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Voyage fait en Sibérie
pour le passage de Vénus sur le Soleil
Chappe d'Auteroche

Les chemins de Tartarie
Il est temps de revenir, avec Chappe, de Tobolsk en France. Ce jeune et courageux académicien se préparait à reprendre le chemin de Pétersbourg, lorsqu'il fut attaqué d'un vomissement de sang presque continuel. C'était sans doute le fruit d'un voyage de douze cents lieues, fait dans un temps où le froid redoublait chaque jour par la saison et le climat. L'auteur s'avançant vers la zone glaciale du nord à proportion que le soleil s'éloignait vers le tropique du midi, son incommodité lui fit hâter son départ. 
« J'avais une apothicairerie, dit-il; mais ayant eu le malheur d'empoisonner un Russe que je voulais guérir d'une légère incommodité, j'avais renoncé à la médecine. Heureusement la dose n'avait pas été assez forte pour lui donner la mort. » 
Cet aveu est assez singulier. L'auteur, résolu de revenir par Catherinembourg, pour en voir les mines et connaître  les différents peuples qui habitent les limites méridionales de la Sibérie, accepta une escorte composée d'un sergent et de trois grenadiers, pour rassurer ses gens sur le bruit qui courait que cette route était infestée de voleurs. Il partit avec cette escorte et quatre voitures dans un appareil militaire, et laissa à l'Irtytz la liberté  de rentrer dans son lit; car les habitants de Tobolsk n'espéraient pas que le débordement de ce fleuve cessât avant que le mathématicien, qui dressait des instruments de magie contre les étoiles, eût quitté leur pays.
« Quoique vers la fin d'août, écrit Chappe, le temps de la récolte paraissait encore éloigné, les grandes chaleurs étaient passées, les insectes, si incommodes dans cette contrée, avaient disparu, tout annonçait une saison favorable pour voyager; ma maladie se dissipa dans les premiers jours de la route; je ne la trouvai pas cependant pas aussi agréable que je l'avais d'abord imaginé; les pluies continuelles qui avaient succédé à la fonte des neiges, mopposaient de grands obstacles pour traverser l'étendue de pays comprise entre Tobolsk et les montagnes. Ce terrain marécageux sur une distance de près de cent lieues, rendait les chemins si mauvais, que j'étais obligé d'envoyer un soldat en avant pour remplir de fascines les endroits impraticables. Je connus bientôt le désagrément de voyager en été dans ces contrées, surtout avec de grandes voitures. »
Ainsi, une de ses voitures, chargée de tout son équipage, s'embourbait-elle souvent, au point que douze chevaux ne pouvaient la tirer des boues. Il avait des poulets, des oies et des canards dans ses munitions de vivres. Importuné par l'embarras, et les cris de cette volaille, il en fit tuer une partie, et lâcha l'autre dans les champs. Pour suppléer à cette provision, il tuait en chemin des canards sauvages, dont il régalait sa caravane. Le bruit des brigandages croissant à mesure qu'il s'éloignait de Tobolsk, il visita les armes, redoubla le courage de ses gens avec de l'eau-de-vie, fit allumer des flambeaux la nuit sur chaque voiture, et continua tranquillement sa marche avec une suite de huit hommes bien armés

Au bout de deux jours, il eut une rivière à traverser. Les ponts en Sibérie ne sont que des trains de bois, fixés sur le rivage par les extrémités. Le pont où il fallut passer était vieux et pourri; il crève sous les pieds des premiers chevaux, qui risquent d'être emportés par le courant, avec le pont délabré. Cependant on les retire avec beaucoup de peine. Un des soldats de l'escorte, passe la rivière à la nage, et va chercher du secours dans un hameau. Une bande de brigands y avait porté la terreur, deux jours auparavant. Ces bandits s'étaient échappés des recrues amenées de force, ou des mines d'Ekatérinbourg. Le pillage qu'ils faisaient pour vivre, avait répandu l'alarme beaucoup plus loin que le danger; la peur grossissait leur nombre, exagérait leur férocité. Personne n'osait s'éloigner des hameaux, où l'on n'était pas même en sûreté contre leurs incursions. Ce ne fut donc qu'avec une extrême difficulté qu'on fit venir un carron et deux paysans pour rétablir le pont volant, et remettre les voitures de notre voyageur en état de passer la rivière. Enfin, après quatre heures de retardement, elles passèrent l'une après l'autre.

On avait fait cent vingt-cinq lieues dans une plaine qui n'est qu'un marais, formant un pâturage excellent sans culture. C'était au 56e degré de latitude; et dès le 3 septembre on y éprouva une nuit très froide au milieu d'une esplanade qui fut couverte de givre. On rencontre enfin des pierres qui annoncent les montagnes; on arrive à Catherinembourg. Chappe, après avoir passé plus de vingt-quatre heures sans manger faute de provisions, revenant de faire des visites en ville, trouva dans sa chambre, de dix pieds en carré, des oies, des canards, des poules, et deux moutons qui ne cessaient de bêler; c'étaient des présents.

Chappe donne une fête
L'auteur  se loue avec complaisance des politesses qu'il reçut des principaux habitants. Les villes de la Sibérie se policent à mesure qu'elles sont voisines du midi. Partout la douceur du climat se répand dans les moeurs. On  aime les étrangers dans certaines maisons de cette ville, où il y a d'ailleurs beaucoup d'Allemands. On offrit même une garde à l'abbé Chappe. Cet honneur prouve une hospitalité qui ne suppose pas toujours la sûreté.  Quoi qu'il en soit, il le refusa, sachant bien qu'il était plus onéreux encore que nécessaire. Mais voulant reconnaître le bon accueil qu'on lui avait fait, M. l'abbé donna une fête très galante, qu'il déguisa sous une simple invitation d'astronome. Tandis qu'il faisait observer la Luneet Jupiter à quelques curieux, à la tête desquels était une dame, avec toutes ses amis, on préparait par son ordre, une table de quarante couverts dans une maison assez éloignée de son observatoire, pour que la surprise donnât à la fête un air plus piquant.

Après qu'on eut assez contemplé le ciel, on se rendit dans l'appartement de l'abbé, où l'on fut accueilli par une musique nombreuse. On passa dans l'appartement où le souper était dressé. Mais comme il s'y trouvait encore plus de monde que de couverts, l'astronome français invita les hommes à servir les femmes. C'est dans la galanterie, même allemande, mais dans les moeurs des Russes, ce sont les femmes qui servent les hommes. Cependant on se rendit à la prière et à l'exemple de Chappe... Après le souper vint le bal, d'où quelques femmes se retirèrent à regret, pour obéir à leurs maris qui les envoyaient chercher. Il dura pourtant jusqu'à quatre heures du matin.
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Intérieur d'une maison russe.

D'Ekaterinbourg à Birna
Chappe partit d'Ekaterinbourg, le 16 septembre. Comme il y avait une chaîne de montagnes à traverser, il fut obligé de changer son grand chariot contre sept autres petits. La difficulté des chemins ne permet en ce pays-là ni de grandes voitures, ni de lours fardeaux. Le voyageur eut beaucoup de peine malgré cet arrangement ; parce qu'il lui fallait toujours vingt-quatre à vingt-cinq chevaux qu'il trouvait rarement. Cette chaîne est fermée de Forts, qui consistent en tours de bois, entourées de palissades. Les Russes les ont élevées pour tenir dans l'obéissance les Bachkir [Les Turks] qu'ils avaient pris sous leur protection, dans le dessein de les subjuguer. Ils en sont venus à bout avec du temps, des injustices et des cruautés. 

Le  voyageur arrivé le vingt-trois à la forge de Souxon, pays de collines qu'on trouve en deçà des montagnes d'Ekatérinbourg. Le directeur de ces mines lui en montra des morceaux les plus curieux. 

"C'était un tas de bois métallisé par une dissolution de cuivre. Il offrait le coup d'oeil le plus agréable par les différentes couleurs que ces bois présentaient".
On y voyait de près différentes cristallisations qui s'y étaient formées.

De Souxon à Birna, se présente aux yeux une chaîne de montagnes qui diffère à tous égards de celles qui sont au midi d'Ekaterinbourg. Ces deux chaînes sont séparées par une vaste plaine parsemée de collines. Mais dans la plus septentrionale, les montagnes plus hautes sont quelquefois allongées par une pente douce, au lieu que dans celle de Birna, les montagnes peu élevées sont escarpées et difficiles à monter. La terre commence à changer, et devient d'une argile jaunâtre et compacte, après avoir été noire et grasse depuis Tobolsk jusqu'à Birna.

Moeurs des Tartares mahométans.
Le village de Birna est habité par des Tartares [Les Turks mahométans. Ils ont des moeurs douces, hospitalières. A un verste de leur habitation, plusieurs vinrent au devant du voyageur étranger, se mettre à la tête de la voiture, avec des signes de joie et d'amitié, pour le conduire dans la maison de leur chef. C'était un homme à qui son âge et son mérite avaient acquis toute l'autorité, sans élection. Sa maison qui était propre, comme celles de tout le village, offrit au philosophe un dîner composé de miel, de beurre et de légumes. L'habillement de ce peuple se distingue de celui des Sibériens et des Russes, de même que leur logement. Ils ont une tunique au lieu du gilet que ceux-ci portent. Les Tartares ont toujours des bottes, et les Russes, du drap entortillé autour des jambes, et serré par une corde. Avec une longue robe flottante, la tête rasée jusqu'au sommet; une calotte de cuir qu'ils mettent sur le peu de cheveux qu'ils conservent; un bonnet dont le contour est une fourrure de peau; les Tartares sont grands, robustes, et bien faits. Ils ont la physionomie douce et guerrière, un air noble et indépendant. Aussi ne fournissent-ils à la Russie que des troupes qu'elle soudoie.

Leurs femmes habillées comme eux, si ce n'est que leur habit est plus court, et qu'elles mettent la ceinture par dessus la robe, au lieu de la mettre sur la tunique, ont pour coiffure un bonnet fait en cône, brillante de copeks et de grains de verre. Elles sont libres, compagnes des leurs maris, pour les travaux et les droits de l'égalité. Mais les filles vivent plus retirées. Chez les Russes au contraire, les filles ont toute la liberté que l'on refuse aux femmes. N'est-il pas singulier que dans un même pays, les femmes se trouvent libres chez des Mahométans, lorsqu'elles sont esclaves chez des Chrétiens? Cela ne viendrait-il point de ce que chez les uns et les autres, le gouvernement influe plus que la religion sur les moeurs domestiques? Les Tartares sont indépendants, les Russes vivent sous le despotisme. dans les climats froids où l'opinion a peu d'empire sur l'imagination, le gouvernement modifié par les lois physiques, domine sur toutes les lois morales

« Lorsque je partis de Birna, dit Chappe, les Tartares doublèrent les chevaux à cause des montagnes qu'il fallait traverser, sans vouloir d'augmentation de prix, ni rien accepter pour la dépense que j'avais faite chez eux. »
Les montagnes devinrent si glissantes par la pluie, que malgré les efforts de tous les postillons, et des chevaux qu'on attelait presque tous à une seule voiture, on pût à peine arriver au sommet, quoique tout le monde fût à pied. Chappe gagna les devants avec quelques Tartares, jusqu'au bord d'un ruisseau. Après avoir attendu pendant deux heures l'arrivée des voitures qui le suivaient; comme elles ne paraissaient point, il envoya quelques uns de ses Tartares pour aider aux voituriers. Enfin elles arrivèrent à une heure après minuit, à la lueur des sapins où les Tartares avaient mis le feu, de distance en distance. Ces arbres très élevés, représentaient autant de feux d'artifice distribués sur les rampes et les hauteurs de ces montagnes. 
« Je fis ranger toutes les voitures autour du feu, dit le voyageur; les chevaux furent attachés derrière à des piquets. On distribua de l'eau-de-vie à tous ces gens qui soupèrent, ainsi que moi, du meilleur appétit. Après une heure de repos, on raccommoda les voitures, et je me couchai auprès du feu sur une peau d'ours. Je dormis très peu, je m'éveillai quelques heures après, et j'allai parcourir ces montagnes, pendant qu'on disposait tout pour le départ. »
Chappe partit à sept heures du matin, et vers midi il arrivé à Pisse, hameau situé vers la fin des montagnes. Cette chaîne annonce un pays de culture, par les herbes, les arbrisseaux, et les bois dont elle est couverte. Les sapins y croissent jusqu'à quatre-vingt pieds de hauteur, et cinq pieds de diamètre en grosseur. Le blé nouvellement ensemencé, c'était à la fin septembre, avait déjà plus de deux pouces de hauteur; plus avancé qu'il ne l'était à Tobolsk au commencement de juillet.

La coiffure des femmes Wotiakes.
Le voyageur était encore à quatre ou cinq cent lieues de Pétersbourg, dans une saison où l'hiver annonçait déjà son approche par la chute des fruits et des feuilles, et par des gelées très froides. Il arrivé le vingt-huit septembre à Sowianova. 
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Femmes Wotiakes (illustration tirée de l'édition de 1768).

C'est une hameau habité par les Wotiakes (Ostiak). Ce peuple qu'on a cru Tartare, ne l'est point. Les hommes n'y sont que de quatre pieds et quelques pouces; d'un tempérament faible et délicat. La coiffure des femmes est singulière. 

« Elles s'enveloppent d'abord la tête avec un torchon; elles attachent par dessus avec deux cordons, une espèce de casque, fait d'écorce d'arbre; il est garni par devant d'un morceau d'étoffe et de kopeks. Ce casque est ensuite couvert par un mouchoir brodé de fil de laine de différentes couleurs, et entouré de franges : cette coiffure les élève de près d'un pied. leurs cheveux forment deux tresses qui tombent sur leur poitrine. »
Strahlemberg croit ce peuple un des plus anciens de la sibérie. Il est chrétien, mais sans aucune idée du christianisme. Ce sont les Russes qui les ont convertis, en leur envoyant des prêtres et des soldats.
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