartacus, était dans cette ville, aussi bien que celles de César et de Scaurus. Mais si l'intérêt commandait de bien soigner les gladiateurs, il exigeait aussi une étroite surveillance, les évasions en masse, les révoltes étant à craindre d'instant en instant; ils étaient en conséquence soumis à un régime de fer, désarmés hors de l'arène, internés, gardés par des soldats dans les écoles impériales, punis par la flagellation, la marque au fer rouge, les chaînes. A Pompéi, on a trouvé des squelettes enchaînés dans le local qui passe pour avoir été une école de gladiateurs, avec cellules pour les loger et matériel pour les exercer.

L'éducation professionnelle consistait en leçons d'escrime semblables à celles que, dans les camps, donnaient les maîtres d'armes; le maniement du glaive s'enseignait à l'aide d'un bâton terminé par une boule de bois, qui tenait lieu du fleuret moucheté. L'élève s'exerçait contre des mannequins bourrés de paille, contre des poteaux, et maniait des armes beaucoup plus lourdes que les armes de combat, pour que celles-ci ne lui pesassent plus lorsqu'il passerait de l'escrime à l'engagement réel. Après des progrès sérieux, il était admis à faire, comme novice, ses preuves devant le public; on lui délivrait une plaque rectangulaire sur laquelle était gravée la date de son début et qu'il portait sans doute suspendue à son cou; il pouvait ensuite, grâce à une sorte d'organisation militaire de la familia, monter en grade, avoir un commandement; au bout de trois ans, il obtenait sa libération, dont le symbole était le bâton avec lequel il s'était exercé (rudis); il devenait rudiarius; enfin, après deux années de vétérance et d'éméritat, il était complètement affranchi, s'élevait à la dignité de citoyen, avait droit au chapeau (pileus). Le gladiateur qui, après son congé, restait dans le ludus ou y rentrait, servait comme gagiste ou comme professeur.

Les lanistes n'étaient pas tous sédentaires; il y en avait d'ambulants qui se livraient à divers trafics, vendant, louant, prêtant des gladiateurs, faisant le métier d'impresarii, montant des représentations payantes, soit à leur compte, soit de compte à demi, soit à prix débattu; ils formaient des élèves même dans les écoles qui ne leur appartenaient pas. 

La condition du gladiateur

Officiellement, et au point de vue social, il n'y avait pas de condition plus méprisée que celle de gladiateur, mais elle avait aussi des avantages et des dédommagements, et les distances finirent par singulièrement se rapprocher; en dehors même de la séduction que pouvait exercer sur des braves l'attrait du danger, la carrière n'était pas sans promettre profit en même temps que gloire. Les rhéteurs comme Florus s'indignent de ce que la république romaine ait eu à compter avec un gladiateur, un Spartacus, La guerre civile, passe encore, s'écrie-t-il, mais toutes les forces de Rome être tenues en échec par un mirmillon, la honte n'est pas supportable! L'épithète de gladiateur est une des plus fortes injures que l'on puisse jeter à la face d'un ennemi politique; c'est le traiter d'assassin, de sicaire, capable de tous les méfaits, sans scrupule, ni pitié. Lorsque Commode eut été étranglé par un de ses athlètes, le Sénat rédigea contre lui une proclamation furieuse où revenaient coup sur coup ces mots :

« Le gladiateur au spoliarium! que le gladiateur soit traîné avec le croc! "
Se borner à le traiter de parricide et de sacrilège eût paru une invective insuffisante. Cette pièce officielle, recueillie par Lampride, et curieuse à plus d'un titre, nous transporte en réalité moins dans la Curie que dans le Colisée. Elle est, indirectement, un écho fidèle des clameurs qui devaient retentir lorsque l'assistance s'acharnait contre l'agonie d'un combattant, mortellement atteint.

Sans doute, pour en venir à se faire gladiateur, à accepter, en guise d'initiation et d'avant-goût, l'épreuve préliminaire des verges, il fallait y être réduit par de cruelles nécessités, avoir toute honte bue. Aussi les engagés sortaient-ils pour une bonne partie de la plus basse classe. Tant s'en faut, cependant, que tous fussent des gens aux abois, des désespérés, des brutes abjectes. Il y en avait, et beaucoup même, qui s'éprenaient de la profession, soit à cause des joies, soit à cause des bénéfices qu'elle procurait. Les risques mêmes étaient un stimulant. Pour qui se sentait la vocation, ce n'était rien d'exposer sa vie. Le gladiateur que le laniste ménageait l'accusait de lui faire perdre les belles années de sa jeunesse; c'était une humiliation de n'être pas mis en face d'un adversaire dangereux et très haut coté. Tibère, qui ne marchandait pas les services des gladiateurs, envoya un jour, sur un plateau de prix, cent mille sesterces à chacun des rudiarii qui avaient consenti à rehausser l'éclat d'une représentation en reparaissant sur l'arène. Pour quelques-uns la carrière était des plus fructueuses; une fois leur congé obtenu, si certains devenaient des mendiants et des vagabonds, on en vit d'autres qui achetèrent des villas et dont les fils purent, dans les théâtres, s'asseoir aux places des chevaliers. Pour chatouiller agréablement leur vanité, ils avaient les applaudissements, les palmes, les chaînes d'honneur, les panaches, les armes magnifiques; ils prenaient des noms sonores, déjà illustrés par leurs prédécesseurs : le Triomphus, le Carpophora, le Pacidejanus; ils étaient populaires; on les adulait, on les courtisait; ls poètes, comme Martial, les chantaient; les bonnes fortunes ne leur manquaient pas, même hors de leur caste. Hippia, femme d'un sénateur, quitta son mari, ses enfants, sa patrie, pour s'attacher aux pas de Sergius. Sergius n'était ni jeune, ni beau; le casque lui avait déformé le nez; ses yeux suintaient de l'humeur; il était manchot. Mais c'était un gladiateur, donc un Adonis, dit Juvénal. Les héros de l'arène se voyaient représentés sur des vases, des lampes, des verreries, des bijoux; leurs portraits étaient mis en montre dans les boutiques ; ils lisaient leurs noms charbonnés sur les murs par les oisifs.

N'avaient-ils pas d'ailleurs des émules dans les plus hauts rangs? L'escrime gladiatoriale faisait fureur et passionnait les plus fiers patriciens; Titus, Hadrien et d'autres empereurs s'y rendirent fort habiles; Commode fit publiquement ses preuves; enfin, les femmes elles-mêmes se mettaient sous la discipline des maîtres d'armes, et se montraient plus infatigables que les hommes. Mais ce ne fut pas assez de frayer avec les gladiateurs. Les dilettanti de la gladiature trouvèrent que des assauts inoffensifs étaient un plaisir trop platonique, auquel manquaient le piquant du danger et l'enivrement de la gloire. L'honneur d'un noble nom fut compté pour rien au prix des émotions procurées par les péripéties d'une lutte à mort et les applaudissements frénétiques des spectateurs. 

Sans doute, les premiers nobles qui descendirent dans l'arène y furent en partie contraints par un caprice impérial, en partie décidés par leur désir de faire leur cour au prince; d'autres encore y furent réduits par le désespoir et la nécessité de gagner un salaire; mais ce fut bientôt une sorte de fascination qui s'exerça sur une population blasée. César et Auguste avaient dû interdire l'arène aux sénateurs et aux chevaliers. Sous Néron, 400 sénateurs, 600 chevaliers y descendent, les uns par contrainte, les autres volontairement; on ne les çompte plus par la suite. Les femmes sont gagnées par la même fièvre, à ce point que sous Sévère il fallut élargir l'enceinte pour qu'elle pût contenir les femmes gladiateurs. Le tour des empereurs vint aussi. C'était le danger seul qui avait retenu Caligula; mais lorsque, dans l'une de ses écoles impériales, il s'escrimait contre des mirmillons et que ceux-ci avaient la délicate attention de simuler une chute, leur maître, qui voyait aisément rouge, prenait au sérieux son rôle de vainqueur, et ensuite faisait main basse sur le prétendu vaincu, pour le plaisir de tuer et de parader avec une palme. Commode, plus aguerri, à partir du jour où il fut empereur, combattit 735 fois en public comme sécateur et tua ou vainquit 1000 rétiaires, exigeant son salaire à chaque victoire. L'acclamation de «-premier des sécateurs » 620 fois répétée le flatta plus que les surnoms, moins mérités, il est vrai, de Germanique, de Britannique, de Pieux, décernés par le Sénat. Cette supériorité rehaussait à ses yeux son caractère divin, mais sa vanité ombrageuse n'admettait qu'un enthousiasme de bon aloi; un jour qu'il crut saisir une nuance de dérision, il menaça les gradins d'un massacre en masse.

L'orgueil romain, on le voit, ne fut pas intransigeant à l'égard des gladiateurs; quant aux sentiments d'humanité, il ne faut pas s'attendre à les rencontrer avant longtemps. Une seule voix, celle de Sénèque, exprime la pitié, l'horreur, le dégoût ; mais nulle autre ne se fait entendre. Par une étrange aberration des consciences, il ne s'élève pas, au nom du droit des gens, un doute sur la légitimité du procédé qui consiste à prélever sur des vaincus la dîme du sang, ou même à les supprimer en masse. Le luxe inouï déployé dans les jeux de l'amphithéâtre empêchait aussi d'en voir à nu toute l'horreur. Objet de la vanité nationale, on les montrait aux étrangers comme une preuve de la grandeur romaine, et le patriotisme latin n'eût jamais consenti à avouer que les jeux Olympiques de la Grèce méritassent de leur être opposés. Si on avait cru qu'ils eussent besoin d'être justifiés, on les aurait, après Cicéron, après Pline le Jeune, après Sénèque lui-même, proclamés nécessaires pour exalter le sentiment du courage et de l'énergie dans le cour des citoyens. Pline loue Trajan d'avoir prodigué des spectacles faits pour encourager aux nobles blessures, au mépris de la mort, en montrant même chez des esclaves et des criminels le désir de vaincre et l'amour de la gloire. Cicéron propose les gladiateurs comme modèles au sage. 

« Quelles plaies ils supportent! Ils aiment mieux recevoir la blessure que s'y dérober lâchement. Le plus médiocre gladiateur a-t-il jamais poussé un gémissement? Un seul a-t-il changé de visage? pris une attitude honteuse soit debout, soit à terre  Une fois renversé et l'ordre de mort donné, a-t-il refusé de tendre sa gorge? »
Purs sophismes. La vertu militaire chez les Grecs n'avait pas été moindre que chez les Romains, et cependant elle avait grandi à une autre école.

Sur le courage des gladiateurs, l'Antiquité est unanime; aussi tirait-on d'eux plus d'un parti. La meilleure des escortes est une troupe de solides gladiateurs; on peut, quand on a un ennemi, compter sur elle, soit pour la défensive, soit pour l'offensive. A-t-on besoin de sicaires, de spadassins? Ils sont tout trouvés. Il ne serait peut-être pas difficile d'établir une filiation entre les bravi de l'Italie moderne et les gladiateurs d'autrefois; l'escrime italienne avec ses souplesses, ses feintes, ses perfidies ne procède-t-elle pas de la gladiature? Néron, pendant ses courses nocturnes dans les rues de Rome, avait soin de faire marcher derrière lui quelques gladiateurs, pour se préserver des représailles auxquelles ses méfaits l'exposaient; un général, même dans son camp, jugeait nécessaire de se donner de pareils gardes du corps. Des femmes en possédèrent. En mainte occasion et particulièrement dans les guerres civiles, on utilisa des corps de gladiateurs qui montrèrent autant de courage que de dévouement; ainsi, après Actium, les gladiateurs d'Antoine, plus fidèles que ses soldats, le suivirent aussi loin qu'il le leur permit. (Marcel Charlot).

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