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Les représentations de la Passion

La Passion de Jésus-Christ n'a pas été représentée par les premiers chrétiens : elle leur paraissait avoir un caractère infamant. Tout au plus trouve-t-on dans le poisson, symbole du Christ, piqué sur un trident vaguement cruciforme, un symbole de la crucifixion. Au temps de Grégoire de Tours, cette scène se représentait encore, par respect, d'une façon toute conventionnelle, car il nous rapporte qu'un clerc ayant eu l'audace de peindre le Christ nu sur la croix, celui-ci lui apparut en songe pour se plaindre, et l'artiste habilla son oeuvre. Cette anecdote montre le point de départ d'un sentiment naturaliste qui apparaît dès le VIe siècle dans les figures du célèbre manuscrit de Rabula, puis se développe dans les nombreuses crucifixions figurées sur les ivoires et dans les enluminures de l'époque carolingienne. Au XIe siècle, toute l'histoire de la Passion est détaillée et déjà fixée par l'iconographie; la cuve baptismale de Saint-Venant (Pas-de-Calais) en montre un exemple curieux : le Christ en croix est nu, mais il porte encore une couronne royale à fleurons cruciformes; au XIIe siècle, il porte parfois encore une robe d'apparat (crucifix de bois de la cathédrale d'Amiens et crucifix en bronze émaillé de Limoges); au XIIIe siècle encore, on voit généralement les personnifications du Soleil et de la Lune, de l'Église et de la Synagogue assistant à la mort du Christ; ces figures de convention tendent à disparaître au XIVe siècle, à la fin de cette période, toute convention a disparu et le naturalisme a fait litière du respect au point que, dans le cloître d'Elne, on voit un bourreau envoyer un grand coup de pied au bas des reins de Jésus. Au XVe siècle, ses bourreaux lui font des grimaces qui sont de véritables bouffonneries (retable flamand, à Fromentières [Marne]). Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les scènes de la Passion redeviennent froides et conventionnelles sous l'influence académique (à Ceffonds [Haute-Marne], les personnages de la Mise au Tombeau semblent ne s'occuper que de poser avec grâce). 

L'histoire de la Passion se développe sans cesse dans l'iconographie : à l'époque carolingienne, la Passion est représentée par la scène de la Crucifixion; au XIe, siècle, sur les fonts de Saint-Venant, nous trouvons la Cène, le Baiser de Judas, l'Arrestation du Christ, la Flagellation, la Mise au Tombeau et les Saintes Femmes au Tombeau; au XIIe siècle, l'Entrée du Christ à Jérusalem est sculptée au portail de l'église du Saint-Sépulcre et, dans les siècles suivants, elle forme, en général, le prologue des scènes de la Passion, à laquelle on ajoutera encore en épilogue les apparitions de Jésus ressuscité, l'Ascension et la Pentecôte. Dans le corps du récit, divers autres épisodes prennent place : le Christ devant Caïphe et Pilate; la descente aux limbes, etc. Ces scènes se rencontrent fréquemment dès le XIIIe siècle; leur nombre varie suivant la place dont le sculpteur dispose; à la fin du XIVe siècle, dans le cloître d'Elne; en 1498-1500, dans le retable de Kalkar, sculpté par le maître Leodewig, en a multiplié les incidents de la voie douloureuse; de la fin du XIIe à celle du XIVe siècle, le personnage épisodique de Véronique, la pâmoison de Notre-Dame entre les bras de saint Jean, les groupes de cavaliers sont des motifs que les artistes se sont complus à mettre en valeur; à la même époque, la scène émouvante de la mise au tombeau a formé souvent un tableau séparé et, depuis la fin du XVe jusqu'au commencement du XVIIe siècle, toute église riche en Allemagne, en France, en Espagne, a voulu avoir sa chapelle du Saint-Sépulcre, avec le groupe en pierre de la Mise au Tombeau représentée par des personnages de grandeur naturelle : on peut citer de remarquables exemples à Semur-en-Auxois, Chaumont, Villeneuve-l'Archevêque, Châtillon-sur-Seine, Ceffonds (Haute-Marne), Rodez, Auch, Auxi-le-Château et Tortefontaine (Pas-de-Calais), Longpré (Somme). Certaines autres scènes apparaissent à la même époque en tableaux détachés : le Christ au jardin des Oliviers, à Rodez, à Bertaucourt (Somme), à Xanten; la Résurrection, sur un certain nombre de fonts baptismaux et de tombeaux du XVIe siècle.

Au XVIe et au XVIIe siècle, les calvaires des cimetières de Bretagne représentent en haut-relief toute la Passion, avec une foule de petits personnages (Plougastel, Comfort, Saint-Thégonnec, Guimiliau, etc.). Mais c'est surtout dans les retables de bois exécutés du XIVe au XVIe siècle que l'on trouve les représentations les plus complètes et les plus remarquables de la Passion : on peut citer dès le XIVe siècle dans les retables de Souppes (Seine-et-Marne), 11 tableaux, et de Mareuil-en-Brie (Marne), 27 tableaux, et au XVe siècle une énorme quantité d'oeuvres espagnoles, allemandes (Xanten, Kalkar, etc.) et surtout flamandes, telles que les retables de Fromentières (Marne), Baume-les-Messieurs (Jura), Ambierle (Loire), Thourotte, Bury (Oise). Ces retables sont divisés en compartiments plus au moins nombreux isolant les divers épisodes. A partir du XVIIe siècle, on a imaginé de répartir ces tableaux tout autour de l'église en leur assignant le nombre invariable de 14. C'est le chemin de croix moderne, tombé dans le domaine de l'art industriel le plus bas. (C. Enlart).

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Dictionnaire Architecture, arts plastiques et arts divers
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