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Accent
Le mot accent, dans son acception la plus générale, exprime l'élévation ou l'abaissement de la voix sur les différentes syllabes d'un mot. Dans le premier cas il est aigu, dans le second cas il est grave. Ainsi, dans le mot français aimable, les syllabes ai, ble, ont l'accent grave; la syllabe ma, l'accent aigu : dans le mot latin amabilis, la syllabe ma a l'accent aigu, et les trois autres l'accent grave; dans le mot grec thalassa, c'est la première syllabe qui a l'accent aigu, et la voix s'abaisse sur les deux dernières. L'accent aigu est souvent appelé en français' accent tonique ou prosodique. Le mot accent vient du latin' accentus, formé de ad et de cantus, et traduction exacte du mot grec' prosôdia (de pros, auprès, et ôdé, chant), c.-à-d. chant dont on accompagne une syllabe, les langues méridionales étant beaucoup plus chantantes que celles du nord. Le mot tonique est venu, par l'intermédiaire du latin, du mot grec tonos, tension (de la voix), lequel avait pris chez les Romains la double forme tonus ou tenor (anciennement tonor, selon Quintilien). 

En règle générale, un mot ne peut avoir qu'un accent tonique. Dans la langue grecque, cet accent porte toujours sur une des trois dernières syllabes, sans jamais pouvoir reculer plus loin, quelle que soit la longueur du mot. Il porte sur la dernière dans potamos, sur l'avant-dernière dans éméra, sur la 2e avant-dernière dans anthrôpos. En latin, l'accent des polysyllabes ne peut porter que sur deux syllabes, l'avant-dernière et la 2e avant-dernière : amabas, admonebant, amabimini, admonuero. En français, l'accent n'affecte que deux places, la dernière syllabe et l'avant-dernière; la dernière si elle est sonore, l'avant-dernière si la dernière est muette: ainsi, vertu, vertueux, vertueuse, triomphant, triomphe, adorateur, adorable. Dans les mots dérivés du latin ou d'une autre langue étrangère (le grec et l'anglais exceptés), la syllabe accentuée est presque toujours conservée avec son accent, quelque défiguré que soit le mot : carême (de quadragésime), aumône (d'eleemosyna), esclandre (de scandalum). Entre autres exceptions, il faut citer les mots comme maxime, cantique, venus de mots accentués sur l'antépénultième qui n'ont pas éprouvé de syncope en devenant français, et, par conséquent, les infinitifs en oir venus de verbes latins en ère, comme savoir (sapere), recevoir (recipere), etc., et les infinitifs en ir qui ne viennent pas d'un verbe de la 2e ou de la 4e conjugaison, comme courir (currere), quérir (quaerere). Si benedicere a fait bénir, c'est à cause de la syncope.

Cette règle, consistant à maintenir la partie accentuée avec son accent, est observée aussi en italien, et plus généralement qu'en français : amavano, amare, scrivere, udito, amico, buono, possibile, grandissimo, civita, virtu, etc. Il faut observer qu'en italien l'accent recule quelquefois sur la 3e avant-dernière et mêmesur la 4e syllabe. 

Dans la langue espagnole, formée également en grande partie du latin, les infinitifs en ar, er, ir, ont l'accent sur ces finales, comme les infinitifs français en er et en ir; les imparfaits en ava (abom) l'ont sur l'avant dernière, aussi bien que ceux en asse (assem); les superlatifs en issimo l'ont sur is, comme en italien. Dans ciudàd et dans reàl, la finale a l'accent tonique en vertu du même principe qui l'y a maintenu dans le français cité, royal, etc. D'ailleurs, c'est une règle générale qu'un mot espagnol terminé par une consonne a l'accent sur la dernière syllabe. Comme en grec, l'accent ne recule pas au delà de la 2e ayant-dernière. 

En allemand, l'accent tonique repose, pour les mots simples, sur la syllabe radicale : gebet, prière; gebet, donnez. Les substantifs et les adjectifs composés ont l'accent sur le premier mot : baumoel, huile d'olive; oelbaum, olivier; dunkel-blau, bleu-foncé. Les adverbes composés ont l'accent sur la dernière syllabe (umher, herum, autour), ainsi que les prépositions composées (damit, womit). Il faut faire les exceptions suivantes : 1° les mots terminés par ei, ie, ist, et en général par une désinence étrangère, ont l'accent sur la dernière syllabe; 2° les préfixes un, ur, erz, prennent toujours l'accent; 3° certaines particules, bien qu'inséparables et sans accent devant le verbe, prennent l'accent devant les substantifs dérivés de ces verbes (unterhalten, entretenir; unterhalt, entretien), mais le même substantif avec une désinence reprend l'accent du verbe (unterhaltung, entretien). 

En anglais, l'accent tonique est généralement sur la syllabe radicale, surtout dans les mots d'origine saxonne : steadily, nightingale. Dans les substantifs et adjectifs composés, il est sur le premier mot : workman, grandfather, short-legged. Dans les mots de deux syllabes qui ne peuvent se décomposer, l'accent est sur la 1re, à moins que la 2e ne se compose d'une diphthongue ou de deux voyelles de suite. Dans un verbe de deux syllabes qui ne peut se décomposer, et qui finit par deux consonnes ou par une consonne et un e muet, l'accent se place sur la 2e syllabe : to acquaint. On le met sur la pénultième : 1° dans les polysyllabes dont la terminaison renferme ia, ie, io, ion, ic, ish, atar; 2° dans ceux qui ont à la pénultième une voyelle suivie de plusieurs consonnes. Les polysyllabes auxquels ne peut s'appliquer aucune des règles précédentes, ont généralement l'accent sur l'antépénultième.

Outre les noms d'accent aigu (oxytonos) et d'accent grave (barytonos), les Grecs imaginèrent un terme pour désigner l'accent de certaines syllabes longues dans lesquelles il semble qu'on entendit successivement et presque à la fois l'aigu et le grave; c'est le mot périspôménè (spaò, tirer; péri, autour), que les Latins ont traduit par circumflexus (flectere, courber), d'où le français circonflexe. Ainsi l'oreille distinguait sans doute, dans la dernière syllabe de mouson et de philein, les deux intonations successives que faisaient entendre les deux dernières syllabes de mousaôn, mouséôn, philéein. On peut jusqu'à un certain point se faire une idée de cet accent d'après la prononciation de la dernière syllabe des mots français terminés par une voyelle suivie d'un e muet (Pompée, impie, ils prient), laquelle ne sonne pas dans le débit soutenu comme celle des mots bonté, ami, prix. En grec, le circonflexe ne peut se mettre que sur les deux dernières syllabes : sur la dernière si elle est longue, mouson, timan, képhalès; sur l'avant-dernière, si elle est brève : mousa, ptosis, luson. Dans la langue latine l'accent circonflexe affectait : 1° les monosyllabes longs par nature, comme mos, dos, flo, spes, res, mons; 2° l'avant-dernière, si elle était naturellement longue, des polysyllabes, comme Roma, Romanus. Mais les mots ars, doctus, Metellus, avaient l'accent aigu, ces syllabes étant brèves de leur nature et ne comptant comme longues que dans la versification.

La langue chinoise renfermant beaucoup de mots qui s'écrivent de la même manière sans avoir le même sens, on a dû recourir à l'accent tonique pour prévenir les ambiguïtés. En Chine, chaque mot, ou, ce qui revient au même, chaque syllabe, peut recevoir 5 accents (ou tons) différents, suivant qu'on le prononce d'une façon plus ou moins aiguë ou grave, et ainsi un seul mot répond à 5 objets différents : par exemple, le son ya, suivant l'accent qu'on lui donne, signifie Dieu, mur, excellent, stupidité, ou oie; le mot par lequel on dit monsieur en s'adressant à une personne, signifie bête en variant l'accent. La langue chinoise ne possède que 489 monosyllabes primitifs; mais, à l'aide des tons qui les affectent, ils peuvent indiquer plus de 2000 objets différents, qu'on a encore le moyen d'augmenter en aspirant les mots. 

En hébreu, l'accent tonique se place sur la dernière syllabe dans la plupart des mots, quelquefois sur la pénultième, jamais sur l'antépénultième. C'est au moyen de l'accent qu'on y distingue les homonymes : banu (ils bâtirent), banu (en nous). La langue hébraïque a, en outre, des accents de ponctuation.

En dehors de l'accent aigu et de l'accent grave, il y a un certain degré d'élévation, libre et mobile, qui constitue la variété du sentiment dans la lecture ou dans le débit. C'est ce qu'on appelle accent pathétique ou oratoire, parce que les orateurs surtout y ont recours pour remuer les émotions. Cet accent se retrouve dans toutes les langues, et est pour ainsi dire naturel à tous les humains, qui l'emploient toutes les fois qu'ils parlent sous l'empire d'un sentiment vif ou d'une passion véhémente. De là les locutions françaises : les accents de la douleur, de la pitié, de la tendresse, de la haine, etc.

L'accent oratoire, non plus que l'accent tonique, ne sont représentés par aucun signe écrit dans les langues modernes. Il en fut de même pour les livres grecs jusqu'au IIIe siècle av. J.-C. A cette époque, la langue hellénique, transplantée en Orient par la conquête d'Alexandre, et propagée par les établissements monarchiques de ses généraux, s'altérait de jour en jour sur un sol étranger. Afin de prévenir la violation des règles de l'accent tonique, le grammairien Aristophane de Byzance imagina une notation qui indiquerait les syllabes où la voix devait s'élever, et qui s'appela aussi Accent. Ainsi, on mit l'accent aigu sur la dernière syllabe de lutheis, sur l'avant-dernière de luthentos, sur la 2e avant-dernière de luomenoi; on mit l'accent circonflexe sur la 2e de lutheisa, lutheisan, lutheisai, et sur la dernière de lutheisôn. Quant au signe que nous appelons accent grave, il indique, en grec, qu'une syllabe finale ayant l'accent aigu ne doit faire entendre qu'une demi-intonation lorsque le mot ne termine pas un sens.

Chez les Romains, l'accent tonique ne se marquait pas, si ce n'est, à ce qu'il semble, dans certains livres de luxe. Quelquefois on surmontait de l'accent circonflexe ou du signe de la longue (-) les syllabes de certains mots qui se confondaient pour l'oeil avec d'autres dont les syllabes correspondantes étaient brèves, comme la 1re de mlus (pommier), qui se distinguait ainsi pour l'oeil de mlus (mauvais), et la dernière de nôta (fém. sing., ou plur. neutre de notus), qu'on ne pouvait plus confondre avec le substantif féminin nöta. Quant aux accents qu'on trouve dans certaines éditions imprimées, ils sont de l'invention des éditeurs modernes ou des premiers imprimeurs. 

En français, où les signes d'accentuation ne paraissent pas remonter plus haut que le règne de Louis XlII, l'accent tonique ne se marque point. Les signes connus sous le nom d'accents n'ont aucun rapport avec l'élévation ou l'abaissement de la voix. L'accent aigu, qui n'affecte que l'e, indique un son fermé, ou occupe la place d'une consonne étymologique : été (de aestas), j'étais (de stabam), épi (de spica). L'accent grave se met souvent sur l'e, pour indiquer un son ouvert (succès, règle, etc.); il figure sur l'a dans les adverbes çà, là, déjà, et la préposition à; sur l'u dans l'adverbe . L'accent circonflexe affecte toutes les voyelles, excepté l'y. Il indique souvent, outre la longueur du son, soit une contraction : âge, rôle (aage, roole), soit une suppression de consonne, notamment s : vous aimâtes (d'amastis), qu'il aimât (aimast, de amasset), croître (croistre, de crescere). Il sert encore de signe de distinction entre le participe et la préposition du, l'adjectif sûr et la préposition sur, quoiqu'il puisse d'ailleurs dans ces mots s'expliquer d'une façon étymologique. Il est abusif dans apparaître, il apparaît, venus de apparere, apparet, qui ont fait anciennement apparoir, il appert.

Accent désigne aussi la façon d'articuler et de prononcer les mots, qui est propre non seulement à chaque langue, mais aux diverses prononciations locales de la même langues. Ainsi, en France, on distingue l'accent flamand, l'accent normand, l'accent picard, l'accent bourguignon, l'accent gascon, etc. Les Gascons élèvent la voix où d'autres Français l'abaissent; ils abrègent certaines syllabes, longues en d'autres localités, comme à Paris (par consquent au lieu de par conséquent) ils prononcent plus sèchement les syllabes nasales an, en, in, on, un, etc. Les Parisiens prononcent [in] l'article un au lieu de [eun] en français standard. (B.).
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