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Histoire des Alpes-de-Haute-Provence
[Géographie des Alpes-de-Haute-Provence]
A l'époque gallo-romaine, les Alpes étaient occupées par 44 peuples dont on sait les noms grâce à un trophée que l'empereur Auguste fit élever à la Turbie, entre Nice et Monaco, trophée qui n'existe plus, mais dont Pline le Naturaliste nous a conservé l'inscription.

Sur ces 44 populations, 13 seulement appartenaient à la région comprise aujourd'hui dans le département des Alpes-de-Haute-Provence. Les unes, celles qui habitaient la grande chaîne, dépendaient du royaume de Cottius ou des Alpes Cottiennes, dont la capitale était Suse. Huit d'entre elles formaient dans les montagnes du sud et de l'est une nation distincte sous le nom générique d'Albices. Quelques noms modernes viennent directement des noms anciens : la commune de Vergons, ancienne capitale des Verguni, habitants des rives du Verdon, Senez (les Sencii), Riez (les Reii ou Reienses). On citait encore parmi les peuples importants : les Ésubiens (vallée de l'Ubaye), cantons de Saint-Paul et de Barcelonnette, les Nemolani ou habitants des forêts (Meolans), les Édenates (vallée de Seyne), les Bledontici, sur les deux rives de la Bleonne, et dont la capitale était Digne (Dinia).

Voisins des Grecs de Marseille, ces peuples reçurent d'assez bonne heure les notions principales d'agriculture et d'industrie. Défenseurs de plusieurs des passages qui conduisaient en Italie, ils eurent à lutter souvent contre les armées qui franchissaient les Alpes, guerres obscures dont il reste peu de souvenirs. Quoiqu'il soit avéré qu'Hannibal ait pris sa route par la vallée de l'Isère, il n'est pas impossible que plusieurs corps de son armée engagée dans la vallée de la Durance aient eu à lutter avec les montagnards des Alpes-de-Haute-Provence : près du bourg de Thorame, au-delà du Verdon, un camp porte le nom de camp d'Hannibal, et on montre la Table d'Hannibal, large pierre entre Fours et Saint-Dalmas.

Grâce à la nature sauvage de leur pays, les peuples des Alpes-de-Haute-Provence échappèrent longtemps à la domination romaine, qui d'ailleurs de longtemps ne chercha pas à les atteindre. Ils s'allièrent aux Allobroges et aux Arvernes pour résister aux Romains, et l'on pense que ce fût sur le territoire de la commune de Céreste que Bituit, roi des Arvernes, vit disperser ses guerriers par les Romains, qu'il affectait de mépriser. Une tour de pierres conserve le nom de Tourré d'Embarbo, par corruption du nom latin Turris OEnobarbi; c'est sans doute un vestige du monument qu'avait élevé le vainqueur de Bituit, Cn. Domitius Oenobarbus (121 av. J. C.).

La Gaule entière était soumise que les Albices résistaient encore aux Romains : en 49 avant J.-C., ils descendirent en foule de leurs montagnes pour aller secourir Marseille qui refusait d'ouvrir ses portes à Jules César, rival de Pompée. César, racontant ce siège fameux, parle comme de guerriers redoutables de ces rudes et intrépides montagnards qui, combattant sur les vaisseaux marseillais, tenaient en échec la valeur des soldats romains. Maître de Marseille, César s'empressa d'aller soumettre les Albices, mais il n'en eut pas le temps, et la domination romaine ne fut affermie dans les Alpes-de-Haute-Provence que par Auguste. Seules les peuplades dépendant de Cottius gardèrent encore leur roi, allié des Romains.

Compris dans la Province romaine et plus tard dans la Gaule narbonnaise, le territoire de ce qui est aujourd'hui le département qui nous occupe fut sillonné par six magnifiques voies romaines, couvert de colonies, et prospéra sous l'active administration de ces maîtres du monde.

Le Christianisme, qui s'était d'abord répandu dans les vallées principales de la Gaule, ne pénétra dans les Alpes-de-Haute-Provence qu'au IIIe siècle de l'ère chrétienne les dates ne deviennent certaines qu'à l'époque de saint Domnin et de saint Vincent, apôtres de Digne. Saint Domnin fut le premier évêque de Digne (313-340) et saint Vincent le deuxième (340-375). Puis on vit s'élever successivement les quatre autres églises de Riez, de Sisteron, de Senez et de Glandèves. Jusqu'en 1789 le territoire fut divisé entre ces cinq diocèses et celui d'Embrun, pour une partie de l'arrondissement de Barcelonnette.

Les peuples des Alpes-de-Haute-Provence n'eurent pas d'abord trop à souffrir de l'invasion des barbares : ils n'étaient pas sur la grande route. Les Burgondes, toutefois, étendirent leurs possessions jusqu'à leurs montagnes et aux bords de la Durance : les vallées de Barcelonnette et de Seyne, les diocèses de Glandèves, de Senez et de Digne, la ville même de Sisteron, tombèrent en leur pouvoir. Mais les barbares arrivaient aussi par l'Italie, et une partie du territoire fut comprise dans le royaume des Wisigoths, qui s'étendait en Provence et en Languedoc. Burgondes et Wisigoths eurent à lutter successivement contre les Francs et tour à tour succombèrent. Les Francs conquirent toute la Bourgogne en 554: ils ne furent maîtres de la Provence qu'en 536, quoique depuis 507 ils eussent détruit le royaume des Wisigoths, parce que la Provence avait passé sous la domination des Ostrogoths, alors puissants en Italie. Suivant leur système de partages, les fils de Clovis joignirent chacun à leur royaume une part des royaumes du Midi : les Alpes-de-Haute-Provence, comprises dans la province d'Arles, échurent au roi d'Orléans, Gontran.

L'invasion était finie pour les peuples du centre de la Gaule, mais elle ne faisait que commencer pour les peuples des Alpes-de-Haute-Provence, qui semblaient si bien garantis par leurs montagnes elle les attaquait par derrière, pour ainsi dire. Saxons et Lombards, descendus en Italie, s'infiltrèrent par les cols des Alpes, et, au VIe siècle, mirent à feu et à sang les territoires de Sisteron, de Digne et de Riez. Au VIIIe siècle, le danger vint d'un autre côté et fut plus sérieux : les Sarrasins d'Espagne, maîtres de la Septimanie, c'est-à-dire du Roussillon et du Bas-Languedoc, envahirent la Provence. Il fallut une campagne de Charles Martel, le vainqueur de Poitiers, pour les chasser des Alpes, mais la vallée de Barcelonnette n'en avait pas moins été dépeuplée, l'abbaye de Val-Benoît détruite et celle de Lure saccagée.

Les abbayes se rebâtirent, les cités se repeuplèrent, les plaines et les montagnes se parèrent de nouvelles récoltes sous le règne de Charlemagne, qui écarta tous les ennemis. Mais les désastres se renouvelèrent lors du démembrement de son empire, et le territoire des Alpes-de-Haute-Provence, comme tous les autres pays, changea souvent de maîtres. Il entra dans la part de Lothaire, empereur et possesseur de l'Italie; puis il revint au roi franc Charles le Chauve; il échut ensuite à Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane, qui reconnaissait la suzeraineté des empereurs d'Allemagne, et enfin à Guillaume II, fils de Rotbold et tige des comtes de Provence.

Sans parler des luttes qu'entraînaient les changements successifs de domination, le pays eut encore à souffrir des ravages des dernières bandes de Sarrasins établies en 885 au Fraxinet, près du golfe de Grimaud. Chassés du Fraxinet en 942, ces Sarrasins gagnèrent les Alpes, brûlèrent Riez, cité des Saliniens, pillèrent Digne et Sisteron. Deux hommes énergiques se mirent à la tête des populations épouvantées, Bevons, ou Bodon, Valentinus, et chassèrent les Sarrasins; le dernier, ayant délivré les Saliniens, fit construire, pour plus de sûreté, un château fort sur un rocher : une ville s'éleva autour du château et s'appella Petra Castellana. Plus tard le rocher ne suffit plus, les habitants construisirent dans la plaine un faubourg qu'on fortifia, Burgus Castellanae, et qui, se développant, remplaça bientôt l'ancienne ville du rocher : c'est aujourd'hui Castellane. En 990, Boniface Ier, seigneur de Castellane, se fit concéder par l'empereur Otton le titre de baron.

Cette histoire est celle de beaucoup de villes et de beaucoup de seigneuries du Moyen âge. Les barons de Castellane devinrent très puissants et partagèrent la domination du pays avec les comtes de Provence. Une branche de la famille des comtes de Provence se détacha ensuite et domina sur la rive droite de la Durance, où fut formé le comté de Forcalquier (1054). Cependant les comtes de Provence ne laissèrent pas toujours démembrer ainsi leurs domaines : ils ressaisirent en 1208 le comté de Forcalquier et obligèrent, en 1146, le baron de Castellane à se reconnaître leur vassal. Raymond-Berenger IV, l'un des plus célèbres comtes de la Provence, se plaisait dans les Alpes-de-Haute-Provence : il venait souvent habiter Sisteron, où, au milieu d'une cour brillante, il partageait son temps entre les affaires et les plaisirs du Gai Saber. La maison qui régnait sur la Provence depuis 1112 était issue des princes de Barcelonne, et c'est en souvenir de cette origine que Baymond-Berenger donna à une ville nouvelle le nom de Barcelonnette (1231). Raymond aimait aussi à résider à Forcalquier et au château de Saint-Maime, où furent élevées ses quatre filles, qui devinrent autant de reines : l'aînée, Marguerite, reine de France, épouse de Louis IX; la seconde, reine d'Angleterre, épouse de Henri III; la troisième, reine d'Aragon; la quatrième, Béatrix, épouse de Charles d'Anjou, frère de saint Louis et qui devint roi de Naples.

C'est même ce dernier mariage qui décida des destinées du comté de Provence. Béatrix, héritière du comté, le fit passer dans la maison d'Anjou (1246), d'où il devait, deux siècles plus tard, passer dans la maison de France. Pendant tout le règne de cette maison d'Anjou dont l'attention se portait surtout vers son royaume italien, les montagnes de la Provence n'eurent d'autre histoire que celle des guerres contre les vassaux rebelles, des malheurs publics, tels que la peste de 1348, des persécutions contre les Juifs, nombreux dans toute la Provence, des ravages exercés par des bandes d'aventuriers à la tête desquels se trouvait le terrible Raymond de Turenne. C'est à cette époque de troubles et d'invasions que fut probablement ruinée la cité de Glandeves : les habitants en abandonnèrent les ruines et s'établirent sur la rive gauche du Var : ce fut l'origine de la ville actuelle d'Entrevaux.

A la mort du dernier comte de Provence, Charles III du Maine, neveu du bon roi René, Louis XI se porta comme héritier de cette belle province (1481), qui fut définitivement réunie à la France en 1487 sous Charles VIII. Dès lors, l'histoire locale se confond avec histoire générale de la France : encore est-elle peu importante, le territoire des Alpes-de-Haute-Provence se trouvant écarté des grandes routes des armées. François Ier cependant le traversa en 1516, en revenant de Marignan, et c'est alors, dans la ville de Manosque, que la fille du consul Antoine de Voland, alarmée d'avoir trop attiré par sa beauté les regards du roi, fit le sacrifice de cette beauté en se défigurant. François Ier, ému, donna à la ville le surnom de pudique. François ler repassa en 1524 par Manosque et Sisteron pour aller livrer la désastreuse bataille de Pavie. Au retour de la captivité, il organisa l'administration du pays, qu'il divisa en deux sénéchaussées : celles de Forcalquier et de Digne. Puis vint la funeste invasion de la Provence par les Impériaux en 1536, invasion qui ne pouvait pas plus réussir que toutes celles qui ont été tentées en ce pays, et que le connétable de Montmorency arrêta en dévastant lui-même et en ruinant pour longtemps toute la contrée. Dans les territoires de Sisteron, de Castellane, de Barcelonnette, les campagnes furent ravagées et les provisions détruites par les Français.

Les guerres d'Italie terminées, les guerres de religion commencent : elles furent longues et acharnées dans les Alpes-de-Haute-Provence : dès l'année 1559, elles firent des victimes et des ruines à Castellane, à Sisteron, aux Mées, à Forcalquier, à Manosque, à Valensole. C'est a peine si les traités suspendaient les hostilités entre les protestants et les catholiques, et les haines religieuses ne furent même pas apaisées par la terrible peste qui désola la Provence en 1580. L'armée de la Ligue, l'armée royale, l'armée protestante, ne cessaient de se disputer les forteresses du pays et de ravager les campagnes. Le duc d'Épernon essaya, comme beaucoup de gouverneurs, de se rendre indépendant en Provence après la mort de Henri III, et il fallut une lutte sérieuse pour le contraindre à jurer obéissance à Henri IV, en 1595.

Après cette longue période de troubles, le pays respire pendant un siècle sous les règnes d'Henri IV et de Louis XIII, et dans la première moitié du règne de Louis XIV : seule la peste, ce fléau alors périodique, s'abattit encore sur la Provence, en 1629. Mais dans les dernières guerres de Louis XIV, la guerre de la ligue d'Augsbourg, la guerre de la succession d'Espagne, les Alpes-de-Haute-Provence revirent l'ennemi. En 1692, 1693, 1706, les troupes du duc de Savoie y pénétrèrent assez avant pour causer de sérieux dommages; en 1708, des tremblements de terre ébranlèrent la ville de Manosque, ruinèrent les remparts, plusieurs édifices, et causèrent une panique générale; les habitants s'en fuirent et campèrent dans la plaine. En 1709, le cruel hiver dont la France entière souffrit détruisit les récoltes et amena la famine. En 1710, les Impériaux reparurent dans la vallée de Barcelonnette, mais le maréchal de Berwick les refoula dans le Piémont, et, à la paix d'Utrecht (1713), la vallée de Barcelonnette, longtemps possédée par les ducs de Savoie, fut annexée à la Provence, sous le nom de Terres adjacentes.

Le XVIIIe siècle, si mal commencé pour la Provence, se continua de même : nouveaux ravages de la peste en 1720, nouvelles invasions des troupes austro-sardes pendent la guerre de la succession d'Autriche, surtout en l'année 1746, qui a gardé dans le pays le nom d'année des Pandoures. En dépit de ces épreuves le pays vit sa prospérité se développer : la culture du mûrier fit de remarquables progrès dans les territoires de Forcalquier et de Sisteron; Barcelonnette fut reconstruite, le canal des Mées fut creusé.

Les grands événements de 1789 excitèrent dans les Alpes-de-Haute-Provence, comme ailleurs, une vive agitation, et même quelques troubles se produisirent à Manosque; mais ces montagnes et ces hautes vallées si reculées se trouvèrent de nouveau, pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, hors du théâtre où opéraient les armées. Quelques jours seulement, et au denouement , ce pays dut à sa situation écartée d'être mêlé au grand drame qui attirait l'attention : il fut choisi comme route militaire par Napoléon, échappé de l'île d'Elbe.

Napoléon avait débarqué le 1er mars 1815 au golfe Juan avec son unique bataillon de la garde, de huit cents hommes. N'ayant pu gagner à sa cause la garnison d'Antibes, il se hâta de monter vers Grasse et de se diriger vers les Alpes-de-Haute-Provence; il couchait le 2 à Séranon; le 3, il était à Castellane à midi; il couchait à Barrême le soir. Le préfet du département (qui portait alors le nom de Basses-Alpes), apprenant cette marche rapide, ne publia pas les dépêches, ne prit aucune mesure et, partisan secret de la monarchie impériale, empêcha toute résistance à Digne, où Napoléon entra le 4, mais presque sans argent.

« On montre encore, dit un historien du département (Féraud), non loin des Bains, l'endroit où le mulet chargé du trésor de la petite armée s'abattit sur la pente raide de la montagne. L'or roula dans l'étroit sentier, et longtemps après on vit des habitants de Digne et des environs remuer les pierres du chemin et y recueillir des pièces d'or à l'effigie impériale. » 
On raconte aussi qu'à Digne, l'empereur trouva à l'hôtel où il descendit les papiers dont il avait besoin pour l'éclairer sur la situation et sur la marche à suivre : ces papiers étaient cachés dans un fauteuil, et il les en retira lui-même. Napoléon ne fit que traverser Digne et passa la nuit au château de Malijai, que le propriétaire avait abandonné. Napoléon ne se coucha pas; il était inquiet, car il n'était pas sûr de pouvoir enlever la citadelle de Sisteron; il n'y avait alors dans le pays d'autre pont sur la Durance que celui de Sisteron, situé sous le feu de la citadelle. Mais là encore la défense fut paralysée; les autorités militaires avaient fait enlever les munitions, et on délibérait encore quand l'avant-garde de Napoléon parut avec Cambronne le 6 mars, l'empereur entrait à Sisteron; le plus sérieux obstacle qu'il avait encore rencontré dans sa route était franchi. Aussi se hâta-t-il d'aller coucher à Gap, d'où il devait se diriger vers Grenoble et vers Paris avec une rapidité et un succès sans exemple dans l'histoire. (A. Joanne).
« Le département des Basses-Alpes fut un de ceux qui firent, au coup d'État du 2 décembre 1851, la plus ferme et la plus longue résistance; il ne fut soumis que le 15 décembre, et la colonne d'Aillaud de Voix ne mit bas les armes qu'en janvier. L'état de siège y fut appliqué avec une rigueur sauvage, Il y eut 3680 arrestations et près de mille condamnations à la déportation. » (E. Tenot).
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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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