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La cosmographie médiévale
La Terre, le ciel et les anges
Aperçu L'autorité des Pères La Topographie chrétienne
La pluralité des cieux La place des anges Le monde et les astres
La forme du monde et du mouvement des astres

Les traits caractéristiques du système de Cosmas, et plus spécialement ses idées sur la forme du monde, sur les mouvements des astres autour de la partie élevée de la Terre, sur les hautes murailles qui l'entourent et soutiennent le ciel, on est encore certain que ni lui ni son maître, Patrice, ne les avaient, tirés de leur propre fonds. On a déjà remarqué (La Topographie chrétienne) que le sens donné par cet auteur aux mots aghion kosmikon dans saint Paul, était adopté par plus d'un commentateur de cette époque. Or, ce sens est en quelque sorte le pivot de tout le système; car, du moment qu'on admettait que le tabernacle de Moïse avait été construit à l'imitation du monde, on était nécessairement conduit à admettre que le monde avait la forme de ce tabernacle.

Sévérianus de Gabala et Diodore de Tarse se figuraient le monde comme une maison à double étage, ce qui rentre tout a fait dans la même idée; ce dernier auteur achève la ressemblance en donnant au ciel, de même que Cosmas, la figure d'une tente dont la partie supérieure, serait en forme de voûte. D'ailleurs, dit Photius, il cherchait à rendre compte, dans cette hypothèse, du lever et du coucher du Soleil, de l'augmentation des jours et des nuits, et des autres phénomènes de ce genre, et, à l'appui de ses idées, il citait des textes de l'Écriture. C'est dire assez que, dans cette partie de son livre, Diodore traitait le même sujet que Cosmas, et, d'après la figure qu'il attribuait au monde, on doit croire que ses explications ne différaient pas beaucoup de celles du moine égyptien, si elles n'étaient pas exactement les mêmes.

Photius, qui ne se montre nulle part favorable à tous ces systèmes, s'exprime sur celui de Diodore de Tarse avec une réserve pleine de modération et de prudence. 

Diodore, dit-il, appuie son opinion, du moins il le croit, sur des témoignages de l'Écriture, relatifs non seulement à la figure (du monde), mais au coucher et au lever du Soleil; il recherche aussi la cause de l'augmentation et de la diminution des jours et des nuits, et s'occupe d'autres sujets de ce genre, qui n'ont rien de fort nécessaire, à mon avis, bien qu'ils aient en effet quelque connexion avec les livres saints. Sans doute, dans ce qu'il dit à cet égard, on reconnaît un homme plein de piété; mais on n'accordera pas aussi facilement qu'il se serve avec discernement des témoignages de l'Écriture.
Jean Philopon, en critiquant le livre de Théodore de Mopsueste, parle de la forme que cet évêque donnait au monde, qu'il se représentait comme la moitié d'un cylindre coupé longitudinalement, et ayant une longueur double de sa largeur (de Creat. mundi, III, 10) : or, le monde de Cosmas a presque exactement cette même forme, et il présente les mêmes rapports de dimension. Ce passage, et ceux déjà cités, semblent prouver que le système de Théodore de Mopsueste était à très peu près le même que celui que Cosmas nous fait, connaître. On voit encore par ce passage de Jean Philopon que plusieurs substituaient à la forme d'un demi-cylindre celle d'un oeuf coupé par moitié perpendiculairement à son grand axe, ce qui revient encore à peu près au même.

Il existe dans ce système un autre trait qui est inséparable des idées sur la forme du monde et sur les mouvements des astres, et qui, en conséquence, n'a pu manquer de se trouver aussi dans celui de Diodore de Tarse, de Sévérianus de Gabala et de Théodore de Mopsueste : c'est l'élévation progressive de la Terre depuis le Midi jusqu'au Nord, et de la Grande montagnederrière laquelle les astres se cachent tous les soirs. Jean Philopon fait une courte mention de cette opinion singulière : 

Quant à ce que prétendent quelques-uns, dit-il, que le Soleil retourne vers l'orient, en passant le long des régions boréales, et derrière de très grandes montagnes qui le cachent, c'est une ancienne opinion absurde et ridicule.
Voilà probablement ce qu'en pensaient tous ceux qui avaient quelque teinture des sciences physiques; mais, on le sait, parmi les auteurs chrétiens de cette époque, beaucoup y étaient tout à fait étrangers; aussi, bien loin d'avoir rejeté cette opinion comme ridicule, ils l'avaient accueillie dans leurs systèmes comme orthodoxe. L'anonyme de Ravenne, dans sa Cosmographie, écrite à la fin du VIIe siècle ou au commencement du VIIIe, et qui n'est qu'une mauvaise traduction d'un livre grec, admet aussi que la Terre est plate : selon lui, le Soleil la parcourt dans l'espace de douze heures; à la première, il se trouve au-dessus des Indiens; à la deuxième, au-dessus des Perses, et ainsi de suite jusqu'à la douzième, où il atteint le point du ciel correspondant aux Bretons et aux Scots; et ce qui prouve, selon l'anonyme, que la Terre est plate, c'est que chaque point de la Terre voit le Soleil pendant douze heures. Il existe, dans la partie septentrionale de la Terre, des montagnes derrière lesquelles cet astre se cache tous les soirs; et si personne n'a jamais vu ces montagnes, ajoute-t-il prudemment, c'est que Dieu n'a pas voulu qu'on les vît . Voilà une de ces raisons qui dispensent de toutes les autres. Le Deus ex machina était un moyen d'explication qu'on tenait en réserve pour toutes les occasions difficiles. On en faisait usage, par exemple, pour rendre compte de la suspension de la Terre dans l'espace. Ceux des chrétiens qui persistaient, comme Jean Philopon, à croire que la Bible n'était pas contraire au système de Ptolémée, expliquaient avec facilité, dans leur sens, les textes bibliques : 
Deus fundavit terram super stabilitatem suam (Psaumes),
Et surtout :
Deus appendit terram super nihilum (Job).
Ils y voyaient la suspension de la Terre, telle que l'entendaient Platon, Aristote et Ptolémée, c'est-à -dire l'équilibre et l'immobilité d'une sphère, également sollicitée de toutes parts. Mais ceux-là qui assuraient que la Terre est plate comme une table, et qu'elle soutient le poids des cieux, étaient fort embarrassés de savoir ce qui la soutenait elle-même. Ils se tiraient d'embarras en affirmant, d'après les mêmes textes, que si la Terre se soutenait toute seule dans l'espace, c'est que Dieu le voulait ainsi. Solution qui ne laissait pas le plus petit mot à dire aux adversaires.

La même théorie que celle de Cosmas est exposée dans un fragment sur le ciel, la Lune, le temps et les jours, dont il est assez difficile de dire quel est l'auteur. On y voit que le ciel est comme une peau étendue sur l'univers, en forme de voûte, conformément aux paroles de Daniel et d'Isaïe; que la Terre a la figure d'un cône ou d'une toupie, en sorte que sa surface va en s'élevant du Midi au Nord; à la partie septentrionale est le sommet du cône, derrière laquelle le Soleil se cache pendant la nuit, ce qui revient assez exactement à la théorie de Cosmas ou de l'anonyme de Ravenne, et des auteurs chrétiens que critique Jean Philopon.

On connaît le texte de l'Ecclésiaste (I, 5) : 

Oritur sol et occidit, et ad locum suum revertitur : ibique renascens gyrat per meridiem, et flectitur ad Aquilonem : lustrans universa in circuitu, pergit spiritus et in circulos suos revertitur. 
Jean Philopon nous assure que certains auteurs voyaient, dans ce texte, la preuve que le Soleil ne passe pas sous la Terre quand il est couché, et s'en servaient pour établir un système tout pareil à celui que Cosmas a exposé dans son ouvrage. Jean Philopon, après avoir montré que ce texte peut facilement s'expliquer dans le système de Ptolémée, se moque de l'opinion de certain auteur qui, prenant à la lettre les paroles de Salomon, se figurait que le Soleil, arrivé le soir au terme de sa course, sort du ciel, glissant derrière cette voûte solide qui le cachait à ces yeux, et va regagner le levant, où il se retrouve le matin. Il est curieux de voir, après tant de siècles, reparaître une des notions favorites de la cosmographie des poètes grecs. Cette idée, que le Soleil sort de ciel pour aller rejoindre par derrière le point de son lever, n'est-elle pas identique avec l'ancien mythe, dont les traces se trouvent dans des fragments de Pisandre, de Mimnerme, d'Eschyle, d'Antimaque et de Phérécyde, d'après lequel Hélios, sortant du ciel par la porte du levant, parcourait obliquement l'atmosphère, jusqu'à la porte du couchant : là il rentrait dans le ciel, et, s'embarquant avec son char et ses coursiers sur un vaisseau d'or, voguait pendant la nuit le long de cette voûte de métal, et revenait à la porte opposée? Mais il y a bien d'autres exemples de cette appropriation par les auteurs du Moyen âge des idées primitives et poétiques.

Jean Philopon ne nomme pas celui qui avait tiré une conséquence si singulière glu passage de Salomon. Il avait peut-être en vue Sévérianus de Gabala, à moins qu'une pareille idée n'eût passé par la tête de plusieurs, ce qui est bien possible. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que l'évêque de Gabala expliquait en ce sens le texte de l'Ecclésiaste :

Cherchons, dit-il, où le Soleil se couche, et où il va pendant la nuit. Selon les païens, il passe sous Terre; mais, selon nous, qui disons que le ciel est fait comme une tente; où va-t-il? [...]. Eh bien! figurez-vous que le ciel forme une voûte au-dessus de nos têtes; que cette voûte est divisée en quatre régions, de l'Orient, du Nord, du Midi et de l'Occident. Lorsque le Soleil se couche, il ne passe pas sous la Terre; mais, arrivé aux limites du ciel, il court au septentrion; là, il est caché à nos yeux comme par une sorte de mur, la masse des eaux célestes nous empêchant d'apercevoir sa course; il longe la région boréale et va gagner l'Orient. Vous demanderez où en est la preuve. Elle est dans l'Ecclésiaste du bienheureux Salomon. 
Son explication des jours et des nuits est encore plus curieuse :
Nous savons, mes frères, que le Soleil ne s'élève pas toujours des mêmes endroits du ciel. A son lever il s'approche ou s'éloigne du Midi. Approche-t-il du Midi, alors il ne gagne pas les hauteurs du ciel, il le traverse obliquement, et la durée du jour est courte. Mais comme il se couche au point extrême de l'Occident, il doit parcourir pendant la nuit tout l'Occident, tout le Nord et tout l'Orient : la nuit est donc nécessairement fort longue. Lorsqu'il se lève au point milieu de l'Orient, il y a égalité dans la longueur du chemin : le jour et la nuit sont égaux. S'approchant toujours du Nord, quand il est arrivé au point extrême, il s'élève dans le ciel, et le jour est long; et comme il a pendant la nuit un petit, espace à parcourir, la nuit est courte. [...]. Cette doctrine, ce ne sont point les Grecs qui nous l'apprennent, car ils veulent que le Soleil et les astres passent sous la Terre, c'est l'Écriture, notre divin maître, qui nous instruit de ces choses, qui éclaire notre esprit.
La théorie de Cosmas, qui nous paraît si extravagante, tire encore son origine de la philosophie grecque présocratique. Il s'appuie lui-même de l'autorité de Xénophane et d'Ephore. Pour le dernier, nous ignorons si la citation est juste; mais on n'en saurait douter pour Xénophane, et même il pouvait y ajouter Anaximène.

Xénophane et Anaximène furent aussi embarrassés que l'avaient été Thalès et Anaximandre pour comprendre la suspension de la Terre dans l'espace. Rejetant le fluide aqueux de l'un et le fluide aériforme de l'autre, ils eurent recours tous deux à des hypothèses non moins étranges, qui nous expriment bien leur perplexité, et en même temps leur complète ignorance dans la physique du monde. Xénophane, ne pouvant concevoir que l'air, quelque pressé qu'on le supposât, pût supporter une masse aussi lourde que la Terre, crut se tirer d'embarras en supposant qu'elle avait la forme d'un cône prolongé à l'infini dans les profondeurs de l'espace, en sorte qu'elle ne remuait pas, ne pouvant aller nulle part (d'Aristote, Traité du Ciel). Cette hypothèse, pour avoir une apparence plus scientifique que l'Atlas de la mythologie grecque, ou que le grand serpent des mythologies indiennes, n'était pas beaucoup plus raisonnable. Quoi qu'il en soit, dans l'hypothèse que la Terre est un cône d'une longueur infinie, il est impossible de concevoir (Strabon le dit en faisant allusion à ce système) que les astres passent au-dessous d'elle dans leur révolution diurne. Xénophane fut donc, de toute nécessité, obligé d'admettre qu'ils tournent obliquement autour de la partie supérieure du cône terrestre, et de cette manière il fut amené par une idée spéculative dont il est selon toute vraisemblance l'inventeur à la même théorie qui est admise dans la cosmologie indienne.

Il n'y a là sans doute aucune influence étrangère. L'idée de prolonger la Terre à l'infini sous la forme d'un cône n'appartient en tout cas qu'à lui; or le système sur le mouvement du ciel et des astres en est une conséquence inévitable. C'est donc là une combinaison sortie tout entière d'un cerveau grec. Le mont Méru des Indiens, le mont Albordj des Perses, n'ont rien à y réclamer; la symbolique de l'Orient semble encore ici hors de cause. Anaximène, contemporain de Xénophane, et selon quelques-uns son disciple, adopta cette idée sur le mouvement des astres, quoiqu'il n'en eût pas besoin pour son système sur l'immobilité de la Terre. Comme lui, au dire de Stobée, il crut que la Terre est terminée au Nord par des montagnes élevées; que les astres tournent autour d'elle, et non pas au-dessous, il comparait le mouvement de la voûte céleste à un bonnet qu'on ferait tourner autour de la tête; et, selon lui, s'ils disparaissent journellement à nos yeux, c'est qu'ils vont se cacher derrière les parties hautes de la Terre (d'après Diogène Laërce). C'est là fort exactement le système de Xénophane; c'est également celui de Cosmas. Et ces expressions ne permettent pas de croire qu'elle ait été bornée à l'école de Xénophane et d'Anaximène, qui n'eut ni une grande durée ni une grande étendue. Elle a dû faire partie de la doctrine physique de plusieurs des sectes anciennes. Festus Avienus, poète érudit, qui a fait passer dans ses vers une multitude de notions et d'idées anciennes prises chez les poètes et chez les philosophes, parle de cette antique doctrine sur le cours des astres :

non  eum [solem] occasu premit, nullos subire gurgites, nunquam occuli, sed obire mundum, obliqua caeli currere; 
et il l'attribue aux Épicuriens :
scis nam fuisse ejusmodi sentemtiam epicureorum.
C'est le seul témoignage qui nous instruise de ce point particulier de la doctrine des Épicuriens. Mais il n'a rien que de vraisemblable d'après les autres points connus de leur physique, qui était souvent le comble de l'absurde; il suffit de citer pour exemple leur opinion bien avérée (Cicéron, Acad.) sur la grandeur du Soleil et de la Lune, qu'ils croyaient telle qu'elle nous paraît à la vue; d'où il suit nécessairement qu'ils jugeaient ces deux astres très voisins de la Terre. Plusieurs critiques ont essayé d'interpréter cette opinion des Épicuriens dans un sens qui leur fit un peu plus d'honneur; mais les paroles des Anciens sont si formelles, qu'il n'y a pas moyen d'admettre aucune de ces interprétations bienveillantes.

Cosmas et les autres docteurs chrétiens partisans de son opinion ne manquaient pas, comme, on voit, d'autorités à l'appui de leur système. Ils pouvaient à l'envi puiser dans toutes ces hypothèses où se perdit l'imagination des Grecs avant de s'admettre l'idée de la sphéricité de la Terre. Cette idée fut admise d'abord par les Pythagoriciens, et elle naquit dans leur école, moins de l'observation des phénomènes dont ils ne s'occupaient guère, que de leurs vues toutes spéculatives sur la perfection de la figure sphérique. La rondeur de la Terre fut bientôt admise dans les écoles de Zénon et de Platon, et elle commença dès lors à se répandre parmi les physiciens, Elle mit enfin un terme à leur longue perplexité sur le maintien de l'équilibre de la Terre. Aristote a caractérisé la vanité de toutes leurs hypothèses par cette phrase :

« On pourrait s'étonner de ce que les solutions de cette difficulté n'aient pas paru à leurs auteurs plus inexplicables que la difficulté elle-même. ». (A.-J. Letronne).
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