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Il fut un temps,
et ce temps n'est pas encore bien loin de nous, où toutes les sciences
devaient prendre leur origine dans la Bible .
Et cela est encore plus vrai pendant le Moyen âge .
C'était alors la base unique sur laquelle on leur permettait de
s'élever; et d'étroites limites avaient été
fixées à leur essor. On laissait l'astronome observer les
astres et faire des almanachs ,
mais à condition que la Terre resterait au centre du monde, et que
le ciel
continuerait à être une voûte solide, parsemée
de points lumineux; le cosmographe pouvait dresser des cartes, mais il
devait poser en principe que la Terre
était une surface plane, suspendue miraculeusement dans l'espace,
et soutenue par la volonté de Dieu .
Si quelques théologiens, moins ignorants, permettaient à
la Terre de prendre la forme ronde, c'était à la condition
expresse qu'il n'y aurait pas d'antipodes. L'histoire
naturelle des animaux
devait partir de la reproduction de ceux qui avaient été
conservés dans l'arche ;
l'histoire et l'ethnographie avaient pour base commune la dispersion, sur
la surface de la Terre, de la famille de Noé .
Par rapport à la pensée antique,
le christianisme
manipulait des notions nouvelles. Par la référence aux textes
bibliques qui lui servaient de fondations, il introduisait un élément
de rupture. Mais la pensée de premiers penseurs chrétiens,
ceux, en particulier que l'on appellera les Pères
et les Docteurs de l'Église ,
ne représente pas une rupture complète par rapport aux conceptions
païennes. Il n'y a jamais de lecture d'un texte qui soit véritablement
littérale.
Le lecteur le plus fondamentaliste vient avec son bagage; tout un
ensemble de présupposés implicites s'invitent dans la lecture.
Et, ici, beaucoup de ces présupposés clandestins sont puisés
dans ce que les Médiévaux connaissent de la pensée
antique. Au début, ce sera surtout le Néo-Platonisme,
cette pensée qui s'est déployée dans l'Antiquité
tardive à partir d'Alexandrie.
Le résultat de ce mélange dont va se nourrir quelque temps
le Moyen âge n'est, pour ce qui concerne la cosmographie, nulle part
plus apparent que dans les singulières idées d'un moine égyptien
accréditées au VIe
siècle : Cosmas, surnommé
Indicopleustès
à la suite de ses voyages dans l'Océan indien, qui écrivit
une Topographie du monde chrétien, dans le but de réfuter
ceux qui prétendaient donner à la Terre
la forme d'un globe - il y en avait donc toujours à cette époque.
Pour lui la Terre était carrée, ou, pour parler plus exactement,
oblong, comme un parallélogramme dont les grands côtés
seraient doubles des petits; la surface était plane; une étendue
indéfinie d'eaux entourait cette plaine, et ces eaux avaient formé
quatre lacs dans l'intérieur des terres : la mer Méditerranée,
la mer Caspienne ,
les golfes de l'Arabie et de la Perse. Au Levant des mers extérieures,
au voyageur clairvoyant aurait peut-être pu retrouver l'Éden ,
mais il paraît que nul n'avait revu cette bienheureuse contrée.
Au delà des eaux, à une distance inaccessible, s'élevaient
quatre murailles enfermant le monde ces murailles se cintraient à
une certaine hauteur et formaient la voûte céleste, au-dessus
de laquelle était établi le rayonnant Empyrée .
Quant aux astres, ils circulaient sous cette voûte; la succession
des jours et des nuits était causée par une grande montagne
située au Nord, et derrière laquelle le Soleil
se couchait tous les soirs.
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Le
Monde, tel que se le représente Jérôme
Bosch en 1503.
(partie
extérieure des volets du triptyque Le Jardin des délices).
La Terre plate, le ciel formant une voûte
solide au-dessous de laquelle est la couche des eaux célestes, voilà
les notions fondamentales de la cosmographie biblique, et: celles que les
Pères y ont vues, parce qu'elles y sont réellement. Voilà
quelles sont les principales idées cosmographiques que les Pères
de l'Église
ont tirées de l'interprétation littérale de la Bible .
Mais, répétons-le, à ces notions si contraires au
système alexandrin, ils en mêlèrent d'autres, qui s'inscrivaient
dans la continuité de la pensée hellénistique; ils
crurent même pouvoir jeter un pont entre la cosmologie chrétienne
et celle des Présocratiques. Ils eurent recours à des emprunts
du même genre pour expliquer la position du Paradis terrestre ,
et le tableau des notions qu'ils firent valoir à l'appui de leurs
idées à ce sujet est une des parties les plus curieuses,
mais certainement une des moins connues de l'histoire des systèmes
géographiques.
On ne doit cependant pas se laisser abuser
par l'importance que Cosmas accorde à la
platitude de la Terre .
Cette Terre plate, conforme aux textes bibliques, a souvent été
vue comme l'étendard de la cosmographie médiévale.
Curieusement, on voit aussi certains vulgarisateurs contemporains reléguer
au statut de légende l'idée selon laquelle les Médiévaux
auraient cru que la Terre était plate. La vérité est
un peu plus complexe. Dans une lecture fondamentaliste de la Bible
comme celle de Cosmas, la Terre ne peut effectivement être que plate,
et Cosmas n'est pas le seul à le penser; nombre d'autres Médiévaux
ont eu la même lecture. Mais cela concerne surtout le haut Moyen
âge
- ses premiers siècles -, prisonnier des conceptions imposées
par les Pères de l'église, qui était tout sauf des
cosmographes. Le Moyen âge - qui dure un millier d'années
-, ne se limite cependant pas à ces quelques auteurs et penseurs
dont l'emprise quasi-complète ne durera finalement qu'un temps.
L'emprise, mais non, bien sûr, la profonde influence. Car si les
adeptes de la Terre ronde se révèlent vite bien plus nombreux
que ceux de la Terre plate, d'autres thèses défendues par
les Pères ,
également présente chez Cosmas,
auront la vie bien plus dure. Ce sont ces idées qui, sans être
originales, imprègnent bien davantage la cosmographie médiévale
: il s'agit de la structuration du monde en ciels multiples et rôle
qu'y jouent les anges
dans le mouvement des astres.
Les ciels emboîtés, qui forment
des couches superposées au-dessus de la Terre, à la manière
des sphères auxquelles sont accrochés les astres dans la
cosmologie de Ptolémée, survivront
jusqu'au
XVIIe
siècle, et ne voleront en éclat qu'après
que Kepler ait découvert quel était
le mouvement des planètes
autour du Soleil .
Quant aux anges ,
ils ne tombent pas du ciel, eux-non plus, recourir à des intelligences
motrices (démons ),
pour expliquer le mouvement des astres est une vieille rengaine grecque;
aujourd'hui encore, le nom même des planètes rappelle que
jadis les dieux mêmes présidaient à leur course (au
temps de Platon, et bien avant sans doute, Vénus
ou Jupiter
, par exemple, s'appelaient la planète d'Aphrodite ,
la planète de Zeus ,
etc.( Epinomis ));
les astres, certes, ne sont désormais plus aussi directement placés
sous le patronage de divinités, mais Trithème
et Riccioli impliquaient toujours les anges
dans leur mouvement au XVIIe
siècle. Descartes fera peut-être
mine de les zigouiller (de les exterminer...) à coup de tourbillons,
mais ont croira (avec effroi!) à leur retour dans la physique de
Newton,
qui, avec cette "action à distance" qu'il prête à la
gravitation, aura pour ses contradicteurs quelque chose d'un peu trop magique...
Tous ces vieux préjugés,
tous ces vains systèmes que les progrès des sciences mathématiques
dans l'école d'Alexandrie
avaient a peine atteints, reparurent avec bien plus de force à l'abri
de l'autorité des Pères ;
ils firent une nouvelle invasion, et se répandirent partout à
la suite du christianisme ;
ils régnèrent pour certains pendant tout le Moyen âge .
De là, les obstacles que les théologiens de Rome opposèrent
aux progrès de la philosophie et des
sciences
d'observation, en persécutant Galilée,
en détruisant l'académie del
Cimento, en faisant craindre à Descartes
de se prononcer pour le mouvement de la Terre, et en mettant le savant
Tycho
dans la nécessité de recourir à un système
astronomique infiniment moins raisonnable que celui de Ptolémée.
Mais enfin, lorsque les découvertes de Kepler,
de Huygens et de Newton
eurent repoussé de proche en proche dans l'absurde toutes ces idées
qu'on avait défendues pied à pied comme orthodoxes, il fallut
bien qu'en matière d'astronomie et de physique générale,
l'autorité des opinions reculât devant l'évidence
des faits.
De cette lutte opiniâtre d'où
la raison humaine est enfin sortie victorieuse - au moins sur le terrain
cosmographique -, il résulte un enseignement dont il faut profiter
: c'est que les préjugés ne cessent de combattre que quand
ils ont perdu l'espoir de vaincre; cet espoir, ils le conservent tant que
la vérité qui leur est contraire,
bien qu'ayant acquis le caractère de l'évidence
pour certains, n'est pas descendue dans tous les esprits. Mais lorsqu'il
est devenu tout à fait impossible de s'y opposer sans danger, on
finit par reconnaître comme orthodoxe, ou du moins comme indifférent
à la foi ,
ce qu'on avait déclaré hérétique. C'est ce
qui est arrivé déjà pour le système du monde
héliocentrique que les théologiens du pape déclarèrent
absurde en philosophie, et formellement hérétique
en religion .
C'est ce qui arrivera, n'en doutons pas, pour les autres sciences, dès
qu'il sera devenu évident que les auteurs bibliques et les prophètes
y sont restés tout aussi étrangers qu'à l'astronomie.
(A.-J.
Letronne). |
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