 |
Watteau
ou Wateau (Jean Antoine). - Peintre,
né à Valenciennes le 16 octobre 1684, mort à Nogent-sur-Marne
le 18 juillet 1721. Il était fils d'un maître couvreur, marchand
de tuiles, chargé d'une nombreuse famille. Vers l'âge de dix
ans, il fut mis en apprentissage chez J.-A. Gérin, l'un des peintres
renommés de la ville, dont le musée et les églises
de Valenciennes conservent quelques ouvrages, de valeur médiocre,
dans le goût flamand. Gérin mourut le 7 juin 1702. Peu de
temps après, on trouve le jeune homme à Paris ,
sans protection, sans ressources, mais décidé à s'en
procurer par le travail. Engagé d'abord par un peintre sans clients,
Métayer, qui ne peut le nourrir, il passe chez un fabricant de peintures,
au Pont Notre-Dame, qui l'emploie, avec quelques autres apprentis, à
copier, en nombreux exemplaires, des images religieuses et. des tableaux
de genre, notamment une Vieille Liseuse de Gérard Don, et un Saint
Nicolas, très recherché par les dévots.
Tout en se livrant à cette besogne
insipide moyennant « trois livres par semaine et la soupe tous les
jours », Watteau s'était lié avec un peintre d'Anvers ,
J.-J. Spoede, élève de l'Académie royale, et avec
Claude Gillot, peintre, dessinateur, graveur, décorateur, d'une
verve intarissable, et d'une fantaisie originale. Gillot, ayant vu quelques
dessins
ou tableaux de Watteau, l'invita à
venir demeurer chez lui. L'accord entre le maître et l'élève,
d'humeur également vive, ne fut pas de longue durée. Néanmoins,
Watteau conserva toujours pour Gillot une grande reconnaissance, car «-c'est
chez lui qu'il se débrouilla complètement », dit Gersaint.
C'est bien chez Gillot, en effet, qu'il prit le goût des scènes
de théâtre, des fantaisies galantes, des arabesques
à figurines, des mythologies et des singeries, et qu'il s'enhardit
dans ses tendances naturelles à observer sans cesse les réalités
environnantes et à jouir, en rêveur délicat, du spectacle
de la vie mondaine ou rustique.
De l'atelier de Gillot il passa dans celui
de Claude Audran, peintre d'arabesques
et de grotesques, en grand renom, et devint
vite, pour lui, un précieux collaborateur.
Audran habitait le Palais du Luxembourg ,
dont il était le conservateur, le «-concierge-»,
comme on disait alors. Antoine Watteau demeura plusieurs années
avec lui, complétant ses études techniques par l'admiration
quotidienne des grandes peintures
de Rubens décorant la galerie de Médicis
(aujourd'hui au musée du Louvre )
et trouvant, à loisir, des sujets incessamment renouvelés
d'observation et de rêve dans la foule des élégants
promeneurs et des belles promeneuses qui fréquentaient les jardins
à la mode, autant que dans les aspects variés de ce jardin
lui-même, alors très vaste, très orné et cultivé
en certaines parties, très boisé, en d'autres, désert
et presque sauvage. Ses travaux, à cette époque, semblent
avoir été, presque exclusivement, des travaux décoratifs,
peintures de lambris, de paravents, d'écrans, de clavecins. Afin
d'étudier le modèle vivant, il suivait d'ailleurs les cours
de l'Académie royale. Le 6 avril 1709, il fut admis en loge, pour
le concours du grand prix, avec Hutin, Vernansal l'aîné, Grison,
Parrocel. Le 31 août, le jury, composé de Coysevox,
Girardon, Jouvenet, de La Fosse, Rigaud,
Largillière, décerna le premier prix à Grison; Watteau
n'obtint que le second.
-
La
Boudeuse (musée de l'Ermitage), par Antoine Watteau.
C'est à ce moment que, désirant
revoir sa famille et son pays, il fit montrer par Spoede à un marchand
de tableaux, Sirois, une petite peinture ,
faite en ses moments de loisir et suivant son goût personnel,
le Départ des troupes. Sirois en offrit 60 livres et commanda
un pendant, Halte d'armée, que le peintre put aller exécuter
à Valenciennes, où les passages de soldats, après
la bataille de Malplaquet, lui offrirent de continuels sujets d'études.
Son séjour auprès des siens se prolongea assez longtemps;
de cette époque datent les Fatigues de la guerre, les Délassements
de la guerre, l'Escorte d'équipage, le Défilé,
et une quantité d'études militaires d'après nature.
L'amour du peintre pour Rubens ne se révèle
qu'à peine encore dans ces petits tableaux, d'une observation précise
et juste, d'une touche nette et vigoureuse, mais d'une couleur brune et
sombre, presque monochrome, qui leur donnait, pour les contemporains, un
aspect de vieilles peintures.
C'est seulement après son retour
à Paris ,
en 1712, où il descendit d'abord chez Sirois, que, par suite de
circonstances diverses, le génie du coloriste éclatant et
savoureux prit enfin possession de lui-même. Pierre Crozat, le collectionneur
enthousiaste et éclairé, qui avait réuni, dans son
hôtel de la rue de Richelieu, dix-sept mille peintures ,
objets d'art et dessins, commanda à
Watteau, pour sa salle à manger, quatre panneaux, les Quatre
Saisons. La même année, le 30 juillet, le jeune peintre
est agréé par l'Académie, sur le vu de ses ouvrages,
et charge Coypel et Barrois de lui demander son
tableau de réception, dont le sujet est laissé à sa
volonté. Watteau, rêveur et maladif, inquiet et instable,
ne travaillant bien qu'à ses heures et à sa fantaisie, toujours
mécontent de lui-même, devait laisser passer près de
cinq années sans fournir l'oeuvre promise. Vainement, chaque année,
l'Académie lui faisait rappeler ses engagements. C'est seulement
le 28 août 1717 qu'en désespoir de cause, il livrera, sans
même l'achever, l'Embarquement pour Cythère (musée
du Louvre ),
et sera reçu définitivement académicien. Ce chef-d'oeuvre
n'était, en effet, pour lui qu'une esquisse préparatoire,
puisqu'il devait se remettre bientôt à traiter le même
sujet, en y ajoutant de nombreuses figures, sur une toile plus travaillée
et plus poussée, qui se trouve aujourd'hui à Berlin
(Château de Charlottenburg).
-
L'Embarquement
pour Cythère (Louvre), par Antoine Watteau.
Ces cinq années qui s'écoulent
entre son élection et sa réception à l'Académie,
de 1712 à 1717, sont, d'ailleurs, les plus laborieuses, les plus
fécondes, et, semble-t-il, les moins malheureuses de sa courte vie.
N'était l'instabilité de son caractère qui le fait
sans cesse déménager, pour fuir les importuns et suivre librement
son rêve, il trouve autour de lui toutes les satisfactions de l'intelligence
et de l'amitié. Sirois et son gendre, Gersaint, s'occupent de la
vente de ses tableaux, le comte de Caylus et son
ami Hénin deviennent ses compagnons de travail, Crozat redouble
de prévenances et lui offre un logement dans son hôtel, en
1715. C'est le moment où Paris ,
délivré par la mort du vieux Louis
XIV d'un long régime de pruderie maussade, reprend, avec la
Régence, des habitudes de vie libre et joyeuse. Les comédiens
italiens, exilés depuis 1697, rentrent en triomphe. Dans l'hôtel
de Crozat, à Paris, ce ne sont que concerts et séances musicales;
dans sa villa, à Montmorency, ce ne sont que réceptions,
collations, divertissements. De tous côtés, au théâtre
et à la ville, se succèdent les fêtes galantes; le
peintre n'a qu'à regarder pour produire des chefs-d'oeuvre d'élégance
vive et rieuse, de coquetterie aimable, tendre on passionnée. Les
beaux peintres vénitiens qu'il
consulte chaque jour chez Crozat, Titien, Giorgione,
Campagnola, Véronèse, les Bassan,
figuristes et paysagistes, qu'il étudie avec passion, faisant des
esquisses d'après leurs tableaux, copiant presque tous leurs dessins,
lui donnent d'utiles conseils dont il profite avec entrain.
«
Longue période de rêverie et d'étude, dit P. Mantz.
Il montre alors une grande diversité de caprices et des ambitions
compliquées. C'est une douce flânerie, dans l'idéal.
»
On peut rapporter à cette période
les études de vues mythologiques ,
sous des influences vénitiennes et flamandes, telles que le Jupiter
et Antiope
et le Jugement de Pâris ,
de la collection Lacaze, beaucoup de portraits
et groupes de musiciens, la plupart des scènes et figures de la
Comédie italienne, soit que le peintre les ait esquissées
au théâtre même, soit qu'il les ait peints le plus souvent
d'après des amis et des modèles en travestis.
Peu de temps après sa réception
définitive à l'Académie qui lui attirait trop de visites,
Watteau quitta l'hôtel Crozat, pour se retirer d'abord chez le marchand
Sirois, puis, vers la fin de 1718, avec son ami Nicolas Voughels, académicien
et futur directeur de l'Académie de France à Rome, dans un
quartier plus retiré, au faubourg Saint-Victor. De cette époque
datent la Leçon de musique, et probablement la Finette
et l'indifférent (coll. Lacaze, au musée du Louvre ).
C'est vers la fin de 1719 que le peintre, de plus en plus maladif et inquiet,
partit pour Londres ,
où il semble avoir été attiré à la fois
par le désir d'aller consulter un célèbre médecin,
le docteur Mead, et celui d'améliorer sa situation matérielle,
en se faisant connaître des amateurs anglais. Il y resta probablement
tout l'hiver et le printemps suivant, car on ne le retrouve à Paris ,
présenté à Rosalba Carriera, accompagné d'un
Anglais,
qu'au mois d'août 1720. Ses oeuvres, en effet; furent appréciées
à Londres, et, au dire de Gersaint, bien payées. Il y peignit,
pour le docteur Mead, les Comédiens Italiens et l'Amour
paisible, et peut-être aussi les quatre tableaux de Buckingham
Palace (deux
Fêles champêtres, Scène de M.
de Pourceaugnac,
Arlequin et Pierrot).
C'est à Londres aussi qu'il se lia avec les graveurs français,
résidant en Angleterre ,
Bernard Baron et Philippe Mercier, et dessina leurs portraits
(British Museum); ce dernier, peintre à ses heures, imita même
ses peintures
: l'Escamoteur (Louvre) est un spécimen de ses contrefaçons.
-
L'Enseigne
de Gersaint, par Antoine Watteau.
Au retour d'Angleterre ,
où il avait beaucoup souffert des brouillards et de l'isolement,
Watteau se retrouva avec plaisir au milieu de ses amis, Gersaint, Crozat,
Caylus,
Antoine de La Roque, Julienne, Spoede, mais avec une santé de plus
en plus compromise. Dès son arrivée, il travaille au Rendez-vous
de chasse (Londres), et, descendu chez Gersaint, peint « pour
se dégourdir les doigts » la fameuse toile qui devait servir
d'enseigne à la boutique du marchand de tableaux. L'Enseigne,
coupée, on ne sait ni pourquoi, ni à quel moment, en deux
morceaux, fut achetée par le roi de Prusse .
A mesure que ses forces physiques diminuent, son ardeur au travail semble
s'accroître. Au printemps de 1721, il désire aller à
la campagne, et son ami, l'abbé Haranger, l'installe, à Nogent-sur-Marne,
dans une petite maison prêtée par Philippe Le Fèvre,
intendant des musées. Il y fait venir, pour travailler avec lui,
son ancien élève, Pater, vis-à-vis duquel il croit
avoir des reproches à se faire. Il peint, pour le curé de
Nogent, un Christ en croix. Il fait le projet d'aller à Valenciennes
pour revoir sa famille; mais les forces lui manquent pour partir; après
avoir pris ses dernières dispositions, partagé ses dessins,
qu'il considère comme la meilleure part de son oeuvre, entre ses
quatre amis, Julienne, l'abbé Haranger, Hénin et Gersaint,
il meurt dans les bras de ce dernier.
Telle fut la courte vie, inquiète
et laborieuse, du grand artiste, modeste et sincère, qui, en renouvelant
l'art de la peinture ,
dans sa conception et dans sa technique, remit la peinture
française, presque constamment soumise, depuis deux siècles,
à l'influence exclusive des traditions italo-classiques, dans la
voie traditionnelle de l'observation libre et vivante, et prépara
ainsi l'évolution des écoles modernes. Ses contemporains,
tout en admirant grandement le charme poétique de ses fantaisies
champêtres et galantes, et la vivacité, souple et libre, de
ses incomparables dessins, ne paraissent pas,
en général, avoir compris la portée de la révolution
qu'il accomplissait. Beaucoup ne virent en lui qu'un rêveur aimable
et spirituel, tandis que son coup de génie avait été
surtout de rappeler partout, dans la rêverie comme ailleurs, les
peintres à un sentiment plus vif et à un respect plus constant
des beautés immédiates de la réalité vivante
en même temps qu'au goût des colorations franches et joyeuses,
sous une action plus délicate et plus vive de la lumière.
-
Pierrot
(Le «
Gilles »), par Antoine Watteau.
Les trop rares portraits
de Watteau, celui de J.-B. Pater, sculpteur, père du peintre
(musée de Valenciennes), celui de M. de Julienne (à
Paris ),
et l'Enseigne de Gersaint (Berlin ),
montrent avec quelle résolution il ouvrit la route à Chardin,
La Tour, aux Saint-Aubin, et, par eux, à tous les peintres de la
vie contemporaine au XIXe siècle.
La chronologie de ses oeuvres est d'autant plus difficile à établir
qu'elles furent exécutées en un petit nombre d'années.
Les plus personnelles, les plus franches et les plus libres sont les plus
proches de sa mort. Il en laissa un grand nombre d'inachevées qui
furent probablement terminées par des élèves, et,
de son vivant même, ses imitateurs furent nombreux et surtout très
habiles. De là, des confusions fréquentes entre lui et eux,
notamment Lancret et Watteau, que les travaux de la critique moderne ont
néanmoins judicieusement éclaircies. Ses oeuvres authentiques
sont extrêmement disséminées.
On peut voir à Paris ,
notamment : l'Embarquement pour Cythère, Pierrot (= le "Gilles"),
la Finette, L'Indifférent, l'Assemblée dans un Parc, le Faux
Pas, le Flirteur, les Comédiens italiens, le Portrait de M. de Julienne,
ainsi que de nombreux dessins; à Valenciennes
: Portrait de J.-B. Pater; à Chantilly
: Fête champêtre, l'Amour désarmé; en
Russie
(au musée de l'Ermitage, à Gatchina et à Tsarkoé-Sélo )
: le Savoyard et sa marmotte, La proposition embarrassante,
la Boudeuse, etc.; à Dresde : Réunions en plein air,
Amusement champêtre; l'Amour au théâtre français;
à Berlin
: l'Amour au théâtre italien, la Collation, le Plaisir
pastoral, l'Amour paisible, la Leçon d'amour, le Concert, l'Assemblée
dans un parc, les Comédiens français, la Danse, la Mariée
de village; en Belgique
: la Signature du contrat; à Madrid
: l'Accordée de village, le Bosquet de Bacchus; en Angleterre
: Fête champêtre, Bal champêtre; les deux Fêtes
champêtres, Arlequin et Pierrot, Pourceaugnac houspillé par
ses femmes; Rendez-vous de chasse, Arlequin et Colombine, la Leçon
de musique, etc; aux Etats-Unis
: la Perspective, le Mezzetin; Le repos pendant la fuite en Égypte;
Les Comédiens-français. Presque tous ces tableaux ont
été gravés au XVIIIe
siècle même par les plus célèbres artistes (Larmessin,
Moyreau, Ph. Lebas, Surugue, Cochin, etc.). (G.
Lafenestre). |
|