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Argot
L'argot est un langage imaginé d'abord par les voyous, en vue de ne se rendre intelligibles, de près comme au loin, qu'à ceux qui sont initiés à leurs à leurs leurs crimes ou à leurs secrets. Mais son emploi au fil du temps est devenu davantage un marqueur d'appartenance à certains groupes sociaux qui veulent exprimer une conformité et des normes qui leur sont propres. De ce point de vue il y a autant d'argots que de groupes (le mot argot est alors synonyme de jargon), même si l'argot auquel on se réfère généralement est celui qui s'est façonné parmi les mauvais garçons et chez ceux qui ont voulu s'en faire un modèle.

L'étymologie du mot argot est inconnue; ni Furetière, ni Le Duchat (Notes sur Rabelais, liv. II, chap. 2); ni Rochefort (Dictionnaire étymologique), ne l'ont expliquée d'une manière satisfaisante. Ce jargon a dû se former un peu au hasard et par caprice; car, dans l'argot français, même contemporain, il est impossible de rendre compte de certains mots tout à fait bizarres. Dans un grand nombre de cas, ce jargon n'est pas rebelle aux analyses philologiques, et se prête assez bien aux classifications. On y reconnaîtra aisément : 

1° des mots existants dans la langue, mais dont, le sens a été modifié, détourné, parfois avec esprit; ainsi, brûler signifie divulguer; beurrier, banquier; blanquette, argenterie; chaud, défiant, habile, fin; cabestan, homme de police; casque à auvent, casquette; couleur, allèchement, d'où monter une couleur; comète, vagabond, passant; grand dégel, diarrhée; emballer, arrêter; étourdir, refroidir, tuer; faucheur, bourreau; fumeron, mulâtre; fumer, prendre, perdre, tuer; galette, matelas; insinuant, apothicaire; lancier, balayeur; mille-pertuis, arrosoir; pelure, manteau; raisiné, sang; rôti, stigmate infamant, marque au fer rougi; raccourcir, décapiter; sorbonne, tête vivante (la tête coupée s'appelle tronche); tapis, auberge; tapis franc, auberge de voleurs; tapissier, aubergiste; tortiller, manger, festiner; tétard, homme têtu; têtue, épingle; veuve, potence ou guillotine, d'où la locution aussi énergique qu'affreuse, épouser la veuve, c.-à-d, subir le dernier supplice; vol au vent, girouette, plume, moulin, etc. 
 2° des mots tronqués : achar pour acharnement; autor pour autorité; comme pour commerce; dilige pour diligence, etc.; 

3 des mots allongés : billemont pour billet; bouscaille, boue; boursicault, bourse; brodancher, broder; cachemitte, cachot; orient, or; toutime, tout; mezigue, mezière, mesigaud, moi; nozigue, nozières, nouzailles, nozuigaud, nous; tezigue, tezières, tezuigaud, toi; etc.

4° des mots transformés partiellement : Auverpin, Auvergnat; arguche, argot; arsenal, arsenic; barberot, barbier; boutanche, boutique; mollanche, molleton; orfèvre, orphelin; paradouze, paradis; patraque, patrouille; ramastiquer, ramasser; roulotin, roulier, etc.;

5° des expressions, locutions et périphrases créées, telles que : abouler, donner (surtout de l'argent); arpions, doigts; astiquer, battre (de astic, épée); caroube, fausse clef; chourin, couteau (d'où chouriner, manier le couteau), et chourineur; décarrer, s'en aller; décarrer de belle, être absous; esbrouffe, affectation, grands airs; esquinter, abîmer, fatiguer, épincer; escarpe, assassin, d'où escarper, et escarpe-sezigue, suicide; fafliat, papier; filoche, bourse; frusque, frusquin, effets d'habillement; goiper, vagabonder; grinche, peigre, voleur; môme, moutard, enfant; mouchique, abominable; paumer, arrêter, prendre (sur le fait); pictonner, pitancher, boire; quarantier, académicien; rousse, police de sûreté; rupin, bourgeois, homme bien mis; sabouler, décrotter, bousculer, battre; soiffeur, soiffeuse, ivrogne, ivrognesse; tartouffes, menottes; toquante, montre; trimer, aller, marcher; trimant, route, chemin; tourtouse, corde; abbaye de monte à regret, échafaud; cachemire d'osier, hotte de chiffonnier; cheval de retour, criminel ramené au bagne; faucher le colas, guillotiner; faire suer le chêne, attaquer ou tuer; manger le morceau, révéler; rouscailler bigorne, parler argot. 

Plusieurs de ces mots et de ces locutions ne manquent ni d'énergie ni d'imagination; cette dernière qualité éclate dans les noms donnés à certains objets, à certains êtres d'après leurs qualités les plus frappantes; ainsi, les argotiers appellent un livre babillard; une pipe, bouffarde; la soupe, la bouillante; un melon, boulet à queue; le tambour, le bruyant; le canon, le brutal; la mort, la camarde ou la carline; une table, carrante; le boeuf, la vache, le cornant, la cornante; un juge d'instruction, le curieux; l'amour, le dardant; les dents, dominos; une pierre, un mur, duraille; une serrure, ferrante; le savon, le glissant; la cour d'assises, la juste; le soleil, la lune, le luisard, la luisarde; la langue, la menteuse ou le chiffon rouge; la lune, moucharde; une scie, mordante; un âne, oreillard; le coeur, le palpitant; des épingles, piquantes; de la paille, plume de Reauce: une plume, brodeuse; un fiacre, un cabriolet, un omnibus, un roulant; une puce, sauterelle; une canne, soutenante; une sage-femme, tire-monde; bancal, boiteux, cagneux, tortillard; une clef, tournante; une poche, une cave, la profonde, etc. 

Enfin quelques termes d'argot annoncent de l'érudition : ainsi arton, pain; ornie, poule; attique, beau, de bon goût, rappellent les mots grecs artos, ornis, et le sens tout littéraire attaché au mot atticisme; coq, cuisinier, juxte, près, quoque, aussi, même, sont des mots d'origine latine (coquus, juxta, quoque. 

Beaucoup d'expressions et de locutions appelées populaires et triviales ne sont que des termes d'argot; par exemple, recevoir un atout, blouser, un calicot, crânenent, je suis bien calé, mettre au clou ou chez ma tante, une cassine, tirer une carotte, un cruchon, un cornichon, chenu, chouette, cocasse, débine, s'étaler (s'étaler tout de son long), flouer, pincer, plumer, flambard, flambant, recevoir un galop, gâte-sauce, nocer, marronner, à l'oeil, fourrer dans le pétrin, piffe, pécune, pioncer, pochard, pogne ou poigne, reluquer, riole, roupiller, taper de l'oeil, tourner de l'oeil, trimer, donner un savon, serin, saler quelqu'un, et tout le tremblement, etc.

Il y a à Paris un argot particulier, dont le caractère est surtout railleur et sarcastique : un homme mal tourné a une vilaine balle; des jambes maigres sont des quilles, des flûtes, des fageolets; à la vue d'une tête ou d'une figure qui a quelque imperfection ou simplement quelque chose de particulier, on s'écriera : oh! la bonne boule! etc. 

Enfin on peut donner le nom d'argot à certains termes usités entre gens de même profession, et qui quelquefois passent dans la langue commune; telles sont les expressions poser, chic, flou, particulières aux artistes peintres; dans la presse et parmi les gens de lettres, les canards, les ficelles, les ours, etc., sont d'un, emploi assez fréquent; mais ces mots ont été primitivement des allusions. Le commerce, la bourse, le sport, les théâtres, ont aussi quelques termes qui sont des énigmes pour le public. 

Pour l'ancien argot français, qui atteignit sa perfection dans la Cour des Miracles, V. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre II, chap. 6; Villon, les Deux Restaurants, Repues franches; Bourdigné, Légende de maître Pierre Faiffeu; Péchon de Ruby, Vie généreuse des matois, gueux, bohémiens, cagoux, contenant leurs façons de vivre, subtilités et gergons, Paris, 1622, in-8; Jargon et Langage de l'Argot, réformé comme il est en usage à présent parmi les bons pauvres, tiré et recueilli des plus fameux argotiers de ce temps, 1660, Troyes; Granval, Cartouche ou le Vice puni, poème, suivi d'un Dictionnaire d'argot (le chant X contient une chanson bachique pleine de verve et d'énergie), Paris, 1726, réimprimé en 1828. 

Pour l'argot moderne, V. Victor Hugo, Dernier jour d'un condamné (ch. 23), suivi d'une chanson en argot avec lexique; Vidocq, Vocabulaire de l'argot; Francisque Michel, Etudes de philologie comparée sur l'argot et les idiomes analogues parlés en Europe et en Asie, 1855; Petit Almanach des voleurs, suivi d'un Dictionnaire d'argot, Paris, 1846. Plus près de nous, Frédéric Dard a rempli ses romans d'une sorte d'argot, mais qui relevait de l'invention de l'écrivain et ne refletait pas une langue réellement parlée.

L'argot varie selon les pays. Dans les argots d'Allemagne, que les voleurs de ce pays appellent kokamloschen, c.-à-d. langue adroite (de l'hébreu hakam, sage, adroit, et laschon, langue), on découvre beaucoup de traces de la langue hébraïque; tout argot s'appelle rothwoelsch, c.-à-d. welche rouge, ou peut-être welche corrompu (rotto). On a publié une Grammaire du rothwoelsch en 1601, et une autre plus complète à Francfort en 1755; Dorph est auteur d'un Vocabulaire du rothwoelsch. (P.)..

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