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Histoire de l'Isère
jusqu'en 1900
[Géographie de l'Isère]
Le premier peuple connu qui occupa le territoire du département de l'Isère fut celui des Allobroges qui, maintes fois, descendirent dans les riches plaines de l'Italie. L'Allobrogie comprenait, outre une partie de la Savoie, les arrondissements actuels de la Tour-du-Pin et de Vienne, la partie de l'arrondissement de Grenoble. L'Isère séparait les Allobroges des Voconces, qui occupaient les cantons de Sassenage et de Villard-de-Lans, partie de ceux de Vif, de Clelles, de Mens, du Monestier-de-Clermont et le canton de Pont-en-Royans.

Après avoir été la terreur des Romains, les Allobroges durent défendre contre eux leur indépendance. Leur alliance avec Bituit, roi des Arvernes, ne les sauva pas, et leur territoire, conquis de 125 à 121 ans avant J.-C, fut compris dans la province Narbonnaise. Ils n'en conservaient pas moins leur fierté, et leur chef, Induciomar, ne craignit pas de dire, en plein Sénat

« Nous ne sommes pas tellement vaincus que nous ne puissions, ô Romains, exercer longtemps encore votre vertu. » 
Ils étaient si remuants, que Catilina crut pouvoir les faire entrer dans sa conjuration coupable contre sa patrie; mais ils dénoncèrent sa trahison. Comme on n'écoutait point leurs plaintes, malgré ce service, ils reprirent les armes et taillèrent en pièces les premières troupes envoyées contre eux; mais, bientôt enserrés dans l'étreinte de fer des légions romaines, ils acceptèrent définitivement la domination de leurs vainqueurs. Les Romains continrent le pays par des colonies, et peuplèrent de vétérans la ville principale, Vienne, sur le Rhône, et la bourgade qu'ils avaient créée, dès l'année 121, pour contenir les populations de la vallée de l'Isère, Cularo (lieu reculé), bourgade devenue plus tard la ville de Grenoble.

Vienne, d'où sortirent les colons qui peuplèrent Lyon, capitale de la Gaule, n'en fut pas moins une des cités romaines les plus illustres : des voies magnifiques l'unissaient à Arles, à Cularo et à l'Italie; elle était le chef-lieu d'une subdivision de la Narbonnaise, la province viennoise, créée par Auguste; elle élevait à l'empereur et à Livie un temple dont on admire les restes, et tout rappelle encore, dans la ville moderne, le souvenir de sa grandeur passée. Comblée des faveurs de Claude, Vienne se souleva la première contre le despotisme de Néron, et mérita les témoignages de reconnaissance de l'empereur Galba.

Vienne fut une des premières cités où le christianisme eut des apôtres et des martyrs. Elle se glorifiait même, peut-être a tort, d'être la plus ancienne métropole des Gaules.

Dans les troubles qui marquèrent et hâtèrent la fin de l'empire romain, Vienne, quoique souvent ravagée, joue encore un rôle digne de sa renommée. Posthume, gouverneur de la province viennoise, revêtit la pourpre impériale que bientôt il teignit de son sang. Les Viennois refusèrent de soutenir Maximien contre Constantin, et leur cité, après le triomphe de ce dernier, devint la résidence d'un lieutenant du préfet des Gaules, en même temps que leur église obtenait la primauté sur les autres églises (325). Mais l'empereur Gratien, frappé de la position avantageuse de Cularo au point de vue militaire, agrandit cette dernière ville qui prit et garde encore son nom (Gratianopolis, d'où est dérivé le mot de Grenoble).

Pourtant ce fut encore a Vienne que les Burgondes, maîtres, au Ve siècle ap. J-C., de la vallée de la Saône et du Rhône, établirent le centre de leur puissance. Plus  industrieux que les autres barbares et déjà chrétiens (ariens), ils fondèrent un établissement durable qui résista longtemps à la puissance des rois francs. Ce fut sous les murs de Vienne et aux dépens de cette ville plusieurs fois prise et livrée au pillage que se décida la grande querelle entre Clovis et Gondebaud, roi des Burgondes. En vain Gondebaud fugitif appela-t-il à son aide les Goths d'Italie, il mourut sans avoir pu affranchir son royaume du tribut imposé par Clovis. Les fils de Clovis n'en rencontrèrent pas moins dans le pays une vive résistance quand ils voulurent en faire la conquête. Clodomir, roi d'Orléans, périt dans la célèbre victoire de Vezeronce (524), remportée sur le roi Godemar II près des marais de Morestel et rappelée aux générations actuelles par un tumulus que les gens du pays appellent Mollard de Koën (Koenig) et tombeau du roi Virgo. Clotaire et Childebert vengèrent la mort de Clodomir, dont ils devaient cependant massacrer les enfants, et achevèrent la conquête de la Bourgogne (536).

Après les Burgondes et les Francs, le pays Viennois eut à subir les ravages des Sarrasins et des Lombards. Charles Martel le délivra des Sarrasins; Pépin le Bref et Charlemagne le sauvèrent des Lombards. Par malheur, lors du partage définitif de l'empire de Charlemagne, au traité de Verdun en 843, l'ancienne Allobrogie fut une des provinces détachées de la Gaule et abandonnées â l'empereur Lothaire. Lothaire reçut, avec l'Italie, les pays compris entre la Meuse et le Rhin, entre la Saône et le Jura, entre le Rhône et les Alpes, pays trop divers pour former, à cette époque, un État.

Bien que s'autorisant de leur titre pour étendre leur suzeraineté sur la vallée du Rhône où s'était formé un second royaume de Bourgogne, dit Bourgogne cisjurane, les césars allemands ne purent établir leur autorité dans ces régions trop éloignées du centre de leur puissance. Les vrais maîtres du pays viennois, c'étaient les évêques de Vienne et de Grenoble, les anciens officiers royaux, les propriétaires de vastes domaines. Isarn, évêque de Grenoble, avait fondé la puissance temporelle de son siège; les comtes d'Albon affermissaient leur pouvoir dans le Grésivaudan; les Alleman, les Béranger, les
Monteynard créaient de puissantes maisons, et on voyait se constituer, au XIe siècle, les cinq baronnies de Clermont, de Sassenage, de la Tour, de Montauban et de Meuillon. Chaque seigneur voulut avoir sa ville et alors furent fondées les villes nouvelles de la Tour-du-Pin, de Bourgoin, la Côte-Saint-André, Voiron, Voreppe, Saint-Marcellin. Pendant que tous ces seigneurs guerroyaient entre eux, un prêtre, Bruno, appelé par le grand évêque de Grenoble, saint Hugues, s'enfonçait dans les montagnes avec six religieux (1084) et s'établissait dans un site sauvage pour s'y consacrer au travail et à la prière : ce fut l'origine du monastère de la Grande-Chartreuse, huit fois brûlé, toujours reconstruit, et toujours célèbre.

Parmi les nouveaux maîtres de l'ancienne province viennoise, les comtes d'Albon ou de Grésivaudan ne tardèrent pas à prendre le premier rang, et l'un d'eux, Guigues IV, ayant placé dans ses armoiries le signe original d'un dauphin, on donna à ces comtes le nom de Dauphins de Viennois. A deux reprises différentes, à la fin du XIIe et du XIIIe siècle, la dynastie des dauphins faillit s'éteindre, mais elle se ranima en se greffant sur des branches étrangères. L'héritière de Guigues VIl, Anne, ayant épousé Humbert, l'héritier de la baronnie de la Tour-du-Pin, les deux maisons les plus puissantes du pays n'en formèrent plus qu'une. Humbert devint la tige de la troisième dynastie qui étendit son autorité en Savoie, dans les Hautes-Alpes et dans la vallée inférieure du Rhône. Bien que la dépendance féodale eût été rejetée par les fiers seigneurs du pays, presque tous se virent obligés de reconnaître le pouvoir souverain des dauphins. Ceux-ci, à leur tour, longtemps indépendants, se virent amenés à rendre hommage au roi de France.

En 1319, Guigues VIII épousa la fille du roi de France, Philippe le Long; il alla même guerroyer en Flandre, dans l'armée de Philippe et prit part à la bataille de Cassel. Philippe de Valois ne tarda pas à convoiter la riche seigneurie des dauphins et sut profiter du caractère inquiet de Humbert II pour le décider à signer un traité qui, moyennant 20,000 florins d'or, léguait le Dauphine à la maison de France (1343). Dégoûté du monde, Humbert Il n'attendit même pas la mort pour résigner sa souveraineté, qu'il vendit en 1349 à Philippe VI, à la condition que l'héritier présomptif de la couronne prendrait le titre de Dauphin. Philippe VI étant mort l'année suivante, son fils Jean, qui était alors duc de Normandie, ne porta pas le titre de Dauphin. Ce fut le fils aîné de Jean le Bon, Charles, qui fut le premier Dauphin de la maison capétienne. Nulle province, dès lors, ne se montra plus française. Elle devint l'apanage des fils aînés des rois de France, qui perpétuèrent, durant cinq siècles, le nom des dauphins.

Un de ces fils de roi pourtant, le dauphin Louis (plus tard Louis XI), qui voulait être roi avant la mort de son père, essaya de réveiller à son profit les ferments d'indépendance qui survivaient encore dans le Dauphiné. Mais il ne trouva pas dans son apanage un appui suffisant et il dut s'enfuir dans les États du duc de Bourgogne. Lorsque sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, les seigneurs du Nord descendirent la vallée du Rhône pour marcher à la conquête de l'Italie, les Dauphinois retrouvèrent l'ardeur des Allobroges et se portèrent en foule à la suite des rois de France. Ce fut alors que, par sa bravoure, la noblesse dauphinoise mérita le beau titre « d'escarlate de la noblesse françoise ». A Fornoue, on remarqua quarante-six gentilshommes dauphinois et parmi eux Bayard qui faisait ses premières armes; à Marignan, trois cents; à Pavie, cent quinze, sans compter ceux dont on a perdu les noms. Ce fut à un Dauphinois, le chevalier de Bouttières, qu'on dut en partie le succès de Cerisoles. D'Urre la Baume-Cornillon, surnommé Tartarin, jouissait d'une telle estime auprès de François Ier, que ce dernier dit un jour « que s'il fallait décider de sa querelle avec Charles-Quint en combat singulier il choisirait Tartarin pour second ».

Les guerres religieuses furent désastreuses pour le Dauphiné; mais, si les cruautés du fameux baron des Adrets et de Montbrun chez les protestants, de Maugiron et de la Motte-Gondrin chez les catholiques, montrèrent que le rude caractère des hommes du Moyen âge n'était pas encore adouci, De Gordes sauva les protestants de Grenoble en refusant, lors de la Saint-Barthélemy, d'obéir aux ordres sanguinaires de la cour. Le connétable de Lesdiguières, qui pacifia la contrée sous Henri IV, donna l'exemple de la plus sage administration après avoir fourni les preuves d'une rare vaillance. C'est à lui que Grenoble devait l'enceinte des fortifications (aujourd'hui disparues), ses quais sur l'Isère, l'ancien pont de pierre, la terrasse des marronniers du Jardin de Ville, et toute la province, un grand nombre de travaux utiles. Il fit aussi élever le château de Vizille, qu'il se plut à habiter et où il reçut en 1623 la visite de Louis XIII.

Sous Louis XIV, la révocation de l'édit de Nantes porta un coup funeste à la propriété industrielle du Dauphiné qu'abandonnèrent cinquante mille protestants, et, pour comble de malheur, la province fut envahie et ravagée par le duc de Savoie (1691-1692), en représailles de l'incendie du Palatinat.

Depuis 1628, le Dauphiné avait perdu sa représentation traditionnelle, ses États provinciaux : il formait un gouvernement militaire, une généralité financière, une intendance administrative, mais il n'était plus cette province quasi-indépendante qui s'était librement donnée au roi de France en stipulant le maintien de ses vieilles franchises. L'esprit des habitants de ce pays montagneux et sauvage était cependant demeuré fier, et quand la France, à la fin du XVIIIe siècle, se réveilla en essayant de détruire à jamais ce qu'on a appelé depuis l'Ancien régime, les Dauphinois furent les premiers à donner l'exemple de la réaction.

Grenoble était devenue la principale ville de la province elle était le siège du Parlement, créé en 1453, la résidence du gouverneur, de l'intendant, d'une chambre des comptes, d'un évêché suffragant de l'archevêché de Vienne; sa population s'était considérablement accrue depuis que Lesdiguières avait étendu l'enceinte. Aussi, lorsque les ministres aveugles du faible Louis XVI essayèrent de briser la résistance qu'opposaient à leurs édits arbitraires les différents parlements de France et qu'ils exilèrent celui de Grenoble, cette ville se souleva. Les habitants empêchèrent les magistrats de partir pour l'exil, et la journée du 7 juin 1788, dite la Journée des Tuiles (parce que les soldats furent assaillis de pierres et de tuiles lancées du haut des toits), fut comme le prélude des journées de la Révolution. Une assemblée des notables de la ville convoqua d'elle-même les municipalités : les députés des trois Ordres affluèrent à Grenoble de toute la province et reconstituèrent les anciens États provinciaux. Le gouverneur n'osa s'y opposer et laissa les députés se réunir au château de Vizille où, le 22 juillet 1788, ils tinrent une séance fameuse de seize heures : sous l'influence de Mounier et de Barnave, noms qui n'allaient pas tarder à devenir célèbres, nobles, clergé, tiers état, s'accordèrent « pour refuser tout impôt nouveau, tant que les représentants des trois Ordres n'en auraient pas délibéré dans les États généraux du royaume ». La formule des gouvernements constitutionnels venait de se préciser dans l'assemblée de Vizille et allait être consacrée bientôt par l'Assemblée nationale de 1789.

Comme toutes nos provinces, en échange de la liberté nouvelle et des avantages de l'unité française, le Dauphiné se résigna au sacrifice de ses vieux privilèges, de son existence provinciale. Lors de la création des départements en 1790, il fut fractionné en trois départements : Isère, Drôme et Hautes-Alpes. Mais ces divisions géométriques n'effacèrent pas le vieil esprit dauphinois, qui est demeuré vivace, et ne pouvaient changer le caractère de cette population laborieuse, encore aujourd'hui fière de ses traditions et de ses glorieux souvenirs.

Quoique ayant donné un des premiers le signal de l'agitation, le Dauphiné fut un des pays qui se laissèrent le moins emporter aux excès révolutionnaires. Les guerres de la République et de l'Empire réveillèrent et satisfirent les instincts belliqueux de ses habitants. Grenoble, en 1814, se prépara à une opiniâtre résistance contre l'armée alliée, mais les événements rendirent cette résistance inutile. Au mois de mars 1815, ce fut Grenoble qui rouvrit, en réalité, la France à Napoléon ler revenant de l'île d'Elbe

« Une fois dans Grenoble, a-t-il dit lui-même, le sceptre de la France était ressaisi; j'étais redevenu une véritable puissance. » 
Mais ce fatal retour de l'Empereur devait coûter cher à la France et amena une seconde invasion plus prolongée, plus onéreuse que la première. Il ranima aussi les passions politiques, et la conspiration de Didier, cet avocat qui avait tour à tour flatté et abandonné les Bourbons et Napoléon, fut suivie de trop nombreuses exécutions (1816). Grenoble, hostile à la Restauration, perdit en 1824 sa Faculté de droit que le gouvernement supprima, mais que le gouvernement de Juillet lui rendit.

Les personnages célèbres du XIXe siècle, nés sur le territoire de l'Isère sont : Berriat-Saint-Prix, jurisconsulte, né à Grenoble (1769-1845); Périer (Casimir), homme d'Etat célèbre, né à Grenoble (1777-1832); Beyle (Henri), dit Stendhal, célèbre littérateur, né à Grenoble (1783-1842); Pichat (Michel), auteur dramatique, né à Vienne (1786-1828) ; Vicat (Louis-Joseph), ingénieur, né à Grenoble (1786-1861); Jouvin (Xavier), industriel, organisateur de l'industrie gantière, né à Grenoble (mort en 1844); Randon (le maréchal), né à Grenoble (1795 -1871); Berlioz (Hector), illustre compositeur, né à La Côte-Saint-André (1803-1869); Ponsard (François), auteur dramatique, né à Vienne (1814-1867); Hébert (Antoine-Auguste-Ernest), peintre, né à Grenoble (1818-1890); Alphand (Adolphe), ingénieur, né à Grenoble (1887-1892); Mortillet (Gabriel de), archéologue, né à Meylan en 1821; Ponson du Terrail, romancier, né près de Grenoble (1829-1871). (A. Joanne).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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