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Voyage fait en Sibérie
pour le passage de Vénus sur le Soleil
Chappe d'Auteroche

L'état de la Russie
Après ce coup d'oeil sur les animaux de Sibérie, Chappe revient aux habitants de la Russie,  et il considère l'état de l'esprit humain, c'est-à-dire des arts et des  sciences et poursuit avec les diverses institutions politiques, judiciaires et religieuses, pour terminer par le commerce. En traçant d'un crayon rapide les efforts et les  travaux du tsar Pierre pour délivrer son peuple de l'ignorance, il dit que les lois mêmes de ce prince ont resserré les liens de l'esclavage. Le noble qui sert à la guerre, le jeune homme élevé dans les écoles ou les ateliers, y sont sujets au châtiment des esclaves; et ils en retiennent la condition :
«  Pierre Ier semble avoir créé une nouvelle nation : mais il n'a fait aucun changement dans la constitution du gouvernement; la nation est toujours dans l'esclavage, et il en resserre les liens. Il force toute la noblesse à servir; personne ne peut en être exempté. On choisit dans le peuple une troupe de jeunes esclaves : ils sont distribués dans les académies et les écoles : on destine les uns aux lettres, les autres aux sciences et aux arts, sans consulter leur talent ni leur disposition. Pierre parcourt les académies et les ateliers : il prend souvent le rabot et le ciseau; mais il ôte le pinceau des mains du jeune artiste qui peint Armide entre les bras d'Arnaud, pour lui faire donner les batogues. »
Les sciences et les arts
Les successeurs de Pierre Ier[La Russie au XVIIIe siècle] ont suivi son plan, attiré des savants, fondé des établissements, donné des maîtres habiles, excité et favorisé des talents.
«  l'Académie des sciences acquiert cependant de la célébrité; les Bernoulli, les Delisle, les Hermann, les Euler, y soutiennent la réputation qu'ils ont acquise ailleurs : les arts y paraissent avec quelque éclat; mais la réputation de l'Académie et les arts disparaissent à mesure que la Parque moissonne les grands hommes qui y ont été appelés, ou qu'ils abandonnent la Russie. Les souverains ne cessent de procurer à leurs sujets des maîtres habiles, d'exciter et de favoriser les talents; néanmoins après plus de soixante ans, pourra-t-on nommer un seul Russe qui soit à citer dans l'Histoire des sciences ou des arts?

Les gens de mérite attirés en Russie de chez l'étranger, découragés pour la plupart, n'y travaillent plus avec le même zèle qu'ils faisaient dans leur patrie. L'Académie de saint-Pétersbourg possédait en 1761 plusieurs étrangers du plus grand mérite, parmi lesquels on peut citer MM. Epinus, Leman, Braun, Muler, ci-devant secrétaire de l'Académie, et actuellement directeur d'une école à Moscou, Tauber, Stelin. Feu Lomonosov, Russe, annonçait du génie; il serait devenu partout ailleurs un académicien distingué. »

Préparé par la lecture de Montesquieu à voir « les Peuples du Nord avec des organes grossiers, ainsi que des fluides qui les animent, plus propres à produire de grands corps vigoureux que des hommes de génie », Chappe avoue ne pas reconnaître ceux qu'il a croisés dans ce portrait. Il attribut une responsabilité à un mauvais gouvernement.  Cela ne l'empêche pas de s'étendre sur les effets du climat et du sol sur les moeurs et la psychologie. Il conclut que  « les Russes doivent avoir un suc nerveux grossier », et en revient ainsi à l'avis de Montesquieu  qui « observe qu'il faut écorcher un Russe pour lui donner du sentiment. » [a]. Les Russes, dit-il, ont seulement ont un talent particulier pour imiter. On fait en Russie un serrurier, un maçon, un menuisier, comme on fait ailleurs un soldat. Il y a des ouvriers dans tous les régiments, et l'on décide à la taille ceux qui sont propres à des métiers. Ce talent pour  l'imitation prouve que le peuple  est susceptible de la perfectibilité que les arts peuvent donner a l'espèce humaine; mais le gouvernement s'y oppose.

Le despotisme détruit en Russie l'esprit, le talent et tout sentiment noble. L'on y voit les artistes enchaînés à leurs établis... et c'est avec de pareils  ouvriers que les Russes s'imaginent pouvoir contrefaire les étoffes de Lyon. Le gouvernement a cependant ordonné que ceux qui se distingueraient dans les écoles ne seraient plus esclaves de leurs seigneurs, mais enfants de l'état. Qu'en est-il arrivé? les seigneurs n'envoient plus leurs esclaves aux écoles, ou bien ils trouvent le moyen d'éluder la loi.

«  Ce peuple sans génie et sans imagination en général deviendrait cependant une nation très différentes, à beaucoup d'égards, de celle qui existe s'il jouissait de la liberté. Mais irait-il bien loin? Je n'en sais rien. Il serait peut-être à souhaiter, si l'on en croit M. Rousseau de Genève, que ce peuple n'eût jamais été policé. Quoiqu'il en soit, le règne de l'impératrice Catherine semble présager un changement dans l'esprit général de la nation. [...] Elle appelle le savant Euler, qui s'est acquis l'immortalité par ses travaux mathématiques. Ce savant va instruire les Russes une seconde fois. Quels progrès ne feront-ils pas sous le règne de Catherine  [Catherine II, entre ombre et Lumières]? Déjà elle a pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le succès du passage de Vénus sur le Soleil [celui de 1869]; Elle va créer une nouvelle nation : Pierre le Grand en avait conçu le projet [L'empire de Pierre], formé le plan, et préparé l'événement; la gloire d'y mettre la dernière main semble réservée à l'impératrice Catherine. »
Curieuse justice
Si l'on doit juger du caractère d'une nation et de l'état de sa police par ses lois pénales, rien ne peut mieux faire connaître les moeurs russes que les supplices dont leur législation est armée, moins pour le maintien de la société que pour l'impunité du gouvernement. Un article de Chappe sur cet important objet mérite d'être rapporté tout entier.
[a] La Russie que traverse Chappe est celle de la fin du règne de la tsarine Élisabeth Petrovna (et celle de très bref règne de Pierre III). C'est une Russie assurément par bien des aspects barbare, brutale, cruelle, conformiste, scandaleusement inégalitaire - médiévale, si l'on veut -, et en tout cas bien loin de l'esprit des Lumières. Mais elle est en même temps tout le contraire cela, avançant à marches forcées vers la modernité, et c'est ce que refuse de voir Chappe.
A peine Pierre Ier eut achevé son code des lois, en 1722, qu'il défendit à tous les juges de s'en écarter, sous peine de mort. Cette même peine tombait sur les juges qui recevraient des épices, sur les gens en place qui accepteraient des présents. Moens de La Croix, chambellan de l'impératrice Catherine Ire, et sa sœur, dame d'atour de cette souveraine, ayant été convaincus d'avoir reçu des présents, Moens fut condamné à perdre la tête, et sa soeur, favorite de l'impératrice, à recevoir onze coups de knout. Les deux fils de cette dame, l'un chambellan et l'autre page, furent dégradés et envoyés en qualité de simples soldats dans l'armée de Perse; mais la sévérité des lois de Pierre-le-Grand contre les prévaricateurs a fini avec lui. 


Supplice du grand knout (illustration tirée de l'édition de 1768).

Toutes les provinces de l'empire ont des chancelleries. Ce sont des tribunaux de justice qui relèvent du  sénat de la capitale. 

« J'ai vu, dit Chappe, que, dans toutes les chancelleries éloignées, la justice se vendait presque publiquement, et que l'innocent pauvre était presque toujours sacrifié au criminel opulent. »
Les supplices, depuis l'avènement de l'impératrice Élisabeth au trône de Russie [Le printemps des tsarines], sont réduits à ceux des batogues et du knout. Les batogues sont une simple correction de police que le militaire emploie envers le soldat, et la noblesse envers les domestiques. L'auteur décrit une de ces corrections dont il a été témoin. C'était une fille de quatorze à quinze ans que deux esclaves russes traînent au milieu d'une cour; ils la déshabillent nue jusqu'à la ceinture, la couchent par terre; l'un prend sa tête entre ses genoux, l'autre la tient et l'étend par les pieds. Tous les deux, armés de grosses baguettes, la frappent sur le dos jusqu'à ce que deux bourreaux (c'étaient les maîtres de la maison) aient crié c'est assez. 

Cette fille, belle et touchante, se releva couverte de sang et de boue. C'était une femme de chambre qui avait manqué à quelque léger devoir de son état. Les Russes prétendent qu'ils sont obligés de traiter ainsi leurs domestiques pour s'assurer de leur fidélité; mais les maîtres, avec cette précaution, doivent vivre dans une méfiance perpétuelle de tous les gens qui les approchent. Ce sont de petits tyrans qui ne peuvent dormir tranquilles entre le poignard de leurs esclaves et le glaive de leur despote.

Cette réflexion conduit à la description du supplice du knout, exercé sur une des premières femmes de l'empire de Russie. C'était madame Lapouchine, dont la beauté jetait un grand éclat à la cour de l'impératrice Élisabeth.

Accusée de s'être compromise dans une conspiration que tramait un ambassadeur étranger, elle fut condamnée à recevoir le knout. Jeune, aimable, adorée, elle passe tout à coup du sein des délices et des faveurs de la cour dans les mains des bourreaux. Au milieu d'une populace assemblée dans la place des exécutions, on lui arrache un voile qui lui couvrait le sein; on la dépouille de ses habits jusqu'à mi-corps. Un de ses bourreaux la prend par les bras et l'enlève sur son dos, qu'il courbe pour exposer cette victime aux coups. Un autre s'arme d'un knout; c'est un fouet  fait d'une longue et large courroie de cuir. Ce barbare lui enlève à chaque coup un morceau de chair, depuis le cou jusqu'à la ceinture. Toute sa peau n'est bientôt qu'une découpure de lambeaux sanglants et pendants sur son corps. Dans cet état, on lui arrache la langue, et la coupable est envoyée en Sibérie.
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Supplice du knout ordinaire.

Ce n'est là que le supplice ordinaire du knout, qui ne déshonore point, parce qu'il tombe sur les premières têtes à la moindre intrigue de cour où le despote croit sa personne offensée.

Le grand knout, réservé pour le supplice des véritables crimes qui attaquent la société, a des apprêts plus terribles encore. On enlève le criminel en l'air par le moyen d'une poulie fixée à une potence; ses deux poignets sont attachés à la corde qui le suspend; ses deux pieds sont également liés ensemble, et l'on passe entre les jambes du patient une poutre qui sert à lui disloquer tous les membres. On frémit de transcrire ces horreurs. Nations policées, renvoyez tous ces supplices aux peuples barbares; faites de bonnes lois civiles, vous n'aurez pas besoin de tant de lois vraiment criminelles. Rappelez les mœurs par la raison et par l'équité; rendez au pauvre sa subsistance, au travail son salaire, au talent sa place, à la vertu sa considération, au véritable honneur son influence, au mérite exemplaire sa, dignité; rétablissez l'ordre social, souvent interverti, corrompu, renversé par l'ordre politique; et si l'homme est un être capable de raison, ne le gouvernez pas uniquement par la crainte!

L'impératrice  Élisabeth a supprimé le supplice de la roue, l'usage d'empaler par les flancs, d'accrocher par les côtes, d'enterrer vives les femmes homicides, de couper la tête au peuple, ainsi qu'à la noblesse. Elle condamne, pour les grands crimes, l'une à l'exil, et l'autre aux, travaux publics.

Mais l'exil est affreux en Russie. Chappe en cite pour exemple le traitement de deux illustres criminels, monsieur et madame de Lestoc. Le comte de Lestoc, après avoir placé la couronne sur la tête d'Élisabeth, fut enfermé et condamné pour avoir reçu d'une puissance étrangère, qui, avait porté cette princesse au trône, une somme d'argent qu'il avait eu la permission d'accepter. Quand ses juges, à  la tête desquels était Bestuchef, premier ministre et son ennemi personnel, lui demandèrent la. valeur de cette somme : Je ne m'en souviens  pas, leur dit-il, vous pourrez le savoir, si vous le désirez, par l'impératrice Élisabeth.

« Malgré les intrigues de Bestuchef, l'impératrice ne voulut jamais consentir que ces prisonniers, le comte de Lestoc et sa femme fussent condamnés au knout. Tous leurs biens furent confisqués; ils furent exilés en Sibérie, et enfermés dans des endroits différents, sans avoir la permission de s'écrire.

Une chambre formait tout le logement de madame de Lestoc. Elle avait pour meubles quelques chaises, une table, un poêle, un lit sans rideaux, composé d'une paillasse et d'une couverture. Elle ne changea pas deux fois de draps dans la première année. Quatre soldats la gardaient à vue, et couchaient dans sa chambre. Elle jouait aux cartes avec eux, dans l'espérance de gagner quatre ou cinq sous dont elle pût disposer. »

Un jour qu'elle avait pris de l'humeur contre le premier officier de sa garde, ce brutal lui cracha au nez. Cette femme était pourtant d'une famille distinguée en Livonie; elle avait été fille d'honneur de l'impératrice. Élisabeth fournissait douze livres de France par jour à l'entretien de chacun de ces deux prisonniers; mais l'officier de garde, qui était le trésorier de cet argent, les laissait manquer de tout.

Ces deux époux furent cependant réunis dans le même château, où ils avaient plusieurs appartements et un petit jardin à leur disposition. Dans cette nouvelle prison, madame de Lestoc cultivait le jardin, portait l'eau, faisait le pain, la bière et le blanchissage. Quelquefois ces prisonniers voyaient du monde.

Enfin,  après quatorze ans d'exil, Lestoc et sa femme furent rappelés par Pierre III.  Le comte de Lestoc,  plus que septuagénaire, rentre à Pétersbourg en habits de moudjik, c'est-à-dire de paysan, fait communément de peau de mouton. Il y est accueilli et visité par tous les seigneurs de la cour, et par les étrangers. Comme il parlait librement de son exil, sans en accuser pourtant la mémoire d'Élisabeth , ses amis l'avertirent qu'il déplaisait à la cour, et qu'il s'exposait à de nouvelles disgrâces. Soit  qu'il craignît l'effet de ces menaces, soit par une suite de l'esprit de liberté qu'il n'avait pas perdu dans sa prison, un jour que Pierre III  l'avait admis à sa table  : 

« Mes ennemis, dit Lestoc à l'empereur, ne manqueront pas de me rendre de mauvais offices; mais j'espère que votre majesté qu'elle laissera radoter et mourir tranquillement un vieillard qui n'a plus que quelques jours à vivre. »
Et toujours la misère...
Dans le nord de la Russie, c'est le climat qui s'oppose à la population par la stérilité des terres, qui est le plus insurmontable de tous les obstacles. Dans le midi,  c'est un concours de causes physiques et morales qui dépeuple le pays. Les  conquêtes de Gengis-Khan et de ses successeurs l'ont dévasté [Les hégémonies mongoles]. Les émigrations continuelles des Tartares [Les Turks] en font un désert. La petite vérole moissonne  près de la moitié des enfants dans la Sibérie; elle y a pénétré par l'Europe. Les Tartares vagabonds qui courent au midi de la Sibérie ne contractent guère cette maladie; ils en ont tant d'horreur, que, si quelqu'un d'eux en est attaqué, tous les autres le laissent seul dans une tente avec des vivres, et vont camper au loin. Ceux de ce peuple qui entrent dans la Sibérie sont bientôt surpris par cette contagion; et rarement y survit-on, surtout après l'âge de trente-cinq ans.

Le mal vénérien est répandu dans toute la Russie et dans la Tartarie boréale plus que partout ailleurs; il a gagné les contrées orientales de la Sibérie. Dans certaines villes, il y a peu de maisons où quelqu'un n'en soit attaqué; des familles entières en sont infectées. La plupart des enfants naissent avec cette maladie; aussi trouve-t-on peu de vieillards dans la Sibérie; on n'y a point l'art de traiter ce mal, devenu si commun en Europe, qu'il n'y est pas plus honteux que les vices qui le donnent. Dans nos climats, c'est le luxe qui nous a familiarisés avec le fruit de la débauche; au Nord, c'est la misère même qui l'a introduit. Chez le peuple russe, les hommes, les femmes et les enfants, couchent pêle-mêle, sans aucune espèce de pudeur. Les deux sexes se livrent de bonne heure à la dissolution, faute de travaux et d'occupations qui, en exerçant leurs forces journalières, détournent en même temps leurs sens des objets, et leur imagination des désirs.

L'exploitation des mines est encore une des plus grandes causes de la  dépopulation. Plus de cent mille hommes sont occupés à ce  travail, qui n'est propre qu'aux états très peuplés. Depuis la conquête de la Sibérie, la Russie se dépeuple par le nombre d'habitants qu'elle envoie dans les déserts de cette vaste province. La Sibérie peut donc devenir aussi dangereuse à la Russie que le Pérou l'a jamais été à l'Espagne. De toutes ces causes de dépopulation, Chappe conclut que la Russie ne contient pas plus de seize à dix-sept millions d'habitants. C'est bien peu pour une étendue de pays plus grande que toute l'Europe.

Activités commerciales
Il aborde tous les ans à Pétersbourg environ deux cent cinquante vaisseaux étrangers, dont, le plus grand nombre appartient à la Hollande. La moitié des marchandises qu'on y prend consiste en pelleteries. Dans l'autre moitié, ce qu'il y a de plus utile se réduit à des voiles et à des mâts de vaisseaux, des goudrons, des cuirs et des métaux communs; tout le reste est de matières superflues, ou qu'on peut trouver ailleurs. Ce qu'on y apporte; ne fût-ce que des vins, des étoffes, des fromages et des épiceries, est plus nécessaire aux, Russes que ne l'est pour nous tout ce que nous en retirons.

Les revenus de la couronne donnent d'abord au souverain une somme de 23 240 000 livres, sur la capitation de six millions six cent quarante mille hommes, qui paient 3 livres 10 sous par tête. Cette capitation est augmentée de 40 sous pour une masse de trois cent soixante mille paysans, qui, appartenant au domaine de la couronne, lui paient cet excédant de redevance. Les péages et les douanes rendent 15 750 000 livres; les salines, 7 000 000; le commerce du tabac, 380 000; le papier timbré et le sceau, 1 000 000; le revenu de la monnaie, 1 250 000; celui de la poste, 1 650 000. Les conquêtes de la Perse produisent 1 50 000 livres; les conquêtes sur la Suède, 500 000. La bière et l'eau-de-vie valent 10 000 000 livres à la couronne, qui achètent le tonneau d'eau-de-vie aux particuliers, trente roubles, et le revend quatre-vingt-dix. En un mot, quelle que soit l'exactitude de ce détail, on convient, en général, que le revenu total de la Russie monte à 67 000 000 de livres, argent de France.

L'armée et la flotte.
Avec ce fonds, l'état entretient une marine qui était, en 1756, de vingt-deux vaisseaux de ligne, six frégates, et quatre-vingt-dix-neuf galères. On sait jusqu'où Catherine II a porté les progrès et l'ascendant de cette marine victorieuse, qui s'est vue pendant plusieurs années maîtresse de l'Archipel, et qui a si longtemps bloqué les Dardanelles et menacé Constantinople[Le déclin de l'Empire ottoman].

Les troupes de terre ne forment pas moins de trois cent mille hommes, même en temps de paix; sans parler d'un corps de cent mille hommes de troupes irrégulières, composées de Cosaques, de Kalmouks [Les Mongols]et d'autres nations aussi sauvages, qui, vivant de pillage sans autre paie, servent, à garder ou à étendre les frontières de l'empire, à repousser les Tartares, à lever des, tributs sur des peuples sauvages. C'est ce qu'on appelle les troupes du gouvernement : ce sont pourtant les moins dispendieuses. Toutes les troupes, soit du gouvernement, soit de la nation, coûtent 32 000 000 de livres, y compris la dépense de la marine. Cependant chaque soldat n'a que dix-huit deniers de paie; le surplus, est fourni en subsistances par les provinces où les troupes passent ou séjournent.

Malgré le mot du roi de Prusse, que les Russes sont plus difficiles à tuer qu'à vaincre, leur infanterie est très bien disciplinée; leur artillerie est nombreuse et très bien servie, et c'est ce qui fait la force des armées : grand avantage dans la tactique moderne.

Ainsi, quoique Chappe prétende, par le résumé qu'il fait  des  ressources de la Russie, rabattre beaucoup de l'opinion qu'on a des, forces de cette puissance, il  résulte, estime Deleyre, que, dans l'état actuel de l'Europe; elle est très redoutable pour ses voisins. Elle semble intéressées faire  la guerre, pouvant gagner des pays riches, et n'ayant rien à perdre que des déserts; elle a beaucoup de soldats, que l'amour du pillage enhardira tôt ou tard  à vaincre; et  la rigueur de son climat semble pousser ses habitants vers des contrées plus douces. Elle a pour elle la situation politique de l'Europe, qui est toujours en guerre avec elle-même; divisée en autant d'ennemis que d'états; peu propre à une confédération générale ; indifférente au sort d'une nation qu'opprimeraient les Russes; prête à les faire entrer dans toutes ses querelles; ennemie de la liberté de ses peuples, et jalouse de maintenir le pouvoir absolu de ses souverains.
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Tobolsk et l'Irtysh, photographiés en 1912 par S. Prokudin-Gorskii.
(Source : The empire that was Russia).
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Dictionnaire Le monde des textes
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