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L'architecte
et sa matière
Avant de passer en revue ces genres divers,
il nous faut déterminer les procédés généraux
de construction qui s'appliquent indistinctement à tous ces genres.
Les matériaux le plus souvent employés sont le granit, le
grès. le calcaire et l'albâtre, toutes pierres se rencontrant
en abondance dans les carrières égyptiennes. Parfois, les
Égyptiens se servaient de briques séchées au Soleil ,
mais seulement pour les constructions de moindre importance. Le bois (cèdre,
acacia, sycomore) et le métal (électrum, bronze, cuivre)
n'étaient guère utilisés que pour les portes des grands
temples. Le bois, pourtant, servait avec la brique à construire
les kiosques et les habitations de campagne.
Des troncs de dattiers et de crucifères étaient quelquefois,
pour leur donner plus de solidité, disposés dans l'épaisseur
des larges murailles de briques servant de parois aux forteresses ou d'enceintes
aux cités.
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Les architectes
égyptiens
L'Égypte
antique ,
avec ses nombreuses inscriptions funéraires, nous indique nombre
d'architectes dont les noms sont tracés par les hiéroglyphes
couvrant des tombeaux qui remontent jusqu'aux premières dynasties
de la période memphite ( Ancien
Empire ),
c.-à-d. jusqu'aux grandes pyramides ,
dont quelques-uns de ces architectes furent les constructeurs. Chacun des
principaux temples de l'Égypte, d'après Paul
Pierret, avait un architecte chargé de son entretien et chaque
grande ville avait un premier architecte. L'architecte en chef du pays
se nommait chef de toutes les constructions de la Haute et de le Basse-Égypte
et cette fonction, de grande importance, souvent confiée à
des princes du sang royal ou à des alliés à la dynastie
régnante, est mentionnée, - comme pour Ptah-Asés,
un des chefs de tous les travaux sous la IVe dynastie, ou comme pour Una
, un des directeurs de travaux de la Vle dynastie, - avec force détails
s'enchaînant parfaitement et offrant une réelle analogie avec
le cursus honorum d'un personnage consulaire de la Rome impériale. |
Les murs sont ordinairement composés
d'assises horizontales dont les pierres présentent en hauteur des
joints verticaux et parfois inclinés. Ces pierres sont creusées,
sur leurs bords contigus, dans le sens horizontal, de mortaises triangulaires
et reliées entre elles au moyen de tenons de bois en queue d'aronde.
On a quelques exemples d'assises courbes sans que la nature du terrain
puisse toujours servir à expliquer ce mode étrange de construction.
Enfin, le corps même de la muraille
peut être formé de menus matériaux, non taillés,
revêtus, aux deux côtés extérieurs, d'un parement
de grandes pierres bien polies et appareillées. Les plafonds
sont soutenus par des piliers quadrangulaires, souvent sculptés
en colonnes; ces piliers supportent des architraves
formées de longues pierres joignant les piliers deux à deux,
et sur ces architraves sont rangées les dalles formant à
la fois le plafond de la salle et le sol de la terrasse on de l'étage
supérieur. La voûte était,
dès les temps les plus reculés, connue des anciens Égyptiens,
et pourtant ce mode si simple de construction - qui, en d'autres pays et
même dans l'Égypte moderne, prit tant de développements
- ne fut jamais employé aux époques pharaoniques que dans
des occasions purement accidentelles.
La voûte égyptienne était
de deux sortes :
1° la voûte en encorbellement,
composée d'assises surplombant les unes sur les autres et se rejoignant
au sommet de la voûte;
2° la voûte proprement dite,
à voussoirs et à clé
de voûte, faite tantôt en pierres
et tantôt en briques.
Tels étaient, d'une manière
générale, les procédés de construction mis
en oeuvre par les anciens Égyptiens, mais nous aurons l'occasion,
en examinant les différents emplois de l'architecture, de relever
quelques exceptions à la règle ordinairement adoptée.
Fabrication
de briques crues (tombeau de l'Assassif, Thèbes).
L'architecture
funéraire
Pour bien comprendre la disposition d'ensemble
d'une sépulture égyptienne, il importe d'abord de connaître
les idées que se faisaient les Égyptiens de la vie dans le
monde-autre ( Religion égyptienne ).
Pour eux, l'humain ne mourait pas entièrement. Outre que sa momie
devait ressusciter un jour, une partie de lui-même restait sur Terre.
Cette partie, nommée double, était intermédiaire entre
le corps et l'âme .
C'était comme une seconde âme, plus matérielle. Le
double avait exactement la forme du corps, auquel il se combinait intimement,
qu'il pénétrait dans toutes ses parties et dont il ne différait
que parce qu'il était immatériel et transparent. Pour lui
restituer le support qu'il avait perdu par la mort
du corps qu'il habitait, on plaçait dans le tombeau un certain nombre
de statues du défunt. Le double retrouvait là la forme exacte
de son ancien domicile et s'y incorporait. De là, pour les Égyptiens,
deux conditions à remplir en construisant leurs sépultures
: loger la momie et loger le double. La momie, qui ne devait plus revoir
le Soleil ,
était placée dans une chambre que l'on murait pour l'éternité.
Le double, qui vivait et à qui s'adressaient tous les hommages de
la famille, habitait une salle ouverte à tout venant.
La chambre funéraire, quand elle
était décorée de figures, ne comportait que des représentations
religieuses et infernales ;
le défunt y était comme entouré de ses concitoyens
nouveaux. La chapelle de réception ne renfermait, au contraire,
que des scènes de la vie civile n'ayant aucun caractère funèbre.
Biographie du défunt, faits principaux et honorifiques de son existence,
tableaux représentant les phases diverses de la vie égyptienne,
chasses, pêches, fêtes, tels étaient, en général,
les ornements ordinaires de la salle du double. Selon les époques
et les localités, ces deux parties de la tombe présentaient,
par rapport l'une à l'autre, des dispositions différentes.
Sous l'Ancien Empire ,
les tombes offrent deux formes principales : la pyramide
et le mastaba .
Toutes les pyramides que l'on a eu l'occasion d'ouvrir sont des tombes
royales; les mastabas, au contraire, ne renferment que les momies
de simples particuliers, ou plus exactement de notables. Dans l'axe central
de la pyramide, soit dans l'intérieur de la maçonnerie, soit
sous le sol, se trouve la partie de la tombe consacrée uniquement
à la momie. Cette partie se compose d'une seule chambre pour les
pharaons peu importants, de plusieurs salles pour ceux auxquels leur règne
plus long a permis de consacrer de nombreuses années à la
construction de leur dernière demeure. Ces salles, à l'origine,
sont fort simples, dénuées d'ornements et ne renferment que
le sarcophage. Un peu plus tard, sous les Ve
et VIe dynasties, on les trouve décorées
de longues inscriptions formant tout un rituel funéraire. Ces chambres
communiquent avec l'extérieur de la pyramide par un couloir en pente
qui s'ouvre au niveau du sol, ou vers la moitié de la hauteur du
monument. Aussitôt le défunt enseveli, ce couloir était
soigneusement refermé par des dalles de pierre disposée par
intervalles dans sa longueur et l'entrée en était recouverte
par le parement général de la pyramide. Quant à la
chapelle de réception, elle était située au bas de
l'un des côtés de la pyramide.
A vrai dire, on n'a pas encore retrouvé
de ces chapelles extérieures dans les pyramides de l'Ancien Empire,
mais dans la nécropole de Méroé
(Soudan), bien postérieure comme époque, quoique les tombes
en affectent également la forme pyramidale, les chapelles du double
sont admirablement conservées. On peut donc en conclure, par analogie,
que des édicules, aujourd'hui disparus, existaient au pied des pyramides
de l'Ancien Empire. Dès qu'il était monté sur le trône,
un roi faisait commencer les travaux de sa tombe et s'arrangeait de manière
qu'elle pût être achevée en peu de temps, aussitôt
sa mort venue. Aussi, les pyramides
étaient-elles construites, non pas par couches horizontales, comme
Hérodote
le laisse supposer, mais par un noyau pyramidal central qui allait s'élargissant
de jour en jour par des revêtements successifs. Ce mode de construction,
mis au jour par les recherches des égyptologues, s'accorde mieux
avec les idées des Égyptiens qui voulaient que l'on pût
juger la longueur d'un règne d'après les seules dimensions
d'une tombe royale.
Le mastaba
avait extérieurement l'aspect d'une pyramide tronquée fort
près du sol. Dans l'intérieur du monument se trouvent les
salles de réception et les chambres où sont enfermées
les statues du double. Cette partie de la tombe est décorée
de scènes de la vie civile, dont on peut se faire une idée
en examinant les tableaux, si souvent publiés, qui sont peints sur
les parois de la sépulture de Ti, à Saqqarah .
En soulevant l'une des dalles de ces pièces, on trouve l'ouverture
d'un puits qui s'enfonce verticalement dans le sol et est obstrué
de briques cassées, de tessons, de mortier. Ce puits, souvent fort
profond, aboutit à la partie réservée à la
momie ;
plusieurs chambres pour les gens riches, une seule pour les moins fortunés.
Ces caveaux funèbres ne sont que très rarement ornés.
Sous le Moyen Empire ,
dont on a retrouvé des monuments funèbres dans les nécropoles
d'Abydos
et de Thèbes
(Drah-Abou'l-Neggah), les tombes sont encore construites et rangées
en plaine. La disposition en a peu changé, les matériaux
employés y sont seulement de moindre importance. Au lieu de blocs
gigantesques de calcaire ou de granit, on se sert plutôt de briques.
Quand aux formes architecturales des sépultures appartenant à
cette époque, l'état d'extrême mutilation des monuments
qui auraient pu nous les transmettre nous oblige à n'en parler qu'à
peine. Dans la nécropole d'Abydos, on retrouve les traces de salles
de réception voûtées. A Thèbes, la partie extérieure
de la tombe semble avoir eu la forme d'un édifice complet, situé
au milieu d'un jardin.
Enfin, sous le Nouvel Empire ,
c. -à-d. à partir de la XVIIIe
dynastie, la tombe change entièrement de forme. Au lieu de s'élever
sur le sol, elle est creusée dans la montagne. Là encore
nous avons à faire la division en sépultures royales et en
sépultures particulières. Pour les rois, les deux parties
de la tombe sont absolument séparées; pour les particuliers,
elles sont réunies intimement. La chaîne de montagne qui borde
Thèbes
vers I'Occident est littéralement criblée de cavités
sombres qui sont les ouvertures d'autant de tombes. Toutes sont construites
sur un modèle uniforme. D'abord, une longue et étroite salle,
parallèle au grand axe du tombeau; puis plusieurs autres salles,
dans l'une desquelles s'ouvre un puits peu profond, conduisant au caveau
de la momie .
Les dernières salles sont ornées de représentations
funèbres et religieuses. La première, dont la porte qui communiquait
avec les autres semble avoir été murée, rappelait
sur ses parois toute l'existence du défunt; c'était la salle
de réception. Une stèle encastrée dans l'une des murailles,
s'adressait aux visiteurs et leur demandait des prières pour celui
qui reposait dans la tombe. Une plate-forme, ménagée devant
l'ouverture extérieure, soutenait un jardinet funèbre, au
centre duquel était creusé un bassin sacré.
Les momies des rois thébains étaient
ensevelies dans une vallée sinistre et solitaire, qui s'ouvrait
à l'Ouest de la ville, et qu'on nomme aujourd'hui vallée
de Bibân-el-Molouk (Vallée des Rois). Une suite de galeries
et de salles, descendant obliquement sous le sol, telle était la
demeure propre du défunt. On en murait l'entrée, et même,
pour mettre le cadavre à l'abri de toute profanation, on en dissimulait
la place en aidant la montagne, très friable en cet endroit, à
s'ébouler devant l'ouverture. Ces hypogées ne contiennent
que des représentations funèbres. La plupart sont très
richement ornés de peintures et de sculptures. L'un des plus remarquable
que l'on connaisse est celui de Sethi Ier,
dont un bas-relief a été enlevé et apporté
au Musée du Louvre ;
les tableaux y sont d'une variété de coloris extraordinaire.
Transport
des briques et du mortier.
C'est dans Thèbes
même, loin de la vallée de deuil, que se trouvent les temples
funéraires qui, pour les rois, répondaient aux salles de
réception des tombes ordinaires. Ces temples, de grandes dimensions,
s'étendent sur la rive gauche du Nil et forment le quartier de la
ville appelé Memnonia par les Grecs. On y trouve représentés
les principaux traits de la vie des rois, fêtes de couronnement,
batailles, triomphes : l'un d'eux y est même figuré au milieu
des plaisirs de son harem. Le terrain ne faisant pas défaut, le
jardinet des simples particuliers se transformait en parc, et le bassin
prenait l'importance d'un grand lac. Un temple funéraire était
comme une vaste colonie chargée de pourvoir elle-même à
son entretien et à sa subsistance. Rien n'y manquait : étables,
greniers, trésors, jardins potagers et jardins fruitiers, canaux
communiquant avec le Nil
et par lesquels arrivaient sans cesse des bateaux chargés
de tributs et d'approvisionnements. Quantité de gens l'habitaient,
servis par des esclaves sans nombre. C'est là que les Égyptiens
allaient, à certaines fêtes anniversaires fixées par
la religion ,
rendre hommage à leurs souverains disparus. Ces temples mêmes
se multipliaient; il n'y en avait pas seulement dans les villes où
les rois étaient ensevelis, mais dans les principales cités
égyptiennes. Ainsi, Ramsès III
eut au moins trois temples funéraires, l'un à Memphis ,
l'autre à Héliopolis ,
le troisième à Thèbes .
En somme, on voit que, malgré les
changements survenus aux différentes époques, la tombe égyptienne
est toujours, en principe, restée la même. Les deux parties
qui la constituaient, la salle funèbre et la salle de réception,
n'ont varié que dans leur position par rapport l'une à l'autre,
et par l'importance que leur donnaient la richesse ou la longévité
de leur possesseur.
L'architecture
religieuse
Un temple égyptien n'est pas un
édifice religieux ouvert librement à tous, renfermant des
salles spacieuses et brillamment ornées où se donnent des
fêtes pompeuses. On n'y voit point les fidèles accourir de
tous côtés pour adorer l'image imposante de la divinité.
Dans un temple d'Égypte, tout est mystère ,
inconnu, obscurité morale et matérielle. Lorsque, après
avoir traversé plusieurs cours et plusieurs salles vastes et bien
éclairées, on dépasse le seuil du temple proprement
dit, on se trouve dans un milieu vague, sombre et froid. A droite et à
gauche, l'oeil entrevoit indistinctement des ouvertures donnant dans des
salles privées entièrement de lumière. On avance,
guidé par de rares points lumineux, semblant des rayons d'étoiles ,
qui tombent obliquement, çà et là, d'étroits
soupiraux percés dans le plafond. Le dallage est à peine
éclairé par places; le haut des colonnes se perd dans l'ombre.
Enfin, on atteint le sanctuaire au fond duquel une niche, plus noire encore
que tout le reste, renferme un attribut mystérieux, qui symbolise
le dieu
du temple, et que personne n'a jamais vu, hormis peut-être les rois
et les prêtres. La divinité s'y fait d'autant mieux sentir
qu'on la voit moins, et un prêtre nouveau, admis pour la première
fois au sanctuaire, devait y éprouver une poignante émotion
de trouble, de respect et de terreur religieuse, produite par la peur du
mystère et de l'ombre impénétrables.
Un temple pharaonique répondrait d'ailleurs
bien mieux à une sacristie qu'à une cathédrale. C'est
une sorte de magasin sacré où les prêtres seuls peuvent
pénétrer, et parfois le roi. Les chambres basses, sans jour,
s'ouvrant de tous côtés sur les salles de l'axe, sont comme
autant d'armoires ayant chacune son usage particulier. L'une reçoit
les vêtements sacrés dont on recouvre les statues
divines, une autre renferme les barques portatives que l'on promène
dans certaines cérémonies
publiques, à dos d'hommes, ou que l'on fait circuler sur des bassins
divins. Les insignes, les accessoires de toutes sortes sont distribués
dans d'autres pièces. Un dépôt d'approvisionnements
reçoit, de toutes les villes tributaires du temple, les vivres qui
doivent pourvoir à la subsistance de ceux qui l'habitent. Un laboratoire,
dont les murs sont couverts de recettes de parfumerie gravées en
hiéroglyphes, voit confectionner chaque jour les huiles et les onguents
dont on oint les statues divines. Des cryptes ,
fermées par des ouvertures secrètes qui font songer au conte
de Rhampsinite, s'étendent dans l'épaisseur des murs
et recèlent les richesses les plus importantes du temple. Aucune
salle habitable; les prêtres n'y demeuraient pas. Nulle trace fumeuse
montrant qu'on y ait jamais allumé des lampes. Les cérémonies
du culte se célèbrent en dehors du temple obscur, dans les
premières cours, sur les terrasses, dans la partie comprise entre
le monument et l'enceinte qui l'entoure.
-
Bas-relief
du temple d'Abydos.
À Abydos ,
on trouve deux cours, puis deux colonnades, et le temple retourne sur lui-même,
en équerre. A Tentyris (Denderah ),
au contraire, le temple s'ouvre par la colonnade. A Louqsor ,
deux cours également, mais ne communiquant l'une avec l'autre que
par une longue et haute galerie perpendiculaire. A Karnak ,
un petit temple, bâti sous la XIIe
dynastie (Moyen Empire ),
est devenu peu à peu, par des embellissements successifs, l'un des
plus vastes monuments que l'on connaisse. Chaque souverain a cru devoir
ajouter, devant la façade qui existait, une façade plus monumentale
encore; il en résulte que les cours et les colonnades y sont en
fort grand nombre. D'autre part, le sanctuaire s'est développé
de la même manière. A mesure que les pylônes s'élargissaient
par devant, l'édifice, pour garder ses proportions, allait s'agrandissant
par derrière, de sorte que la chapelle intérieure finit par
se trouver comme perdue au milieu de plusieurs rangées parallèles
de chambres et de couloirs.
D'autres temples, à Eilithyia (El
Kab ),
à Éléphantine ,
à Philae ,
ne sont, au contraire, composés que d'une pièce unique. Généralement,
dans les temples compliqués, lorsque l'on ne tient compte que de
la partie la plus ancienne, on se trouve en présence d'un édifice
relativement assez simple; les agrandissements seuls en ont modifié
la forme primitive. Dans diverses villes d'Égypte et de Nubie ,
on rencontre des temples creusés dans la montagne, et ordinairement
désignés sous le nom de spéos. Naturellement,
les pylônes, les cours ne s'y retrouvent pas; la façade en
est décorée de gigantesques statues sculptées à
même le rocher. Ces spéos, - car toute modification à
la règle générale a sa raison d'être, - n'existent
que dans les localités où la montagne est si rapprochée
du Nil que la place manquait totalement pour édifier un temple.
En somme, si les temples d'Égypte sont si variés, on ne doit
attribuer cette variété qu'aux différences d'époques
ou de localités, au temps plus ou moins long que vécurent
leurs constructeurs, aux sommes d'argent qu'ils purent y consacrer, au
goût des architectes chargés d'en dresser les plans, à
l'importance des divinités auxquelles ils étaient destinés,
à la disposition spéciale des lieux, et enfin à la
proximité de carrières fournissant tels ou tels matériaux.
L'architecture
civile
On n'a que fort peu de restes de l'architecture
civile des anciens Égyptiens. Les sujets des pharaons, en effet,
n'édifiaient solidement que les temples et les tombes. Ils ne considéraient
leurs habitations, ainsi que nous l'apprend un ancien voyageur grec, que
comme des hôtelleries où l'on passe un jour, et réservaient
tous leurs soins pour la construction de leurs funèbres et éternelles
demeures. Les maisons étaient bâties en matériaux fort
peu durables, tels que la brique, le pisé ou le bois. De là
vient qu'il nous reste à peine quelques ruines d'habitations égyptiennes.
On peut néanmoins se rendre compte de ce que pouvait être
une maison égyptienne par les représentations que nous en
donnent les peintures sépulcrales et même par quelques minuscules
spécimens qui sont parvenus jusqu'à nous. Dans les demeures
d'une certaine importance, les chambres étaient disposées
quadrangulairement autour d'une cour assez vaste. Une galerie, soutenue
par des piliers, longeait ces salles et permettait de passer de l'une dans
l'autre sans rester à découvert sous le ciel brûlant.
Aucune fenêtre ne s'ouvrait sur l'extérieur, la lumière
et l'air venaient de la cour; une étroite porte était la
seule communication avec le dehors. Ces chambres étaient surmontées
d'une terrasse circulaire à laquelle on arrivait par un escalier
placé dans un angle de la cour.
Parfois, comme dans bien des maisons du
Caire ,
une ouverture percée dans le plafond servait à aérer
l'intérieur. Elle était recouverte d'un auvent disposé
obliquement vers le nord, de façon à intercepter les rayons
du Soleil, tout en laissant pénétrer dans l'habitation les
brises fraîches venant du côté de la Méditerranée.
Les maisons de paysans comprenaient une petite cour entourée de
murailles assez élevées et, au fond, deux ou trois pièces,
en forme de hangars, surmontées toujours d'une terrasse; en Orient,
la terrasse, où le soir on va prendre le frais, est un luxe accessible
à tous. Dans les grandes villes, à Thèbes ,
par exemple, les maisons avaient plusieurs étages; dans ce
cas, le rez-de-chaussée était construit plus solidement,
en pierres de taille. Elles étaient fort étroites, et les
étages assez élevés; des fenêtres donnant sur
la rue, et grillées peut-être comme aujourd'hui, à
l'aide de moucharabiehs, en éclairaient l'intérieur.
Construction
d'une maison.
On pourrait, grâce à un hasard
historique étrange, reproduire le plan entier d'une ville de la
XVIIIe dynastie (Nouvel Empire ).
Aménophis
IV (Akhenaton) fit, en effet, construire de toutes pièces une
cité qu'il nomma Pa-aten. Il l'habita quelque temps dans le but
de supplanter Thèbes .
Mais ses successeurs retournèrent à l'ancienne capitale,
et la ville de Pa-aten, toute neuve encore, fut désertée
de tous ses habitants et laissée à l'abandon. Elle n'eut
donc pas le temps de s'user comme les autres villes égyptiennes
et les restes s'en retrouvent aujourd'hui, presque intacts, près
du village arabe de Tell-el-Amarna .
La ville avait environ 3 kilomètres de longueur. Des rues étroites
et disposées en angles droits la parcouraient en tous sens les maisons
y étaient construites en calcaire et en briques et, d'après
les arasements qui en subsistent, devaient, comme à Thèbes,
avoir plusieurs étages. Des carrefours, peu de places publiques,
si ce n'est autour des palais et des temples, qui étaient séparés
des demeures privées par un assez grand espace de terrain. Peut-être
les rues étaient-elles couvertes, comme le Mouski au Caire, pour
abriter les promeneurs. En effet, dans les ruines d'une ancienne ville
égyptienne de Nubie ,
peu connue, et située près du village moderne de Méhendi,
on a trouvé presque toutes les rues protégées contre
le Soleil par de longues voûtes percées, de loin en loin,
d'ouvertures destinées à donner du jour et de l'air.
C'était surtout à leurs habitations
de campagne que les riches Égyptiens donnaient quelque importance.
C'étaient des sortes de cottages construits en briques et
en charpentes laissées à nu entre la maçonnerie. Les
pièces de bois, disposées de manière artistique, contribuaient
à donner à la maison un certain cachet pittoresque. Ces pavillons,
assez petits, se trouvaient en assez grand nombre dans les propriétés.
L'un servait de chambre à coucher, un autre de salle à manger,
un troisième de salon de réception. D'autres, moins soignés,
renfermaient les cuisines, les offices, les greniers, les chambres des
serviteurs, etc. De grandes vérandas y laissaient l'air entrer librement.
A la campagne, on avait moins besoin de préserver du Soleil les
habitations qui étaient basses et se trouvaient ainsi ombragées
par les grands arbres. On vivait au jardin. Des allées bien abritées
s'y trouvaient à profusion ainsi que des tonnelles, des kiosques,
des pièces d'eau et des canaux sur lesquels circulaient des bateaux
de plaisance ornés d'épais tendelets.
Les représentations nous montrent
que, sous le rapport du goût et du confortable, les Égyptiens
savaient donner à leurs maisons rustiques tout l'attrait possible.
Chose assez curieuse, on n'a pas retrouvé en Égypte un seul
monument qu'il soit permis de nommer convenablement un palais. Les ruines
que l'on a prises pour des palais se sont toutes trouvées, après
examen, être des ruines de temples. Où les pharaons habitaient-ils?
Dans les temples, peut-être, quoique aucun d'eux ne soit guère
habitable, si ce n'est celui de Médinet-Habou .
Aussi, est-ce généralement ce monument que l'on a cité
comme exemple de palais égyptien. Mais nous savons, par des documents
certains, que c'était le temple funéraire de Ramsès
III, et lui-même nous en a laissé la description en le
qualifiant de Temple de millions d'années, ce qui signifie,
dans la phraséologie égyptienne, temple funèbre.
Il est probable que les palais royaux,
s'il y en a eu, n'étaient guère plus durables que les demeures
des particuliers et que c'est pour cette raison que l'on n'en a pas retrouvé
de traces. Mais, probablement, il n'en a jamais existé. Aménophis
III nous apprend que c'est dans le temple de Louqsor
qu'il passa toute sa jeunesse et nous pouvons peut-être conclure
de ce fait que les rois vivaient dans les temples, inaccessibles au commun
des mortels, et invisibles comme la divinité.
En résumé, la maison égyptienne
n'était pas destinée à durer. Dans les villes, on
la bâtissait comme on pouvait, selon le terrain dont on disposait,
et l'on ne songeait qu'a bien s'y abriter de la chaleur. A la campagne,
au contraire, on savait l'entourer de luxe et de coquetterie et, si elle
n'était guère solide, la rendre du moins agréable
à habiter pendant toute une existence, et juste assez durable pour
qu'elle pût se maintenir jusqu'à la mort de son propriétaire.
L'Architecture
militaire
Les spécimens de constructions militaires
de l'ancienne Égypte ne sont pas très nombreux. Nous savons
par les monuments que, dès l'Ancien Empire ,
les pharaons firent construire vers l'isthme de Suez des tours de garde
destinées à protéger le pays contre les incursions
des nomades arabes, mais nulle trace de ces ouvrages n'est parvenue jusqu'à
nous. Plus tard, Amen-em-hâ Ier,
fortifia cette ligne de défense par une solide muraille dont aucun
reste ne nous marque aujourd'hui l'emplacement ou la direction exacte.
Un de ses successeurs fit bâtir une forteresse à Pselchis,
en Nubie ,
afin de tenir en respect les populations nubiennes, toujours prêtes
à se révolter. Enfin, Sésostris III édifia,
à la seconde cataracte, qui était alors la limite méridionale
des possessions égyptiennes, deux forts importants qui, heureusement,
existent encore. Ce sont certainement les plus anciens travaux militaires
que l'on connaisse, car ils remontent à une antiquité d'au
moins quatre mille ans.
L'un de ces forts est bâti à
Semneh, sur la rive gauche du fleuve, l'autre à Kummeh, de l'autre
côté de l'eau. L'emplacement en avait été admirablement
choisi. Une colline assez haute barrait le Nil à cet endroit. Les
eaux se frayèrent un passage à travers la pierre et une ligne
étroite de rochers, formant cataracte, se trouva étranglée
entre deux promontoires élevés. Ce furent ces deux promontoires
qui reçurent les forts de Sésostris, lesquels commandaient
ainsi le fleuve et la vallée. Ces édifices sont construits
en briques crues, soutenues à diverses hauteurs par des madriers
de dattier disposés horizontalement, et les murailles en ont 8 m
d'épaisseur à la base et 4 au sommet, sur une hauteur de
25 m environ. Un certain nombre de tours, surmontées de créneaux,
les encerclent. Ces tours ont 2 ou 3 m de saillie et sont défendues
par des mâchicoulis d'où les assiégés pouvaient
laisser tomber sur leurs ennemis de lourds projectiles. Autour des forteresses
s'étend un fossé de 30 à 40 m de largeur. Escarpe,
contrescarpe, rien n'y manque. Un glacis, régnant autour de l'ouvrage,
constituait la ligne avancée de défense. En somme, ces monuments
prouvent que les Égyptiens étaient déjà très
avancés sur l'art de la fortification.
On a retrouvé également,
à Abydos ,
un édifice, nommé aujourd'hui la Chounet ez-zébib,
que l'on croit avoir été une forteresse. C'est une sorte
de bâtiment élevé, quadrangulaire, entouré d'un
mur moins haut, très épais, laissant tout autour du fort
un chemin de ronde. Les entrées, très étroites, sont
disposées de telle sorte que les assaillants ne pouvaient s'y engager
que fort peu à la fois et devaient passer par des coudes nombreux
et faciles à défendre. Cet édifice, qui se trouvait
compris dans l'enceinte de la ville, n'était pas d'ailleurs construit
de façon à subir des assauts sérieux; c'était
plutôt un poste d'observation de la terrasse duquel on pouvait surveiller
les gorges communiquant du désert en Égypte, et prévenir
toute attaque de la part des Bédouins nomades.
La plupart des villes égyptiennes
étaient environnées de larges et solides murailles. L'enceinte
d'Héliopolis
se distingue encore, quoique à moitié recouverte par suite
de l'exhaussement du sol, Nous savons, par les documents hiéroglyphiques,
que Thèbes ,
Memphis ,
Napata ,
étaient des places fortes. A El-Kab ,
sur l'emplacement de l'ancienne Éilithyia, les remparts sont admirablement
conservés. Ils forment un grand quadrilatère autour de la
ville, sont construits en briques crues de fort grandes dimensions, et
ont une épaisseur de 20 m environ. Aucune tour, aucune porte; on
n'avait probablement accès dans la ville que par des voûtes
basses percées au bas du mur. Des escaliers, disposés intérieurement
aux quatre angles, permettaient aux défenseurs d'Elithyia d'atteindre
le sommet des remparts et de tirer sur l'ennemi, abrités derrière
les créneaux. Le changement de niveau du sol ne peut permettre de
savoir si les enceintes des places fortes étaient ou non protégées
par des fossés. Tels sont les seuls renseignements, peu considérables,
on le voit, que les monuments nous permettent de réunir au sujet
de l'architecture militaire.
L'esthétique
Il nous reste, comme conclusion, à
parler de l'esthétique. Les Égyptiens, avant tout, recherchent
l'effet dans l'immense et dans le massif. Les Pyramides ,
le Sphinx ,
les statues de Memnon ,
et bien d'autres monuments admirés de toute antiquité, frappent
l'imagination bien plus par leurs dimensions colossales que par leurs formes
ou leurs grâces. Multiplier, augmenter, agrandir le plus possible,
sans concevoir de limites, tel est le but de tout constructeur égyptien.
La patience, la ténacité, le mépris du nombre d'années
et de la main-d'oeuvre nécessaire, telles étaient les qualités
qui permettaient aux Égyptiens d'atteindre le résultat voulu.
Khéops attacha, pendant trente ans, des foules colossales aux travaux
de son monument funèbre; le temple de Karnak ,
commencé - sous la XIIe dynastie,
n'était pas encore considéré comme assez grand, vingt
siècles après, sous les Ptolémées,
et il est probable que si les pharaons existaient encore, l'oeuvre d'agrandissement
continuerait de plus belle.
Et pourtant, malgré la recherche
du grand, les effets de détail ne sont pas méprisés,
bien au contraire; mais, à dessein ou non, ils disparaissent ordinairement
dans la masse. Un pylône, dont tout l'effet réside seulement
dans la hauteur, dans la forme et dans la simplicité grandiose,
n'en est pas moins couvert, du bas jusqu'en haut, sans qu'un seul pouce
de pierre soit négligé, de mille représentations et
de mille inscriptions, si haut placées parfois qu'on peut à
peine les distinguer aujourd'hui aux jumelles ou au téléobjectif.
Les hypogées, murés pour toujours aussitôt après
les funérailles, les sanctuaires des temples, qui, n'étant
jamais éclairés, n'ont jamais pu être admirés,
sont couverts de peintures et de sculptures patiemment et minutieusement
exécutées. Néanmoins, si les Égyptiens voulaient,
avant tout, le grand et le massif, ils n'en savaient pas moins, lorsqu'un
monument devait être petit, lui donner du charme et de la légèreté.
Le petit temple de Philae ,
le sanctuaire d'Éléphantine ,
aujourd'hui détruit, et d'autres monuments encore, en sont des preuves
frappantes. Mais, il faut l'avouer, ce ne sont là que des exceptions.
Le beau, tel que, par exemple, le concevaient
les Grecs, était inconnu des Égyptiens; étonner l'esprit
était leur seul orgueil, bien plus que le séduire. Sous ce
rapport, on peut dire que les Égyptiens ont admirablement atteint
le but qu'ils se proposaient, car, depuis Homère,
qui célébra les cent pylônes de Thèbes ,
jusqu'au plus moderne touriste, qui publie ses notes de voyages, jamais
les monuments égyptiens n'ont cessé de forcer l'étonnement
et l'admiration enthousiastes de ceux qui les ont vus. (Victor
Loret). |