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La cosmographie médiévale
La Terre, le ciel et les anges
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La pluralité des cieux La place des anges Le monde et les astres
La place occupée par les anges dans le monde physique

L'opinion de Cosmas, selon laquelle les anges occupaient une place intermédiaire entre le ciel et la terre, n'est pas plus particulière au système de Cosmas et de Patrice que ne l'était celle de la pluralité des cieux. C'était l'opinion de saint Hilaire, ainsi que le reconnaissent les savants Bénédictins éditeurs de ses oeuvres. Théodore, évêque de Mopsueste, dans son ouvrage perdu sur la Création, adoptait et développait la même idée; Jean Philopon, qui la combat, déclare qu'elle n'est autorisée par aucun texte de la Bible, et en effet ni l'Ancien Testament ni le Nouveau Testament n'en offrent de trace : elle a été amenée par la nécessité d'expliquer les phénomènes; et il semble qu'on a puisé à une source qui a fourni bien d'autres explications, à la source platonicienne. Platon, dans le Banquet, dit qu'il existe des êtres appelés démons, intermédiaires entre l'humain et la Divinité, qui transmettent aux dieux les voeux et les prières des humains, et aux humains les volontés des dieux, par le moyen des oracles et des divers genres de divination, d'enchantements, de procédés magiques.

L'auteur (Philippe d'Oponte?) de l'Epinomis  en parle dans le même sens, il appelle ces démons une sorte d'engeance aérienne qui occupe une place intermédiaire. Xénocrate, disciple de Platon, et dont l'Epinomis rappelle peut-être en ceci la doctrine, avait également fixé dans la région sublunaire les êtres semi-divins, ou démons invisibles à nos yeux. C'est, à la même source que Varron avait puisé l'opinion qu'il énonce en ces termes :

Inter lunae vero gyrum et nimborum ac ventorum cacumina aerias esse animas, sed eas animo non oculis videri, et vocari heroas, et lares et genios.
Apulée reproduit, dans des termes analogues, l'opinion des néoplatoniciens de son temps. II parle de puissances moyennes qui tiennent de la Divinité, et qui sont placées entre la Terre et la haute région du ciel. C'est également la doctrine de Proclus et de Plotin. Ainsi les platoniciens anciens et nouveaux avaient placé les démons précisément là où saint Hilaire, Théodore de Mopsueste et Cosrnas ont depuis placé les anges, où saint Paul mettait les esprits malins.

Quant à cette autre idée de Cosmas, que des anges qu'il appelle lampadophores (= porteurs de flambeaux) président aux mouvements des astres, selon Jean Philopon, elle avait été admise par Théodore de Mopsueste, et elle avait trouvé des partisans auxquels il n'épargne pas le sarcasme. 
« Que ceux, dit-il, qui se portent défenseurs du sentiment de Théodore, nous disent dans quel endroit de l'Écriture divine ils ont appris que des anges mettent en mouvement la Lune, le Soleil et chacun des astres, les tirant à eux attelés comme des bêtes de somme, ou les poussant par derrière comme ceux qui roulent des ballots de marchandises, ou les faisant mouvoir de ces deux manières à la fois, ou enfin les portant sur leurs épaules. En vérité, qu'y a-t-il de plus ridicule que toutes ces suppositions? Comme si Dieu, qui a créé le Soleil, la Lune et tous les astres, n'a pas pu leur imprimer le mouvement, ainsi qu'il a donné aux- corps pesants et légers une tendance à se précipiter vers la Terre, et à tous les êtres vivants une faculté de se mouvoir qu'ils tirent, du principe d'activité qui les anime. » (J. Philopon, de Creat. mundi, I, 12).
On a parfois cru pouvoir dire que dans ce beau passage, Jean Philopon paraît entrevoir que la force dont les mouvements des corps célestes sont le résultat, pourrait avoir de l'analogie avec la pesanteur. Remarquons surtout que Jean Philopon ne s'est pas plus douté de la théorie des forces centrales que Descartes, auquel Bailly attribue la découverte de la force centrifuge. On peut rappeler ici qu'un des interlocuteurs d'un dialogue de Plutarque compare le mouvement de la Lune autour de la Terreà celui de la pierre dans une fronde en mouvement. Elle est retenue par la corde, qui l'empêche de s'échapper, en même temps que la rapidité de son mouvement la maintient à l'extrémité du rayon (De facie in orbe Lunae). C'est là une image assez juste du combat des deux forces dans les mouvements circulaires. Le principe sur lequel cette image repose remonte, semble-t-il, jusqu'au système d'Anaxagore, qui croyait que les corps célestes sont des pierres que la rapidité du mouvement diurne a entraînées de notre Terre et maintenues ensuite dans les hauteurs du ciel, et qui après avoir été enflammées par l'éther, sont devenues des astres éclatants. 

On ne peut voir en tout ceci que des aperçus rapides et fugitifs qui, n'étant amenés par aucune observation suivie, n'ont jamais été liés à aucune théorie fondée. C'est là, plus ou moins le caractère de la physique des Anciens. Il paraît donc que les docteurs chrétiens partisans de l'opinion de saint Hilaire et de Théodore de Mopsueste concevaient de diverses manières le mouvement imprimé aux astres par les anges. Quelques-uns supposaient qu'ils les portaient sur leurs épaules, comme l'omophore des Manichéens; d'autres, qu'ils les roulaient devant eux ou qu'ils les traînaient à leur suite. Cosmas, en assimilant les anges à des lampadophores, semble avoir cru que les astres étaient comme des flambeaux que les anges portaient à la main.

Cette opinion tient encore à celle de Platon qui, dans le Timée, suppose que chaque étoile est présidée par un génie ou une intelligence d'une nature intermédiaire entre la Divinité et l'humain, à moins qu'on n'aime mieux supposer que les mouvements si extraordinaires que plusieurs docteurs chrétiens prêtaient aux astres, exigeaient l'action immédiate et constante d'une cause intelligente qui les poussait dans l'espace. On voit cette idée reparaître encore dans les écrits théologiques de la Renaissance et même de plus tard encore, par exemple, dans un ouvrage bizarre (De septem secundeis, id est, intelligentis sive spiritibus, orbes post decem moventibus, 1600) où l'abbé Trithème, l'auteur de la fabuleuse chronique des Francs, donne la succession exacte des sept anges, ou esprits des planètes, qui, les uns après les autres, et chacun pendant le même espace de trois cent cinquante-quatre ans, ont gouverné les affaires dans ce monde, sous l'inspection de la Providence, depuis la création jusqu'à l'an de grâce 1522. Il est singulier que la durée des règnes de chacun des anges contienne précisément autant d'années que l'année lunaire contient de jours; cela pourrait se rattacher à quelque conception astrologique, ou à la thématique de la Grande année, arrivée par la voie des Néo-Platoniciens ou d'une autre secte mystique. En tout cas, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est de voir cette même opinion exprimée dans l'ouvrage du jésuiteRiccioli, très savant astronome, à qui ses supérieurs n'avaient accordé la permission de lire les dialogues de Galilée qu'à la condition de les combattre. Cet antagoniste malgré lui de Copernic eut recours à l'opinion platonicienne, et plaça des intelligences célestes dans les étoiles. Il y fut contraint pour répondre aux objections victorieuses que Galilée tiraient de l'invariabilité des distances relatives des astres pendant le mouvement diurne. Alors que le cours capricieux des comètes avait déjà brisé les cieux de cristal auxquels les anciens astronomes attachèrent les astres, Riccioli ne pouvait expliquer cette difficulté énorme qu'en admettant qu'il y a dans chaque étoile un ange fort attentif à ce que fait son voisin, et qui pousse l'étoile à laquelle il préside plus ou moins vite selon sa distance, de manière que vues de la Terre, les distances relatives ou les intervalles angulaires restent toujours les mêmes. Présenter sérieusement une pareille solution, c'était avouer qu'on n'avait rien à répondre. Mais il n'est pas bien sûr que Riccioli ait cru un mot de ce qu'il disait. Trop bon astronome pour ne pas sentir les mérites du système qu'il avait l'ordre de combattre, il l'attaque le plus souvent en avocat qui voudrait perdre sa cause. On voit qu'il ne lui a manqué, pour être copernicien, que la licenza de' Superiori. (A.-J. Letronne).
 

Quand les anges pointeront au chômage

Saint Thomas, qui vivait au XIIIe siècle et s'était nourri de la pensée d'Aristote s'éloignait en bien des points de la vision du monde défendue par Pères de l'Église. Il n'en demeurait pas moins un théologien, et c'est en théologien (aristotélicien) qu'il a envisagé, dans la Somme, le temps où le mouvement des corps célestes n'aura plus lieu d'être :

Les corps sensibles sont mobiles dans l'état du monde actuel, parce que le mouvement des corps est ce qui produit la multiplicité des éléments. Mais, dans la consommation dernière de la gloire le mouvement des corps cessera. (Quœst. LXVI, art. 3).
Et voici pourquoi :
Il est dit que l'ange qui apparut jura par Celui qui vit dans les siècles que le temps ne subsistera plus, c'est-à-dire après que le septième ange eut sonné de la trompette dont le son ressuscitera les morts, comme le dit l'apôtre. Or, si le temps n'existe plus, le mouvement du ciel n'existera plus également, et par conséquent il cessera. Le prophète dit : « Votre Soleil ne se couchera plus, et votre Lune ne souffrira plus de diminution. » Or c'est le  mouvement dit Ciel qui fait que le Soleil se couche et que la Lune décroît. Ce mouvement ces cessera donc un jour.

Comme le prouve Aristote, le mouvement du Ciel existe à cause de la génération continue qui, existe dans les êtres inférieurs. Or, la génération cessera quand le nombre des élus sera complet. Donc le mouvement du Ciel cessera aussi.

Le repos est plus noble que le mouvement. Car par là même que les choses sont immobiles, elles ressemblent davantage à Dieu en qui se trouve l'immobilité souveraine. Or, le mouvement des corps inférieurs a naturellement le repos pour terme. Donc, puisque les corps célestes sont beaucoup plus nobles, leur mouvement aura naturellement le repos pour terme

Conclusion : puisque les corps célestes, aussi bien que les autres, ont été faits pour le service de l'homme, et que les hommes glorifiés n'ont plus besoin de leur ministère, le mouvement du Ciel, par un effet de la volonté divine, cessera aussitôt que l'homme sera glorifié. (Quaest. XCI, art. 2.)

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© Serge Jodra, 2005. - Reproduction interdite.