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La géographie au Moyen Âge
Les découvertes maritimes des Vikings
[La Terre]

Aperçu
Tout au long du Moyen âge, les peuples du Nord de l'Europe, toujours agité d'un héroïsme fanatique, continuèrent leurs migrations qui avaient, depuis tant de siècles, ébranlé l'Europe. Les frères des Goths, des Hérules et des Anglo-Saxons, reparaissent de nouveau sur la scène, sous les noms de Vikings, de Normands, de Varègues, d'Ostmens et d'autres mais, arrêtées au centre de l'Europe par les rois d'Allemagne et de France, ces nouvelles excursions des Scandinaves durent principalement avoir la mer pour théâtre. Après le IXe siècle, il sortit du milieu de ces pirates des géographes instruits et des navigateurs avides de découvertes. La mémoire des services qu'ils ont rendus à la géographie nous a été conservée par le roi Alfred, par Adam de Brême; par l'Heims-Kringla, ouvrage historique de Snorron, écrit au cours du XIIe siècle; par diverses autres chroniques islandaises, et par la carte des deux frères Zeni. On trouvera ici un aperçu des connaissances géographiques acquises par les Vikings tant en Europe, que dans les îles de l'Atlantique Nord (des îles Britanniques au Groenland), et en Amérique.
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Jalons
Les Vikings à la découverte de l'Europe du Nord

La plus ancienne description claire et précise des pays du nord de l'Europe, est celle qu'en traça le roi Alfred. Ce roi d'Angleterre, qui régna de 872 à 900, inséra dans sa traduction anglo-saxonne d'Orosius, un extrait de deux relations scandinaves : dans l'une, le Norvégien Other retraçait ses voyages depuis le Halogaland en Norvège, jusqu'à la Biarmie à l'est de la mer Blanche; et, d'un autre côté, le long des côtes norvégiennes et danoises par le Sund, jusqu'à la ville de Hoethum ou Sleswick (Slesvig); enfin, il décrit la Suède, la Norvège, et le Queenland ou l'Ostro-Bothnie; il parle aussi d'un port de Sciringas-Heal, sur la position duquel ses commentateurs ne sont pas d'accord. L'autre relation était celle d'un voyage du Danois Wulfstan, depuis Sleswick jusqu'à Truso, ville de commerce dans le pays d'Estum ou la Prusse.

Alfred comprend dans la Scandinavie les pays suivants : la Biarmie, la Finnmarkie, le Queenland, la Gothie, la Suède, la Norvège et le Danemark. Le nom général le plus ancien pour désigner toutes les contrées de la Scandinavie habitées par des Goths, parait avoir été celui de Mannaheim, c'est-à-dire patrie des hommes.

La Norvège, ou Northmannaland, consistait dans la côte occidentale de la Scandinavie, depuis la rivière de Gotha jusqu'à Halogaland. Les côtes méridionales se nommaient Viken, c'est-à-dire le golfe; c'est là qu'il faut chercher la ville de Kiningesheal, le Koughille moderne, nommé Scyringesheal par une faute de copiste.

La Finnmarchie ou le Finmaerk est la Laponie actuelle, dont les habitants avaient la réputation d'être sorciers. Ayant passé cette extrémité de l'Europe, Other entra dans le grand golfe nommé aujourd'hui la mer Blanche, alors Quen-Sia, mer des Quènes ou Gandvik. Il visita ensuite la Biarmie ou Permie; c'est la côte habitée par les Samoyèdes, le long de la mer Blanche, près de l'embouchure de la Dvina. Les Permiens ou Biarmiens, peuple de langue finno-ougrienne, s'étendaient jusqu'aux Bulgares, vers les sources de la Volga (Les Turks). Le commerce des pelleteries, et peut-être les mines de l'Oural, les enrichissaient. Les princes norvégiens ravageaient souvent ces contrées.

Les noms de Quènes et de Queenland, par leur ressemblance avec le mot gothique qui signifie femme, donnèrent occasion à tous les écrivains du Moyen âge de placer dans l'extrême nord un royaume des Amazones. Les Quènes s'étendaient depuis la mer Blanche jusqu'à l'ouest du golfe Botnique. Ils touchèrent la frontière de la Norvège. Ces pays, peu habités aujourd'hui, n'étaient alors que des déserts couverts de forêts épaisses.

La Suède (ou Suéonie) avait alors des bornes bien plus resserrées qu'aujourd'hui; d'ailleurs les voyages d'Other et de Wulfstan ne les y avaient pas conduits. Il faut donc se garder de conclure du silence d'Alfred sur cette contrée qu'elle était un désert inhabité. Le témoignage de Tacite, d'accord avec les historiens islandais, prouve assez que les Sviones, ou Sviar, formaient, dès le premier siècle et plus tôt peut-être, une nation puissante et plus civilisée que les tribus de la Germanie. L'Hérodote du nord explique même le passage obscur où Tacite parle des Sitones, en nous apprenant qu'une partie de l'Upland, le pays des Up-Sviar, c'est-à-dire la haute Suède, formait un État particulier qui, de sa capitale, prit le nom de Sigtun.

Alfred, en se bornant aux pays visités par Other, ne put nommer que la Scanie, Schoneg; la Blekiogie, Becinga-Eg; le Méore, probablement une partie du Smoland, ainsi que les îles d'Oeland et Gothland. Adam de Brême, qui écrivait deux cents ans après lui, fait mention de l'Ostrogothie et de la Vestrogothie, déjà connues de Jornandès; du Vermeland et des villes de Birca, Sigtuna et Scara. Il est le premier qui ait nommé l'Helsingie, qui, longtemps déserte, avait peut-être été à une époque inconnue la demeure supposée des Huns scandinaves. Les noms des autres provinces de la Suède sont d'une époque plus modernes. Le royaume du Danemark portait déjà son nom et comprenait les îles de Seland, ou Sillande, de Langeland, Laland, Falster et autres, ainsi que le Jutland , où la ville de Sleswik était célèbre sous le nom de Hoethum.

Toutes les relations sur la Scandinavie, depuis le siècle de Pythéas jusqu'à celui d'Alfred, offrent des noms gothiques. D'un autre côté, la mythologie scandinave conservée dans l'Edda ne présente que des traits physiques conformes à la nature des pays septentrionaux et des usages pris dans la vie d'un peuple guerrier et navigateur : c'est un dieu qui invente l'art de patiner; c'est un demi-dieu dont les restes mortels sont brûlés sur un vaisseau lancé à la mer; dans le Valhallah même, le bruit des armes se mêle à celui des festins, et l'hydromel remplace le nectar à la table d'Odin. Tout cet ensemble des antiquités scandinaves, soit poétiques, soit historiques, concourt avec la géographie à nous montrer, depuis les temps les plus reculés, un seul et unique peuple comme maître de la Scandinavie proprement dite.

Mais à l'est de la terre héréditaire des Goths, erraient les tribus nomades auxquelles on donnait les noms de Scythes et de Sarmates. C'est aux entreprises des Scandinaves que les Xe et XIe siècles durent quelques notions positives sur ces peuples. Déjà nous avons suivi Other et Alfred dans les régions lointaines des Permiens. D'autres guides nous feront connaître les pays que baigne la mer Baltique.

Jusqu'en 1157, la Finlande n'était que le repaire de populations isolées qui exerçaient la piraterie, et qu'on appelait Finnois et Kyriales. Les Finnois, que dans le Ier siècle nous trouvons établis dans la Pologne actuelle, étaient déjà avant le VIe siècle en possession du pays qui a conservé leur nom; il paraît que des colonies finnoises pénétrèrent même dans quelques cantons de la Scandinavie. Le golfe de Finlande est appelé Kyriala-Botn au cours du Xe ou du XIe siècle; c'était une des arènes les plus fréquentées par les pirates scandinaves. Les Suédois, devenus chrétiens, soumirent les côtes de la Finlande vers la fin du XIIe siècle. Dans cet intervalle; on bâtit dans le midi du pays la ville d'Abo, nommée en finnois Turku, du mot suédois Torg, qui veut dire une place ou marché. Trompé par ce nom, qu'il ne comprenait pas, Adam de Brême a placé des Turcs en Finlande. On bâtit aussi Tavastehous et Viborg. La mer Baltique, nommée par les Scandinaves Austur-Saltr, c'est-à-dire eau salée d'est, était le théâtre ordinaire où s'élançait une jeunesse avide de combats et de pillage. Les côtes méridionale et orientale de cette mer portèrent les noms scandinaves d'Austurveg, route d'est; d'Eystland, contrée d'est, et autres semblables. Il est vraisemblable que les mots Epigia et Osericta, ou plutôt Esthia et Osterika, chez Pline, sont des modifications de ces dénominations scandinaves, sans doute très anciennes. Mais les ténèbres de l'Antiquité enveloppent les premières relations entre la Scandinavie et les régions orientales de l'Europe. Eginhard écrivit le premier une description de la mer Baltique; mais il n'en connaît pas l'extrémité orientale et se contente de nommer les principaux peuples. Le Danois Wulfstan, contemporain d'Other, en donna une description plus complète au roi Alfred. Il lui marque en particulier les îles les plus considérables; et outre celles dont on a déjà parlé, il indique l'île de Bornholm sous le nom de Burgendaland, nom que les Scandinaves rendaient plus souvent par Borgundar-Holm, et qui rappelle d'une manière frappante les Burgundi, ou Bourguignons, peuples autrefois voisins des Gothones sur les bords de la Vistule. Il donne l'embouchure de ce fleuve pour le point de séparation entre le Weonodland, ou le pays des Vendes, et les contrées des Estiens (Estonie). Il ne connaît pas encore Jumme, ou Vineta, république qu'aurait fondée le légendaire Palnatoke  cent ans plus tard , soumise tantôt aux Vikings et tantôt aux Vendes, et enfin détruite par l'archevêque Absalon.

La première description exacte et détaillée de la Prusse est due aux Vikings; cependant ils ne parlèrent pas de l'ambre jaune, qui y est si abondant. Wulfstan fait mention de la Prusse sous le nom de Witland, nom dont on voit des indices dans les Vidioariens de Jornandès , dans les Vitiens du géographe de Ravenne, et qu'une partie du Samland portait encore au XIIIe siècle. Les Scandinaves donnaient généralement l'épithète d'Estiens à tous les peuples qui habitaient à l'est, à l'orient de la Vistule. C'est dans le pays des Estiens que Wulfstan trouva une ville nommée Truso, probablement sur le lac Drausen, non loin d'Elbing. Ce navigateur nous apprend que les Estiens buvaient du koumis ou lait de jument; qu'ils n'enterraient point leurs morts pendant l'hiver, usage que pratiquaient encore les Russes à la fin du XVIe siècle, et qu'ils laissaient leur héritage, non pas à leur parent le plus proche, mais au meilleur cavalier de leur tribu. Les écrivains islandais du XIe ou XIIe siècle connaissaient l'Ermeland, province de la Prusse, désignée aussi sous le nom d'Ormaland, et dont les habitants sont appelés Ormoii et Wermiani. Derrière ces contrées, Alfred plaçait le Wislaland ou le pays de la Vistule, qui, dans les Sagas, porte le nom de Poulinaland ou Pologne. Plus loin, les Scandinaves, ainsi que nous l'avons vu, jetèrent les fondements de l'empire russe, dont les Sagas parlent très souvent en l'appelant Gardarike, c'est-à-dire l'empire de la Cité. Cette cité était la célèbre ville de Novgorod, que les Scandinaves appelaient Holmgard et Austurgard. Le port de Novgorod, sur le golfe de Finlande, se nommait Aldeiguborg. Les liaisons entre les Varègues-Russes et les autres Scandinaves furent longtemps très intimes; aussi les Sagas connaissent-ils les Etats formés en Russie par les diverses branches de la famille de Rurik, tels que Kioenugard ou Kief (Kiev), Palteskia ou Polocz, Muramar ou Murom, Sursdal ou Susdal (Souzdal), et autres.

Les Vikings à la découverte de l'Atlantique Nord

Depuis le IXe siècle, les Vikings, visitèrent les îles et les côtes les plus reculées de la mer du Nord, qui auparavant étaient ou inconnues, ou du moins peu fréquentées. Nous allons en parler dans un ordre moins chronologique que géographique.

L'Irlande, quoique très éloignée de leur pays d'origine, fut, suivant leurs écrivains, découverte de très bonne heure, et même dès la fin du VIIe siècle. Le terme de la langue du pays dont on se sert encore pour désigner un étranger, Danair ou Danois, confirme, par son étymologie, l'assertion que, avant l'arrivée des Scandinaves, les Irlandais du nord n'avaient encore été visités par pratiquement aucun étranger. Les Scandinaves, nommés ici Otsmans ou hommes d'Est, fondèrent dans cette île les royaumes de Dublin, d'Ulster et de Connaught, qui leur payèrent longtemps tribut, et qui furent soumis par les Anglais à partir de 1171 , de même que les anciens habitants. Les vieilles chroniques disent même qu'au cours du IXe siècle les Vikings trouvèrent à l'ouest de l'Irlande une très grande terre qu'elles appellent grande Irlande, ou le pays des hommes blancs. Mais les meilleurs critiques rangent cette découverte parmi les traditions fabuleuses. Les descendants des Scandinaves se maintinrent longtemps aux environs de Dublin sans se mêler avec les indigènes.

Les Vikings occupèrent vers l'an 964  les îles de Shetland, Jetland ou Hialtland, qui firent, pendant quelque temps, partie du comté des Orcades. Ce furent encore les flibustiers vikings qui firent connaître plus exactement ces dernières îles, confondues souvent avec celle de Thulé; ils chassèrent et exterminèrent les anciens habitants , nommés Peti et Papa, et qui sont probablement les Picti des auteurs romains. Il paraît même que les Irlandais donnaient à toute l'Écosse le nom de Pettoland. Mais l'origine scandinave des Picti ou Petti, quoique vraisemblable, se rapporte à des siècles reculés qu'aucun rayon historique n'éclaire.

La province de Caithness, qui est la plus septentrionale de l'Écosse, formait un État très peu connu, mais dont les chants, attribués à Ossian, ont conservé quelques souvenirs. Cet État eut souvent, avec les Orcades, les mêmes souverains, qui portèrent leurs conquêtes dans les provinces voisines de Sutherland et de Ross, et même jusque dans celle de Fife. Il fut renversé en 1195 par Guillaume, roi d'Écosse; mais son souvenir existe encore dans la tradition du pays, ainsi que celui des Vikings, ses fondateurs, à qui on attribue tous les monuments dont on découvre les ruines dans ces sauvages montagnes.

Les Vikings avaient conquis, en 893, les îles Haebudes des Anciens, situées le long de la côte occidentale d'Écosse, et qui portèrent le nom de Suder-Eyar, îles méridionales, par rapport aux Orcades et au pays de Caithness. Elles firent peut-être partie du royaume de Man; mais elles furent, avec la presqu'île de Cantire, jusqu'en 1266, une dépendance de la Norvège.

L'audace ou le hasard conduisit, vers l'an 861, un bâtiment scandinave aux Féroé; cet archipel lointain semblait annoncer d'autres terres; le vol des corbeaux confirmait cet indice. Entre 860 et 872, trois navigateurs visitèrent l'Islande, île célèbre par les manuscrits qui y ont été conservés, par les services que ses habitants ont rendus à l'histoire du Nord, et par le nombre de descriptions géographiques qui en ont été faites. Les premiers navigateurs scandinaves indiquèrent la vraie circonférence de l'Islande d'une manière conforme aux observations modernes; on pouvait, disaient-ils, faire le tour du pays en sept jours, et la circonférence était de 168 vikur ou lieues de 15 au degré.

Le Groenland, grande île séparée de l'Amérique septentrionale par le détroit de Davis, fut découvert, suivant la plupart des chroniques, en 982, et peuplé en 986; suivant d'autres, il le fut dès 932. L'Islandais Eric Rauda, ou Eric le Rouge, à qui l'on en attribue la découverte, fut le premier qui s'y fixa. On a soutenu que ce pays, ainsi que l'Islande, était connu avant cette époque. Il en est fait mention dans un privilège accordé à l'église de Hambourg par Louis le Débonnaire, en 834. Mais il est à craindre que ces documents n'aient subi quelque interpolation; car, même en supposant l'Islande et le Groenland découverts à cette époque, il serait absurde de croire que des missionnaires y eussent déjà répandu la religion chrétienne. L'église de Hambourg aura voulu se donner des droits sur ce pays, et une pieuse fraude aura falsifié le document en question. Jusqu'en 1418, les colons norvégiens établis dans ce pays avaient leurs évêques, et payaient au Saint-Siège2600 livres pesant de dents de morses, pour dîme et denier de Saint-Pierre. On y avait bâti deux villes, Garda et Hrattalid. Cependant les établissements des Islandais n'y étaient guère plus solides que ne l'ont été par la suite ceux des Danois sur la côte occidentale, ou ceux des Anglais à la baie d'Hudson. On n'allait pas au Groenland aussi fréquemment ni d'une manière aussi suivie qu'aux autres colonies du Nord. Les voyages pour aller et revenir duraient quelquefois cinq ans. En 1383, un bâtiment arrivant en Norvège, y apporta la première nouvelle de la mort de l'évêque de Groenland, décédé depuis six ans. 

On peut dire qu'il n'y avait guère que des aventuriers très hardis qui entreprissent ces voyages. Pour la même raison, le Groenland était le pays des prodiges; on en débitait les fables les plus incroyables. Par exemple, suivant Torfaéus, un certain Hollur-Geit, suivi d'une chèvre, alla de Norvège au Groenland sur la glace. Il y avait de grandes forêts dont les arbres produisaient des glands gros comme des pommes, et où l'on faisait la chasse aux ours de mer. On voyait dans la mer d'alentour des géants marins de chaque sexe, et des rochers de glace aussi merveilleux que ceux que les Argonautes avaient rencontrés à l'entrée de la mer Noire. Le livre islandais intitulé Miroir des rois, en donne une idée plus juste.  L'ancien Groenland ne différait presque en rien du Groenland moderne; la côte, même en été, était entourée de montagnes énormes de glaces, telles que les Norvégiens n'en avaient jamais vu chez eux. Les colons établis sur cette presqu'île ne connaissaient pas le pain, et n'exerçaient pas l'agriculture. Ils échangeaient des dents de morses et des peaux de veaux marins contre le bois dont ils avaient besoin pour se chauffer et pour construire leurs habitations. Ils avaient, il est vrai, du gros bétail et des brebis, tandis que les colons venus ultérieurement, moins industrieux, n'eurent que de ces dernières. La côte n'était habitée que dans les endroits où la pêche était abondante; l'intérieur du pays, rempli de montagnes et de vallées couvertes de neige et de glace, n'offrait pas un accès plus facile qu'aujourd'hui. Le nombre des colons était peu considérable et ne faisait que le tiers de celui d'une grande paroisse de Norvège. On ne leur avait donné un évêque qu'à cause de leur grand éloignement. La colonie scandinave en Groenland était divisée en deux cantons : l'un occidental, où il n'y avait que quatre églises ; l'autre oriental, où se trouvaient les deux villes ou plutôt hameaux. Cette division a fait naître une grave erreur en géographie; on a cru que le canton oriental de l'ancien Groenland occupait la côte opposée à l'Islande; et appliquant à ces régions encore inconnues les descriptions de l'Austurbygd ou du Groenland oriental, on y a tracé des golfes et des promontoires hypothétiques, et qui peut-être n'y existent pas du tout. Cette géographie systématique de Torfaeus et d'autres Islandais a été renversée par un critique moderne.

En examinant les relations des premiers navigateurs, on voit qu'en partant de l'Islande pour aller au Groenland ils se dirigeaient au sud-ouest, évitaient une côte entourée de glaces et vue par le nommé Gunbiorn, doublaient la pointe de Hvarf, et faisaient ensuite voile au nord-ouest pour arriver à la colonie. En partant de Bergen en Norvège pour aller à cette pointe de Hvarf, ils naviguaient droit à l'ouest, reconnaissaient les îles Shetland et les Féroé, et voyaient des oiseaux arriver de l'Islande. Si l'on suit ces deux routes sur une carte, on reste persuadé que la pointe de Hvarf est l'extrémité méridionale du Groenland. Par conséquent, l'ancien Groenland oriental n'aurait été que la portion la plus orientale et la plus méridionale de la côte d'ouest. En effet, c'est là seulement que, pendant le mois de juin, une brillante verdure, quelques bosquets de bouleaux et le parfum des fleurs justifient le nom de Terre-Verte, signification du mot Groenland, par lequel les Islandais désignèrent les premiers cette contrée. Plus haut, les glaces accumulées par le double effet du courant Polacie et du courant dit du Golfe, ont de tout temps dû repousser même les pirates les plus hardis. Enfin, les ruines des anciens hameaux et des églises bâties par des Vikings mettent le dernier sceau à cette explication. On en a trouvé beaucoup sur la côte sud-ouest; on a découvert jusqu'à sept églises. Après un espace absolument dépourvu de ruines, on en a encore trouvé au nord du cap de Désolation, mais en très petit nombre. Ces deux séries de ruines indiquent, sans contredit, les emplacements de deux colonies scandinaves.

La grande peste qui, vers le milieu du XIVe siècle, ravagea l'Europe et dépeupla surtout le nord, étendit ses ravages jusqu'au Groenland. Le commerce avec cette colonie devint ensuite un droit régalien des reines de la Norvège. A ces causes de décadence se joignit enfin, en 1418, une invasion ennemie; une flotte vint, on ne sait pas d'où, attaquer la colonie déjà affaiblie : tout fut détruit par le fer et le feu. Cette flotte appartenait peut-être au prince Zichmni de Frislande, dont on dira quelques mots en exposant les voyages des frères Zeni.

Les Vikings en Amérique

Ces recherches sur la vraie position des colonies scandinaves en Groenland nous conduisent à une question bien plus intéressante les Vikings ont-ils découvert l'Amérique avant Christophe Colomb? Plus personne aujourd'hui n'hésite à y répondre affirmativement. En l'an 1001, l'Islandais Biorn, cherchant son père au Groenland, est poussé par une tempête fort loin au sud-ouest; il aperçoit un pays plat tout couvert de bois, et revient par le nord-est au lieu de sa destination. Son récit enflamma l'ambition de Leif, fils de cet Eric le Rouge qui avait fondé les établissements du Groenland, Un vaisseau est équipé; Leif et Biorn partent ensemble; ils arrivent sur la côte que ce dernier avait vue. Une île couverte de rochers se présente; elle est nommée Helleland. Une terre basse, sablonneuse, couverte de bois, reçoit le nom de Markland. Deux jours après, ils rencontrent une nouvelle côte, au nord de laquelle s'étendait une île; ils remontent une rivière dont les bords étaient couverts de buissons qui portaient des fruits très agréables; la température de l'air paraissait douce à nos Groenlandais; le sol semblait fertile, et la rivière abondait en poissons, surtout en beaux saumons

Etant parvenus à un lac d'où la rivière sortait, nos voyageurs résolurent d'y passer l'hiver. Dans le jour le plus court, ils virent le Soleil rester huit heures sur l'horizon; ce qui suppose que cette contrée devrait être à peu près par les 49° degrés de latitude. Un Allemand, qui était du voyage, y trouva des raisins sauvages; il en expliqua l'usage aux navigateurs scandinaves, qui en prirent occasion de nommer le pays Vinland, c'est-à-dire pays du vin. Les parents de Leif firent plusieurs voyages au Vinland. Le troisième été, les Vikings virent arriver dans des bateaux de cuir quelques indigènes d'une petite taille, qu'ils nommèrent Skraelingues, c'est-à-dire nains; ils les massacrèrent, et se virent attaqués par toute la tribu qu'ils avaient si gratuitement offensée.

Quelques années plus tard, la colonie scandinave faisait un commerce d'échange avec les naturels du pays, qui leur fournissaient en abondance les plus belles fourrures. Un d'eux ayant trouvé moyen de s'emparer d'une hache d'armes, en fit immédiatement l'essai sur un de ses compatriotes, qu'il étendit mort sur la place; un autre sauvage se saisit de cette arme funeste et la jeta dans les flots. Les richesses que ce commerce avait procurées à quelques hommes entreprenants engagèrent beaucoup d'autres à suivre leurs traces. A l'exception de quelques restes de masures retrouvés sur la côte orientale du Canada et du Nord-Est des  États-Unis, aucun témoignage positif n'indique que ces navigateurs y aient fondé des établissements stables; seulement, on sait qu'en 1121 un évêque, Eric, se rendit du Groenland au Vinland dans l'intention de convertir au christianisme ses compatriotes encore païens.

Révoquer en doute la véracité de rapports aussi simples et aussi vraisemblables, ce serait outrer le scepticisme; mais, si on les admet, il est impossible de chercher Vinland autre part que sur les côtes de l'Amérique septentrionale. Cette partie du monde avait donc été découverte par des Européens cinq siècles avant Christophe Colomb; et cette découverte, la première qui soit historiquement prouvée, ne fut peut-être pas entièrement inconnue à l'habile et courageux Génois qui, le premier, sut ouvrir entre les deux hémisphères une communication suivie.

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