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L'esclavage à Rome et dans l'Empire romain
Sortir de l'esclavage à Rome
Aperçu
Aspects économique et sociaux
Sortir de l'esclavage
Les guerres serviles.
Trop maltraité, l'esclave peut devenir une propriété dangereuse. Les révoltes d'esclaves, en raison de leur nombre qui balançait déjà celui des hommes libres, furent redoutables aux Romains. Elles se produisaient avec une violence particulière dans ces pays de l'Italie méridionale et de la Sicile où les abus étaient les plus grands, la société la plus désorganisée et, dans cette période de transition de la fin du second et des débuts du Ier siècle av. J.-C., qui précédèrent l'organisation définitive du monde romain par l'Empire. Malgré leur apparence et les difficultés qu'elles présentèrent, les guerres serviles étaient condamnées à l'insuccès; les esclaves insurgés ne pouvaient que tenir en échec plus ou moins longtemps les armées envoyées contre eux; ils étaient incapables de fonder un ordre de choses nouveau et de substituer une organisation sociale ou politique nouvelle à celles qu'ils combattaient. Au temps des premières luttes entre patriciens et plébéiens, on parle déjà de complots des esclaves qui veulent incendier Rome et s'emparer du capital par surprise; leurs conjurations sont déjouées; une fois pourtant, joints aux exilés; ils prennent le Capitole, mais sont bientôt comprimés. En 416 encore ils renouvellent ce projet. A Volsinies, la grande ville étrusque, les esclaves avaient réussi à s'emparer du pouvoir ils avaient obligé leurs maîtres à tester en leur faveur et à leur céder leurs femmes. Lors de la première Guerre punique, 3000 esclaves et 4000 alliés essayent un coup de main sur Rome. Après Trasimène, une nouvelle conjuration est signalée. En 198, les esclaves de Sétia, Norba et Circeii, excités par des otages carthaginois, complotent de se soulever; le préteur Lentulus, prévenu, arriva juste à temps; il en fit supplicier 600. Une révolte d'esclaves en Etrurie ne put être comprimée que par un préteur et une légion; une autre, en Apulie, entraîna la condamnation de 7000 esclaves. Ce ne sont là que des mouvements partiels et des tentatives avortées.

Les guerres serviles en Sicile.
Les véritables guerres serviles commencèrent en Sicile. Cette île fertile était devenue le grenier de Rome. La culture du blé s'y faisait en grand au profit des propriétaires locaux et des chevaliers romains par le travail des esclaves qu'on y avait entassés par myriades. On les marquait comme le bétail et on les exploitait sans mesure, les écrasant de travail et ne leur donnant même pas de quoi se nourrir et se vêtir; à tel point que, pour se le procurer, les esclaves se formaient en bandes et pillaient le pays. Des grands répondaient aux esclaves qui réclamaient en leur conseillant de se procurer par la force ce qui leur manquait. Le brigandage encouragé par les maîtres devait tourner contre eux.

Les bergers surtout vivant en plein air et armés pour la défense de leurs troupeaux étaient terribles. Ils s'organisaient en bandes; les gouverneurs n'osaient mécontenter leurs maîtres, chevaliers romains, qui formaient les tribunaux, et laissaient faire. Le jour vint où ces esclaves tournèrent leurs armes contre leurs maîtres. Les sévices de Damophile d'Enna provoquèrent la révolte à la tête de laquelle on plaça le devin syrien Eunus; il prit le titre de roi avec le nom d'Antiochus et s'empara d'Enna; les esclaves se conduisaient avec une modération relative; d'autres chefs se joignirent à Eunus, qui compta alors 20.000 hommes; le mouvement s'étendit et on compta jusqu'à 200.000 esclaves révoltés en Sicile; ils prenaient les villes, battaient les préteurs envoyés contre eux; en Italie, à Préneste, à Sinuesse, en Macédoine, en Attique, des complots se forment; ils sont comprimés. Mais, en Sicile, on ne put venir à bout des esclaves par la force; on n'attaqua pas de front leurs places fortes de Tauromenium ou d'Enna; la trahison les livra; la mort ou la prise des chefs désorganisa la révolte. 

Peu après, le chevalier romain Vettus arme ses esclaves, appelle à lui ceux du voisinage. Après avoir décapité ses créanciers, il bat Lucullus, mais est trahi par un de ses officiers et se suicide; ses 4000 soldats sont mis à mort. La guerre servile reprend en Sicile. Le Sénat avait ordonné de remettre en liberté tous les hommes libres des peuples alliés qui avaient été réduits en esclavage par la violence. En quelques jours, il s'en présente 800 au préteur de Sicile; de toutes parts, d'autres affluent à son tribunal; il n'osa pas exécuter le décret et le renvoya. Ils se réfugient dans un bois sacré et s'insurgent. Le préteur Licinus Nerva extermine une bande de 200, mais la lutte recommence sur un autre point, où 2000 se réunissent; le traître, qui les avait livrés, un brigand allié du préteur, est battu par eux; les voilà 6000 ; ils élisent roi Salvius, un joueur de flûte et devin. Il les écarte des villes pour qu'ils ne se dissolvent pas. Il organise une véritable armée avec un corps de 2000 cavaliers et de 20.000 hommes d'infanterie; il bat le général romain et se procure des armes; la populace des villes coopère avec les esclaves et met les campagnes à feu et à sang. 

Un autre chef d'esclaves, Athénien, qui a formé une armée près de Lilybée, vient se joindre à Salvius, qui prend le titre de roi et le nom de Tryphon. Il s'empare de Triocale, où Tryphon fixe sa résidence, et organise une espèce de gouvernement. C'était au moment où les Cimbres et les Teutons menaçaient l'Italie. Lucullus fut envoyé en Sicile avec 17.000 hommes. Athénion sortit de la ville avec 40.000 et faillit le vaincre en bataille rangée. Triocale résista aux efforts de Lucullus; ni lui, ni son successeur Servilius ne purent en mener la siège à bonne fin. On envoya un consul, Aquilius, contre Athénien devenu roi à la mort de Tryphon. Aquilins le tua de sa main et dispersa les esclaves. La guerre proprement dite était terminée, mais le brigandage se perpétua. On défendit aux esclaves, sous peine de mort, d'avoir des armes. Un d'eux, qui tua un sanglier avec un épieu, fut mis en croix.

La révolte de Spartacus.
C'est en Italie qu'eut lieu la plus terrible des guerres serviles. Elle fut suscitée par le gladiateur' Spartacus, d'origine thrace; il s'enfuit de Capoue, avec soixante-dix-huit de ses compagnons de l'école où on les préparait à la boucherie, les arma dans la boutique d'un rôtisseur, puis d'épées d'amphithéâtre, défit les soldats qui le poursuivaient et s'établit sur le Vésuve, appelant à lui les pâtres du voisinage. Le préteur Claudius fut battu, puis Varinus. En peu de temps les esclaves groupés autour de cette troupe étaient 70.000. 

Malheureusement, si Spartacus était sage, ses compagnons ne l'étaient pas, il leur conseillait vainement de traverser l'Italie et de se disperser aux bords du Pô, pour retourner chacun dans son pays. Cet affranchissement en masse ne leur suffisait pas. Ils voulaient, comme Télésinus, s'emparer de Rome, et venger sur cette ville détestée non seulement leurs propres misères, mais celles de l'univers. Ils voulaient aussi piller la Grande-Grèce; une fraction se sépara et fut anéantie. Spartacus défit les deux consuls et immola 300 captifs aux mânes de ses compagnons; il remonta jusqu'au Pô pour excuter son plan; arrêté par un débordement du fleuve, il marcha sur Rome, défit encore les deux consuls, mais n'osa attaquer la capitale et vint se fortifier à Thurium.

Il exerçait ses soldats et en avait fait une armée solide. La guerre durait depuis deux ans. Le préteur Crassus, propriétaire lui-même de trente mille esclaves, fut envoyé contre Spartacus avec six légions; l'indiscipline se mettait parmi les esclaves; les Gaulois et les Germains se séparèrent et furent battus; les pirates qui avaient promis à Spartacus de le transporter en Sicile où il voulait rallumer la guerre servile, le trompèrent; Crassus voulut l'enfermer à l'extrémité de l'Italie; il passa de nuit; dans une nouvelle bataille, 12.000 esclaves périrent, tous frappés par devant; le lieutenant de Crassus fut défait; Spartacus reprit la route du nord par les montagnes de Pétilie; ses hommes refusèrent d'aller plus loin. 

Spartacus, qui avait compris que la prochaine bataille finirait en défaite, avait eu soin de tuer son cheval, pour ne pas y survivre, et il y mourut héroïquement (71). Cinq mille de ses soldats voulurent alors suivre le plan qu'il leur avait indiqué. Ils rencontrèrent Pompée, qui arrivait d'Espagne, et qui les écrasa. Ce beau succès suffit pour qu'il écrivit au sénat : 

« Crassus a vaincu Spartacus; mais j'ai arraché les racines de la guerre elle ne renaîtra plus. »
10.000 gladiateurs furent mis en croix. Pompée reçut reçut aussitôt le consulat et le triomphe; Crassus n'obtint que l'ovation et le consulat, qu'il dut bien moins à ses services qu'à un festin de dix mille tables qu'il offrit au peuple, avec la dîme de ses biens et du blé pour trois mois. Cette guerre de trois années montrait combien les esclaves pouvaient être terribles. 

L'affranchissement. 
L'esclavage prenait fin par l'affranchissement, lequel avait à Rome des conséquences plus étendues qu'en Grèce puisque l'affranchi devenait un citoyen ; la volonté du père de famille suffisait pour le faire passer de la famille dans la cité. L''affranchi n'était pas libéré de toute sujétion vis-a-vis de son ancien maître, que celui-ci fût un individu ou une collectivité (corporation, temple, ville, Etat). Il demeure le patron de l'affranchi; s'il lui a donné la liberté par testament, il emporte avec lui au tombeau sa qualité et ses droits, et l'affranchi, dit orcincte, affranchi de la mort, n'a pas d'autre patron; s'il a chargé son héritier de libérer l'esclave, c'est cet héritier qui devient patron; dans tous les cas d'affranchissement direct, le maître est ensuite patron. Les droits du patron sont très étendus. Il est le protecteur de ses affranchis; ceux-ci prennent son nom; il les défend en justice, exerce la tutelle sur eux quand ils sont mineurs, sur les femmes jusqu'au mariage, les assiste dans la misère, leur fait place dans le tombeau de famille. En revanche, l'affranchi doit au patron le respect et l'assistance; il ne peut le poursuivre en diffamation et ne doit, en cas de dommage réel, l'attaquer en justice qu'avec beaucoup de réserve; il est à peu près dans la situation du client, escorte son patron, lui donne de l'argent quand il marie sa fille, quand il est mis à rançon, à l'amende, ou simplement en a besoin. La loi garantit ces obligations; l'affranchi qui y manque est puni; en cas d'injure on l'exile, en cas de violence ou de calomnie on l'envoie aux mines, ou bien on lui retire la liberté. Tout ceci sans préjudice des clauses spéciales auxquelles le maître a pu lier l'affranchissement, se réservant, par exemple, son travail ou le retenant à son service. Souvent, d'ailleurs, l'affranchi y restait de son plein gré, et la correspondance de Cicéron avec Tiron, son esclave, puis son affranchi, montre que la subordination n'excluait pas une véritable amitié. D'autres fois, au lieu de retenir l'esclave affranchi à son service, on se borne à stipuler que, le cas échéant, il mettra ses talents à la disposition du patron, s'il est médecin, architecte, mime, etc. Il ne manquait pas de patrons qui abusaient de ces droits qu'ils conservaient et qui continuaient à exiger de leurs affranchis autant que d'esclaves. Le préteur Rutilius, sous la République, rendit un édit pour empêcher ces abus de pouvoir et l'oppression des affranchis; les chevaliers exaspérés l'exilèrent; c'est sous l'Empire que la jurisprudence intervenant en faveur des affranchis leur assura des garanties contre l'arbitraire du patron. Celui-ci avait encore un droit important, celui de recueillir la succession de l'affranchi; la loi des XII Tables ne le lui donnait, comme pour le client, qu'à défaut de testament et d'héritiers directs; les jurisconsultes étendirent les droits du patron; sauf vis-à-vis des enfants naturels (non adoptifs) de l'affranchi, il conserva un droit à la moitié de l'héritage, même en cas de testament; ce droit existait contre tout affranchi, eût-il été élevé à l'ordre équestre. La loi Papia alla plus loin encore; elle posa en principe que, si la fortune de l'affranchi dépassait 100.000 sesterces et qu'il laissait moins de trois enfants, le patron recevait dans la succession une part virile.

Dans la cité, les affranchis n'avaient pas tous les droits des citoyens nés libres; la tare servile ne disparaissait qu'à la troisième génération; les fils et petits-fils d'affranchis ne pouvaient porter la prétexte, ne pouvaient eux ni leurs enfants épouser un sénateur ou ses enfants. Pour le droit de vote, on les inscrit dans les tribus urbaines, ce qui l'annule presque. On les exclut des principales magistratures et du Sénat; on les écrase d'impôts, on ne les admet dans l'armée que s'ils sont libérés de toute redevance envers leurs patrons. Toutefois, dans la pratique, on se départit de la rigueur de ces principes; on inscrit souvent des affranchis dans les tribus rustiques; César introduisit plusieurs de leurs fils dans le Sénat. A la troisième génération, la confusion se faisait. Les descendants d'esclaves forment à la fin de la République la grande majorité de la plèbe romaine; Scipion s'écria un jour qu'on murmurait contre lui : 

« Vous ne ferez pas que je craigne déchaînés ceux que j'ai amenés à Rome enchaînés. »
L'affranchissement était donc un fait normal, puisqu'il renouvelait la population romaine. Cela se comprend, car l'intérêt du maître y est favorable. La conséquence ordinaire d'un affranchissement, c'est simplement qu'on change d'esclaves, et constamment c'est celui qu'on affranchit qui fait les frais d'acquisition du nouvel esclave; le maître n'a pas un esclave de moins, il a un affranchi de plus, un homme qui lui est subordonné, qui l'aidera de sa bourse, de son vote, lui fera escorte, etc. L'affranchissement est donc une excellente affaire pour le maître, d'autant que la guerre jette perpétuellement sur le marché des esclaves à des prix très abordables. Cicéron dit qu'en six années un esclave laborieux peut racheter sa liberté.

L'affranchissement complète la transformation sociale du monde romain; l'esclave qui par sa concurrence a privé de ses moyens d'existence le travailleur libre, ne le remplace pas qu'à l'atelier et aux champs; il le remplace dans la cité. L'aristocratie des nobles et des riches ne s'en inquiète pas; plus on va, plus elle se sent supérieure au peuple; l'affranchi remplace l'ancien client. Cette modification, dans la composition du peuple romain, explique l'anarchie à laquelle Rome fut livrée dans le dernier siècle de la République.

L'Empire, qui commença par une réaction conservatrice, voulut enrayer les affranchissements. Il y avait déjà des obstacles; on ne pouvait affranchir au préjudice d'un créancier, d'une ville, du Trésor, ni pour soustraire l'esclave à la question, ni quand l'esclave était complice d'un vol d'homme (plagiat) ou avait été frappé d'un châtiment perpétuel ; enfin le maître pouvait léguer ou vendre son esclave avec cette clause qu'il ne serait jamais affranchi. La loi Aelia Sentia stipula que le maître de moins de vingt ans, l'esclave de moins de trente, ne pouvaient affranchir ou être affranchi que dans des cas extrêmement limités; la loi Fusia Caninia (8 ap. J.-C.) décida que les esclaves affranchis par testament devraient l'être nominalement, et non en bloc; le testateur ne pouvait en libérer plus de la moitié sur dix, le tiers sur trente, le quart sur cent, le cinquième au-dessus, et, en aucun cas, plus de cinq cents. Enfin on mit des degrés dans la condition légale des affranchis, ne donnant que le droit latin à ceux qui étaient affranchis par voie extra-légale, inscrivant parmi les dedititii ceux qui avaient été d'abord condamnés au criminel, marqués, etc. Mais il était trop tard pour arrêter le courant.

Le régime impérial fut très favorable aux affranchis, sous sa première forme, celle du principat. On s'en rend facilement compte. L'administration est en grande partie centralisée dans la maison du prince; or celui-ci n'a d'autres bureaux, d'autres agents du pouvoir central que ses serviteurs personnels, c. -à-d. ses esclaves et ses affranchis. C'est donc par ceux-ci qu'il fera faire la besogne, et ils vont devenir les personnages les plus influents de l'Etat. C'est la conséquence forcée du régime monarchique que le rapport personnel avec le prince est une supériorité sociale ou y conduit. Les affranchis du césar se firent donc donner l'ordre équestre, entrèrent au Sénat; Tibère nomme un affranchi préfet, c.-à-d. vice-roi d'Égypte; les postes de procurateurs dans les provinces impériales leur sont confiés et on y joint le pouvoir judiciaire. Sous le règne de Claude, sous celui de Galba, les affranchis exercent le pouvoir; tout dépend d'eux. Pline le Jeune généralise en disant que la plupart des princes du premier siècle de l'Empire ont été les maîtres des citoyens et les esclaves des affranchis.

La philosophie et l'esclavage. 
L'amélioration de la condition des esclaves fut en partie le résultat des efforts des philosophes et de la haute morale qu'ils professèrent et que le christianisme reproduisit (Havet, Les origines du christianisme, t. II). En effet, lorsque les préoccupations morales prévalurent chez les philosophes, la question de l'esclavage se posa d'elle-même. Ni les épicuriens ni les stoïciens ne songèrent à embrasser la théorie d'Aristote sur l'esclavage de droit naturel. Ils ne font pas de distinction entre les humains; leur condition sociale est un fait accessoire; esclave ou libre, on a la même place dans l'humanité; le sage seul est vraiment libre, les autres sont esclaves de leurs passions. L'esclavage social est, comme la pauvreté ou la guerre, un accident qui n'altère pas la nature de l'humain et dont il n'a pas à s'émouvoir. L'affranchi Publius Syrus le dit presque aussi éloquemment que Lucrèce

« Servir malgré soi, c'est se faire malheureux et servir encore; servir volontiers, c'est s'affranchir au moins de la contrainte; bien servir, c'est presque participer au commandement. »
Les philosophes ne distinguent nullement entre l'esclave et l'homme libre; ils proclament la fraternité universelle. S'il leur appartenait de réformer la société, ils y supprimeraient l'esclavage. Le langage de Sénèque est significatif : 
« Tu t'emportes si ton esclave, ton affranchi, ta femme et ton client osent te répondre; et puis tu te plains que la liberté soit bannie de la République, alors que tu la chasses de ta maison. » 
Toute vie est un esclavage, dira-t-il encore, dès que l'on n'a pas le courage d'en sortir. L'âme, principe de liberté, est liée au corps, principe de servitude; on n'est libre que si on peut rompre la chaîne à volonté; il n'y a de liberté que dans le sens intérieur. 
« Le libre esprit peut se trouver dans le chevalier romain, dans l'affranchi ou dans l'esclave. Qu'est-ce que chevalier romain, affranchi, esclave? Des noms créés par l'ambition ou par la violence [...]. La nature nous a créés parents, puisqu'elle nous a formés des mêmes éléments et pour les mêmes destinées; elle a mis en nous un mutuel amour et nous a faits sociables [...]. Tous sont citoyens dans une patrie plus vaste... La nature nous commande d'être utiles aux hommes; qu'ils soient esclaves ou libres, ingénus ou affranchis, libérés devant le magistrat ou devant des amis, qu'importe? Partout où est l'homme il y a lieu de faire le bien. » 
Citons encore la lettre à Lucilius
« J'ai appris avec plaisir la familiarité dans laquelle tu vis avec tes esclaves; cela est digne de ta sagesse et de ton instruction. Sont-ce des esclaves? non, mais des hommes; des esclaves? des compagnons de vie; des esclaves? d'humbles amis; des esclaves? dis plutôt des frères en servitude, si tu réfléchis que la fortune a le même empire sur eux et sur toi. »
Dion Chrysostome déclare sans hésiter : 
« Si la nature n'a point fait d'esclavage héréditaire, ni la naissance, ni la guerre, ni la vente n'établiront une race d'esclaves sans usurper sur les droits des familles que la nature avait produites pour la liberté. ».
L'Evangile n'affirme pas l'égalité des humains avec plus d'énergie qu'Epictète. La différence, et elle est considérable, c'est que la religion chrétienne poursuit un but pratique, est une foi agissante, et qu'à l'origine le christianisme se propose une réforme sociale. Jésus affiche sa prédilection pour les humbles :
« Es-tu esclave? n'en sois pas inquiet; mais, si tu peux devenir libre, profites-en davantage. Celui qui est appelé l'esclave dans le Seigneur est l'affranchi du Seigneur; et celui qui est appelé libre est l'esclave du Seigneur [...]. Esclaves, obéissez à vos maîtres de la terre avec crainte et tremblement dans la simplicité de votre cour, comme à Jésus-Christ; n'agissez pas seulement sous leur regard, comme occupés de plaire au monde, mais comme les serviteurs du Christ, faisant la volonté de Dieu, de bon cmur et de bonne volonté, servant pour le Seigneur, non pas seulement pour les hommes, et sachant bien que chacun recevra de lui selon ses oeuvres, qu'il soit esclave ou libre. Et vous, maîtres, agissez de même à leur égard, laissant les menaces et sachant que leur maître et le vôtre est au ciel, et que devant lui il n'y a point d'acception de personnes. » 
Ce langage de saint Paul n'a peut-être-pas la fierté de celui des stoïciens; il promet une compensation autre que la satisfaction de la conscience; mais il devait trouver plus d'écho dans le coeur des humbles auxquels il s'adressait avec prédilection. En somme, le christianisme, pas plus que la philosophie, ne réclame l'abolition de l'esclavage; il se contente d'affirmer l'égalité entre les humains. Les conséquences de la morale nouvelle se dérouleront peu à peu. Quant à l'égalité, l'adoption du christianisme ne l'établira pas, car il se contente de l'égalité devant Dieu; elle ne sera établie que bien plus tard par les efforts des philosophes. C'est à ceux-ci que revient surtout l'honneur de l'amélioration de la condition servile par la jurisprudence de l'empire romain.

Amélioration du sort des esclaves sous l'Empire.
La jurisprudence impériale modifia profondément le sort des esclaves par l'application au droit des principes d'humanité. Antonin décida que l'enfant conçu esclave et né libre était libre; que l'enfant conçu libre et né esclave restait libre; l'exposition des enfants fut assimilée au meurtre; leur vente flétrie par la loi; Dioclétien renouvela l'interdiction de les vendre ou de les engager. L'homme libre n'eut plus le droit d'aliéner sa liberté; celui qui avait pris pour esclave une femme étrangère fut maintenu libre par Alexandre Sévère. Dioclétien soustrait au créancier le débiteur insolvable. Hadrien avait supprimé l'ergastulum où tant de libres étaient détenus. Le plagiat, vol d'esclave ou d'homme libre, fut puni de mort. Celui qui vendait un homme libre était complice du ravisseur et châtié comme tel; la mutilation d'un enfant fut punie d'exil ou de mort. Le fils ne put être vendu sans le père; de même les frères, les conjoints. La loi reconnaît donc le mariage des esclaves; elle créera bientôt à leurs parents un titre aux successions. Le pécule est garanti à l'esclave dans une certaine mesure; celui-ci peut entrer dans les associations funéraires. L'esclave public peut disposer de la moitié de ses biens. Hadrien enlève au maître le droit de vie et de mort; Antonin soumet le maître qui se fera justice lui-même à la peine de l'homicide, comme s'il a tué un esclave étranger; c'est un cas que la loi a déjà ramené au droit commun. Alexandre Sévère fait de même pour l'injure. Dès le temps de Néron, les magistrats sont chargés d'accueillir les plaintes des esclaves qui sont maltraités par leurs maîtres; il est interdit de les livrer aux combats de bêtes. Hadrien défend de vendre un esclave pour les combats de gladiateurs sans l'autorisation du juge. Antonin prescrit de vendre aux justes conditions l'esclave réfugié auprès des autels ou des images impériales, si son maître est trop cruel; on estime que le maître abusa lorsqu'il envoie à la campagne un lettré pour en faire un manoeuvre, s'il fait d'un histrion un baigneur, d'un musicien un portier, d'un gymnaste un vidangeur, etc. Marc Aurèle veut généraliser en portant devant les tribunaux les différends entre maîtres et esclaves. Hadrien réduit beaucoup l'application de la torture. On facilite le plus possible les affranchissements; même en cas de nullité du testament, on s'efforça de valider les affranchissements qu'il renfermait. On créa pour tous les cas douteux ce qu'on appelait la faveur de la liberté, tranchant la question dans le sens le plus favorable à l'affranchi. Toutes les clauses favorables étaient prises à la lettre; l'esclave, affranchi à la condition de jurer de faire telle chose, est libre dès qu'il a juré; on ne peut léguer la liberté à temps; si l'esclave est affranchi pour dix ans, la nullité ne porte que sur la restriction; il est libre pour toujours. On suit une règle analogue pour les obligations particulières que le maître a pu imposer à l'affranchi, les annulant dans une foule de cas où elles nuisent à celui-ci. Dioclétien ne permet même pas au maître de contraindre l'affranchi à demeurer chez lui. On définit le crime d'ingratitude, ne laissant d'action qu'au patron et à ses fils, Commode ne fait vendre l'affranchi ingrat qu'en cas de récidive; Constantin aggrave ici la répression. D'autre part, la liberté est déclarée imprescriptible; la réhabilitation, qui rend à l'ingénuité complète l'homme libre réduit en esclavage, fut appliquée même à des fils d'esclaves; on les rendait à ce droit commun de tous les humains qui est la liberté. Le droit du maître se prescrit au bout de vingt années. De plus en plus l'esclavage perd son caractère primitif; l'esclave n'est plus une chose, mais une personne; on lui reconnaît presque des droits; il va prendre rang dans la hiérarchie sociale.

La transition se fait de la manière la plus naturelle; les affranchis continuent les métiers qu'ils exerçaient esclaves, et le travail servile recule ainsi devant le travail libre; les employés des magistrats sont de bonne heure des affranchis, et cette classe des petits employés devient très nombreuse sous l'Empire; presque toutes les charges inférieures des cités et des temples sont occupées par des affranchis; à côté de ceux-ci, des corporations de plébéiens, pour la plupart descendants d'affranchis, prennent place, notamment pour les travaux publics. Le travail libre pénètre dans le service privé; les domestiques proprement dits resteront de préférence des esclaves, mais les affranchis figurent à côté d'eux; mais, pour les emplois plus spéciaux, qu'on les exerce dans la maison d'un grand ou à son compte, médecins, grammairiens, artistes, charpentiers, tisserands, etc., affranchis et libres partagent avec les esclaves. Le mouvement s'opère même aux champs; il entraîne la transformation de l'esclavage en servage, révolution considérable. Elle commence dès le second siècle de l'Empire.

Une cause fondamentale de cette transformation, c'est que les sources de l'esclavage se tarissent avec la paix romaine; la guerre n'a plus lieu qu'aux frontières et ne jette plus qu'exceptionnellement sur le marché des troupeaux humains; quand on ira plus tard chercher des bras dans le monde barbare, c'est comme colons, comme serfs qu'on établira ces Germains ou ces Sarmates dans les campagnes, non plus comme esclaves dispersés par la vente. L'institution alimentaire de Trajan restreint au moins pour l'Italie les ventes d'enfants. Les sources de l'esclavage fournissent peu; l'affranchissement enlève sans cesse une fraction du personnel servile; d'autre part les naissances ne servent qu'à réparer les brèches. La conséquence fut la dépopulation de l'Empire; l'organisation de la société était telle que tout partait sur l'esclavage; or, celui-ci ne suffit pas à se recruter; beaucoup d'esclaves, en particulier dans la famille urbaine et le service domestique, sont perdus pour la reproduction, outre que la mortalité devait être énorme sur les enfants d'esclaves. Le résultat est que les esclaves ne se recrutant plus par un incessant drainage des populations étrangères, il s'en consomme plus qu'il ne s'en reproduit; l'Empire se dépeuple; les campagnes surtout, d'autant que plus l'émigration vers la ville y contribue. Partout les bras vont manquer : en Italie d'abord, puis le mat s'étend aux provinces. L'empire romain périra faute d'hommes et malgré une incessante immigration de Barbares.

Disparition de l'esclavage. 
L'esclavage persista néanmoins pendant des siècles, à côté du servage qui progressait sans cesse. L'influence du christianisme contribua à le faire disparaître, mais ne fut pas la cause la plus efficace de sa disparition; comme la philosophie il exalte la dignité des humains, qui sont tous semblables et égaux devant Dieu. Mais les pères de l'Eglise constatent et acceptent à côté de l'égalité de droit l'inégalité de condition; ils trouvent dans le péché le principe de l'esclavage, tout en affirmant la fraternité des humains en Jésus. Les chrétiens ont donc, des esclaves; on recommande de les bien traiter, et dans l'Eglise l'esclave est l'égal du maître; il est vrai que réciproquement on lui recommande l'abnégation. Les évêques même ont des esclaves, et il faut le continuel enseignement de l'Evangile, la pratique de l'humilité chrétienne pour rapprocher les distances qui, malgré tout, se maintiennent surtout chez les riches. Il suffit de lire les pères pour voir qu'au moment où le christianisme fut adopté par la société presque entière, celle-ci n'abandonna rien de ses préjugés. Les pères eux-mêmes les ménagent. Jean Chrysostome déclare que la gente des esclaves est indolente, rebelle, peu maniable et peu propre à recevoir l'enseignement de la vertu; il en rejette la faute sur les maîtres; ce qui prouve que la nouvelle religion n'a pas beaucoup amélioré ceux-ci; c'est l'institution même de l'esclavage qui entraînait ces conséquences, et l'Eglise ne s'y attaque pas. Du moins elle s'efforce de supprimer les catégories les plus maltraitées d'esclaves; elle combat avec acharnement les jeux publics et les boucheries de l'amphithéâtre dont elle obtient enfin la suppression. Elle condamne l'emploi des eunuques et blâme celui des esclaves de luxe. Jean Chrysostome préférerait même qu'on se passât tout à fait d'esclaves. L'Eglise est favorable aux affranchissements; elle rachète des captifs, s'oppose à la vente des enfants, secourt les pauvres. Le christianisme réhabilite le travail, en proclame le caractère sacré. En Occident, le monachisme fait du travail le fondement de la vie chrétienne; c'est la doctrine opposée à celle de la spécialisation du citoyen dans la vie militaire et politique qui faisait mépriser comme servile tout travail manuel. C'est par cette doctrine que l'esclavage fut le plus efficacement ruiné; non moins que par les maximes d'humanité des philosophes. Jamais l'Eglise n'a attaqué l'esclavage de front et n'en a demandé l'abolition générale.

Les empereurs chrétiens ont continué le mouvement d'amélioration du sort des esclaves, commencé depuis les premières années de l'Empire. La condition de l'esclave reste mauvaise; il n'a pas d'état civil, mais la loi lui garantit les avantages de la famille, et Justinien donne aux parents serviles une valeur après l'affranchissement. Constantin réprime la barbarie du maître envers les esclaves domestiques; mais on n'accorde pas même à l'église le droit d'asile; la fuite vers les barbares est punie des travaux forcés ou de l'amputation du pied. Au IVe siècle, c'est devenu un danger sérieux; au siège de Rome, 40.000 esclaves viennent renforcer l'armée d'Alaric. Léon et Anthemius défendront d'avoir aux champs ou à la ville des esclaves armés. Les combats de gladiateurs sont encore tolérés; la guerre y fournit; même après le martyre de Télémaque on fait encore combattre les hommes contre les bêtes; ils durent encore du temps de Justinien, mais ils n'ont plus l'importance ancienne. Justinien, après Léon, défend de faire monter une esclave sur le théâtre malgré elle. Théodore avait défendu d'acheter, de vendre, de former des joueuses de lyre et de les faire paraître dans des spectacles privés; défense d'avoir des esclaves musiciennes. Cette loi ne fut guère appliquée en Orient. Honorius interdit de prostituer des esclaves; elles peuvent se faire mettre en liberté par l'évêque ou le magistrat; si le maître les a violentées, il encourt la peine de l'exil ou des mines. Constantin a rendu aux parents le droit de vendre leurs enfants, mais les nouveau-nés seulement. Les voleurs d'hommes sont punis de mort. Mais la loi fait une grave concession en admettant que la liberté se prescrit comme le reste; elle rouvre à l'esclavage de nouvelles sources : la misère, l'enlèvement par les Barbares suivi de revente en pays romain. Elle favorise les affranchissements et Justinien érige en principe fondamental la «faveur de la liberté » dont nous avons déjà parlé. La servitude pénale est abolie; le servage est consolidé. Les causes de libération sont multipliées; l'esclave mutilé, le chrétien esclave d'un samaritain deviennent libres; de même l'esclave qui entre dans un monastère (au bout d'un noviciat de trois ans). Les limites d'âge imposées par Auguste pour l'affranchissement sont supprimées. Tous les affranchis indistinctement deviennent citoyens. Après Justinien le progrès continue. Léon assure â l'esclave du domaine impérial la propriété légale de son pécule avec les droits civils qui s'y rattachent; il permet le mariage entre esclaves et libres; il défend aux hommes libres d'aliéner leur liberté. Le joug de l'esclave s'allège; on lui donne une série de droits; sa condition se rapproche de plus en plus de celle du serf. (A.-M. B.).

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