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La porcelaine de Chine

De même qu'il y avait dans l'ancienne Grèce un dieu de la Céramique, Cérames, fils de la Terre et du Tour à potier, rangé au nombre des divinités de l'Attique, de même on a vénéré, dans l'empire de la Chine, un dieu de la porcelaine appelé Pou-sa. L'image de ce dieu n'est autre chose que ce magot, ce Chinois à gros ventre qui rit béatement en clignant les yeux. On le regarde comme un martyr de son art : selon la légende, voyant un jour que son four allait mal et que sa fournée était en péril, il se jeta lui-même dans le foyer pour alimenter le feu. C'est principalement à King-te-chin que le culte de Pou-sa est en honneur : là, depuis neuf siècles, des centaines d'établissements font briller jour et nuit la flamme de leurs fours. En 1712, le P. d'Entrecolles fit connaître à l'Europe, dans les Lettres édifiantes, la fabrication de King-te-chin : on y comptait alors 3 000 fourneaux; tout le monde était porcelainier, et l'on employait même les estropiés et les aveugles à broyer des couleurs.

Un archéologue italien, Rosellini ayant trouvé dans un tombeau royal d'Égypte deux petits flacons de porcelaine chinoise, en conclut que cette industrie remontait au moins à 18 siècles avant l'ère chrétienne. C'était une méprise : le genre d'écriture des vers tracés sur les flacons ne date en Chine que du Ier siècle av. J.-C., et ces vers ont été tirés de recueils poétiques composés au VIIIe siècle de notre ère. D'ailleurs, on fabrique journellement des vases absolument pareils, qui se débitent comme produits de l'industrie courante. 

C'est aux Chinois eux-mêmes qu'il faut demander l'histoire de leur art. Or, la Bibliothèque nationale de Paris possède l'édition de 1823 d'un livre souvent réimprimé, composé en 1325, et où l'on trouve beaucoup de détails sur les fabriques de King-te-chin. Elle a également des Dissertations sur la céramique composées vers le milieu du XVIIIe siècle par Tchou-tong-tchouen, ainsi qu'une Histoire de la fabrication de la porcelaine chinoise, commencée par Keng-yu-sien-sing, complétée par son élève Tching-thing-houéi, publiée en Chine en 1815, et dont une traduction française a été publiée par  Stanislas Julien en 1856. II résulte de ces travaux que la porcelaine fut inventée sous la dynastie des Han, entre les années 185 avant et 37 après J.-C.

Assez restreinte pendant plusieurs centaines d'années, l'industrie de la porcelaine chinoise commença dans le VIe siècle de notre ère à se montrer avec plus d'éclat. En 583, une ordonnance impériale prescrivit la fabrication d'une porcelaine spéciale, dite de couleur cachée, pour l'usage du souverain. Vers l'an 620, un ouvrier nommé Tao-Yu se fit une grande réputation d'habileté qui excita l'émulation des fabricants : plusieurs ateliers s'ouvrirent à Tchang-nan, où devait être établie, en 1004, la manufacture impériale qui existait encore au XXe siècle. Au milieu du Xe siècle, un artiste ayant adressé à l'empereur un placet pour lui demander un modèle, celui-ci répondit :

"qu'à l'avenir les porcelaines pour l'usage du palais seraient bleues comme le ciel qu'on aperçoit après la pluie dans l'intervalle des nuages." 
L'artiste exécuta alors ces porcelaines bleu de ciel après la pluie qui font époque dans l'histoire de la fabrication chinoise : il était si difficile, après le XIVe siècle, d'en trouver d'intactes, que ceux qui n'en possédaient même que des fragments les portaient à leur coiffure de cérémonie ou les passaient dans des fils de soie pour en faire un collier. C'est aussi au Xe siècle que l'histoire place les vases du frère aîné et ceux du frère cadet, tous deux du nom de Tchang; les uns extrêmement minces, dont l'émail était élégamment fendillé et, d'une teinte admirable; les autres, qui n'avaient pas, il est vrai, de craquelures, mais dont la teinte bleu pâle était très délicate, et dont l'émail semblait comme parsemé de gouttes de rosée. Telle fabrique obtenait des veines semblables à des mets de poisson; telle autre savait semer des grains de millet; ailleurs, l'émail, couvert de boutons, rappelait la peau rugueuse d'une orange. Le noir, semé de perles jaunes, était le privilège de la fabrique de Kien; celle de Kiun avait le secret de l'émail brun. On appelait vases des mandarins ceux dont l'émail était ponctué de bleu ou irisé. 

Au XIIe siècle, on commença de décorer les vases avec des fleurs, des oiseaux, des animaux de toute espèce; une jeune fille du nom de Tchou exécuta alors des vases que l'on connait sous le nom de porcelaines de l'aimable fille. C'est sous la dynastie des Ming, de 1368 à 1647, que la fabrication de la porcelaine paraît avoir pris le plus d'extension et avoir reçu le plus de perfectionnements : aussi les archéologues chinois, recherchent-ils avec ardeur les pièces qui datent de cette période. Au XVe siècle, un fabricant nommé Lo excella à faire des coupes ornées de combats de grillons, amusement favori des Chinois à cette époque; les deux soeurs Siéou furent également célèbres dans le même genre; mais leurs combats de grillons étaient ciselés dans la pâte. De 1507 à 1619, un certain Tcheou réussit merveilleusement dans l'imitation des vases antiques : de son vivant même, toute pièce sortie de ses mains était payée 1 000 onces d'argent, et encore aujourd'hui on ne parle de ses ouvrages qu'avec admiration. On peut citer aussi un nommé Ou, qui écrivait comme marque de fabrique sous le pied de ses vases : le religieux Ou, qui vit dans la retraite. Quant à l'introduction de la porcelaine chinoise en Europe, elle ne date que de 1518 : à cette époque les Portugais en apportèrent des modèles. Toutefois, les collections publiques possèdent des pièces qui remontent à 1471.

Les Chinois, très peu avancés dans les sciences, n'ont dû qu'à l'expérience, à de nombreux essais et tâtonnements, les progrès remarquables qu'ils ont faits dans l'art céramique. La pâte chinoise, comme la pâte d'Europe, est composée d'un mélange variable de kaolin, c.-à-d. d'une matière infusible au feu du four de porcelaine et d'une matière qui est fusible. La couverte ou glaçure consiste en matière fusible. La matière fusible mêlée à la pâte est, à la Chine, du pétro-silex, tandis qu'en Europe, à Sèvres par exemple, elle est composée de la matière sableuse provenant du lavage du kaolin et de la craie. II est vraisemblable que la vivacité et la pureté de certaines matières colorantes employées par les peintres chinois tiennent moins aux localités où ces matières ont été recueillies qu'à la manière dont ces enlumineurs les mettent en oeuvre. En effet, toute couleur perd d'autant plus de son intensité et de son éclat qu'elle est plus mélangée avec d'autres : or, il n'y a dans les peintures des Chinois ni demi-teintes ni ombres, pas même d'ombre portée par les objets les couleurs étendues à plat conservent toute leur fraicheur et leur force. Depuis que les Chinois, par l'influence de l'art européen, ont voulu, par exemple, exprimer le relief des chairs et les demi-teintes, et modifier les tons en les affaiblissant, leurs peintures ont moins de franchise et d'éclat que les anciennes. De nos jours, les marchands chinois, qui envoient en Europe les porcelaines de fabrication récente, y font acheter à grands frais les pièces plus vieilles pour les revendre à gros bénéfice dans leur propre pays.

Les peintures des vases chinois offrent des êtres fantastiques groupés dans des édifices étranges ou dans des paysages impossibles. Dessin, costumes, physionomies, perspective, tout est capricieux et bizarre. Cependant une extrême finesse de touche distingue les têtes, jeunes ou vieilles, et un choix très étudié de couleurs préside à ces pittoresque compositions. II est juste de remarquer que les Chinois ne se font pas de la beauté la même idée que nous : un homme est bien fait quand il est gros et gras, quand il a le front large, les yeux petits et plats, le nez court, les oreilles un peu grandes; au contraire, une petite taille, une délicatesse presque maladive, quelque chose de svelte et d'aérien, tel est le type de la femme irréprochable. Des traits extraordinaires, effrayants même, font reconnaître un héros. 

Le livre de  Stanislas Julien offre un recueil de signes exprimant sur les pièces de porcelaine soit le nom du potier, soit l'époque de la fabrication, et à l'aide desquels l'amateur peut discerner l'ancienneté du travail et la notabilité des artistes; tels sont des poissons, la tige d'une plante, une fleur, un grillon, un phénix, une sauterelle, des raisins, une branche de l'arbre à thé. Le même livre fournit aux collectionneurs certains autres renseignements, par exemple sur le craquelage et la dorure. Le craquelage, gerçage ou tressaillure, est un défaut de la couverte, provenant de ce que la matière du vase et cette couverte ont été inégalement rétractiles sous l'action du feu : c'est une incorrection qui n'a guère de valeur si le craquelage est à grandes parties irrégulières, mais qui est infiniment prisée quand il est à petits carreaux fins, bien distribués et de dimensions bien égales. Les fabricants actuels ne savent plus le secret de produire cet heureux défaut. Quant à la dorure, l'ancien or est défectueux et manque d'éclat; c'est celui-là qu'on recherche, et non pas cet or bien appliqué et resplendissant qui dépare les oeuvres récentes. Par malheur, on est parvenu de nos jours à imiter l'ancien et mauvais or, aussi bien que les vieilles marques de fabrique.

Les plantes et les animaux ont précédé le type humain sur les vases chinois; la représentation des personnages sur les porcelaines ne paraît pas remonter au delà du XVe siècle, et les figures sacrées y parurent les premières. L'inexpérience des artistes aux prises avec un procédé très difficile, et la recherche de types en dehors de l'expression habituelle de la nature, expliquent la singularité des images, sans qu'il soit nécessaire d'accuser les Chinois de barbarie. Les décors polychromes des vases servent à distinguer la destination de ces vases. Par exemple, la plupart des vases verts à figures ont été consacrés au culte public ou privé : les sujets religieux y sont fréquents, les scènes civiles très rares. Les vases, aujourd'hui assez rares, sur lesquels on a représenté des dieux au milieu des nuages, des évocations, des enchantements, le tonnerre, les flammes fulgurantes, les flots tumultueux les combats mythologiques, les animaux fabuleux ou emblématiques, appartiennent aux sectateurs de Lao-Tseu; ceux où l'on a figuré des batailles, des chasses, des tirs à l'arc, des réceptions et processions, les travaux agricoles, ont été exécutés pour les sectateurs de Confucius. Certains vases de la famille verte, qui ne portent pas de sujets hiératiques, représentent des scènes empruntées aux romans, au théâtre, aux drames judiciaires. La famille rose, reconaissable à l'abondance des tons carminés et au relief des émaux, ne présente que très rarement des sujets hiératiques; les formes sont moins archaïques et plus gracieuses d'effet. Les vases de cette catégorie sont destinés à l'embellissement des intérieurs, au service de tous les instants.

Si l'on y voit encore de grandes  compositions, elles représentent soit des  épisodes curieux, des anecdotes de l'histoire nationale, soit des particularités de la vie intime ou certaines scènes des romans populaires. Nous y sommes choqués par la couleur des chevaux, qui est tantôt rouge carmin, tantôt jaune, bleu ou vert pâle : mais cette bizarrerie trouve son explication dans la littérature chinoise, où il est parlé de chevaux fabuleux de cette espèce. Quand il y a des figures isolées sur les vases, elles représentent des dieux du Panthéon bouddhique, et se distinguent par la netteté du dessin et la sobriété des couleurs. (B.).



En bibliothèque - Beulé, les Vases chinois et les vases grecs (dans la Revue des Deux Mondes, 1er déc. 1856), et la Gazette des Beaux-Arts de 1859. 
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Dictionnaire Architecture, arts plastiques et arts divers
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