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Voyage fait en Sibérie
pour le passage de Vénus sur le Soleil
Chappe d'Auteroche

Sterlets, zibelines et moustiques...
Après avoir noté qu'on se nourrit mal dans toute la Russie, Chappe constate qu'on trouve cependant en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie, excepté du pain et du vin. Les rivières abondent de poisson, et les campagnes en gibier de toute espèce.
« La perdrix est très commune à Tobolsk, écrit-il, et dans toute la Russie, ainsi que le coq de bruyère, la gelinotte et la caille; mais tous ces oiseaux ont un goût de marais très désagréable.-» 
L'auteur poursuit en donnant la liste des oiseaux qu'il a rapportés de Tobolsk (paon de mer, vanneau suisse, canard siffleur, petit morillon, macreuse, plongeon, etc.). Seize au total, dont il précise qu'ils sont tous connus en France par divers ouvrages. L'Ornithologie de Brisson, par exemple, dans lequel Chappe pense pouvoir reconnaître son plongeon de Sibérie consigné sous le nom de plongeon à tête rouge. 
« On voit encore dans les environs de Tobolsk des pélicans, des cygnes et quelques grèbes. Les pans de mer varient à l'infini; on en trouve à peine deux qui se ressemblent. » 
Il parle ensuite succinctement de plusieurs sortes de poissons, notant que les rivières et lacs de Sibérie, ainsi que ceux de Russie contiennent presque tous les poissons qu'on trouve en Europe : truites, brochets, tanches, brêmes, carpes, etc.); les anguilles, les écrevisses, les saumons ordinaires, et les éperlans, étant cependant très rares. Les rivières de Sibérie abondent en beaucoup d'autres poissons inconnus en Europe, dont le plus singulier est le sterlet (Acipenser ruthenus), 
« Ce poisson a un si grand rapport avec l'esturgeon [Acipenser sturio], qu'on peut pour ainsi dire y observer aucune différence, sinon qu'il est beaucoup plus petit et beaucoup plus délicat. Il est si gras qu'on n'a pas besoin d'huile pour le faire frire. » 
Chappe ajoute qu'on ramasse avec soin ses oeufs, ainsi que ceux de l'esturgeon; on les fait un peu cuire dans l'huile, avec du sel et quelques épices du pays. Ces oeufs, ainsi préparés sont connus sous le nom de caviar. On l'enferme dans des pots comme de la moutarde. Ce mets est aussi recherché que le sterlet.
« Le Sterlet et l'esturgeon sont très communs à Tobolsk, ajoute-t-il, et par conséquent le caviar; mais ce dernier mets et le sterlet se vendent très cher dans le reste de la Russie. A Tobolsk un sterlet de deux pieds de long ne se vend quelquefois que quelques douzaines de sous. Tous les autres poissons y sont très bon marché, et en général dans toute le Russie. » 
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La « religion du sterlet  »

Alexandre Dumas, dans ses Impressions de voyage en Russie (ca. 1858), parle lui aussi du sterlet, et du culte qu'on lui voue, bien à tort selon lui, qui préfère une autre espèce, le soudak. L'occasion d'un morceau au vinaigre, dont voici un extrait, à déguster évidemment cum grano salis :

Lorsque le voyageur gastronome arrive à Saint-Pétersbourg, il entend parler du sterlet; lorsqu'il arrive à Moscou, il entend parler du sterlet; lorsqu'il dit: « Je vais m'embarquer sur le Volga », on lui répond: « Vous êtes bien heureux! vous allez manger du sterlet. » Et, en attendant, on lui sert une soupe au sterlet qui coûte quinze roubles, on lui sert une fricassée de sterlets aux accourcis qui en coûte cinquante. Il trouve la soupe trop grasse, il trouve la fricassée trop fade, et il finit par dire : « Peut-être je me trompe; sur le Volga, je verrai. » Et, en effet, une fois sur le Volga, une fois Nijni-Novgorod passé, une fois que l'Oka, rivière à sterlets, s'est jetée dans le Volga, il ne voit plus que des sterlets, on ne lui sert plus que des sterlets; les Russes qui n'ont pas de moustaches se lèchent les lèvres pour n'en rien perdre, les Russes qui ont des moustaches ne les essuient pas pour en conserver l'odeur. Et chacun chante son hymne, celui-ci à l'Oka, celui-là au Volga, seuls fleuves de la Russie où l'on trouve ce délirant poisson.

Eh bien, j'ose m'inscrire contre l'adoration générale. Le culte des sterlets n'est pas une religion raisonnée, c'est un fétichisme. C'est une chair jaune, molle, sans saveur, que l'on assaisonne avec de fades ingrédients, sous le prétexte de lui laisser son goût primitif [...]. Mais écoutez ce que je vais vous dire, voyageurs qui descendez ou remontez le Volga, que vous soyez disciples de M. d'Aigrefeuille, de Grimod de la Reynière ou de Brillat-Savarin : près du sterlet, poisson aristocratique, beaucoup trop vanté, se trouve le soudak, poisson commun, vulgaire, démocratique, beaucoup trop méprisé: le soudak, qui tient le milieu, comme goût, entre le brochet et le merlan; le soudak, qui a sa sauce toute trouvée : cuit au court-bouillon, mangé à l'huile et au vinaigre en rémoulade, à la tartare ou avec une mayonnaise; toujours bon, toujours succulent, toujours parfumé, à quelque sauce qu'il soit mangé, et coûtant deux kopecks la livre, tandis que, même sur le Volga, le sterlet coûte un rouble...


Le sterlet (illustration tirée de l'édition de 1768).

Parmi les animaux domestiques, Chappe mentionne, sur la route de Pétersbourg à Tobolsk des boeufs, de chevaux, quelques moutons, des chiens, des poules, des oies, et des canards. Il ajoute que les boeufs et les chevaux sont très petits, et qu'au-delà de Tobolsk on n'en trouve presque plus; on ne voyage qu'avec des chiens qu'on attelle aux traîneaux. 

En revanche, les animaux sauvages sont plus gros et plus communs que les espèces privées. 

« Les animaux sauvages, écrit-il, sont les ours noirs et les blancs : les premiers sont très communs; les derniers habitent les bords de la mer Glaciale. On trouve dans toutes les forêts des loups ordinaires, et des loups cerviers, des sangliers, des élans, une espèce de cerf qui a beaucoup de rapport avec le daim, des renards, qui, quoi que de la même espèce, sont cependant très différents par la couleur de leur poil : les uns sont parfaitement blancs; d'autres roux tirant sur le rouge. On en voit de gris, avec une raie noire sur le dos : ceux-ci sont très estimés. Les plus rares et les plus beaux sont parfaitement noirs. La peau d'un de ces derniers animaux se vend quelquefois jusqu'à trois et quatre cents roubles, ou deux mille livres d'argent de France. » 
Chappe mentionne quantité d'autres espèces sauvages, goulu (glouton), loutre, castor, isatis, renne, saïga, lièvre, écureuil, etc. Sans oublier, bien sûr les plus redoutables entre tous : les insectes. 
« Les cousins sont en si grande quantité, principalement à Tobolsk, qu'ils désolent les habitants jusque dans leurs appartements. Ignorant cet inconvénient, je ne pris d'abord aucune précaution pour me garantir de ces mouches; aussi la démangeaison que leurs piqûres m'occasionnèrent, ne me laissait jouir d'aucun repos : mes jambes, mon visage et mes mains enflèrent si considérablement, que je fus obligé de garder le lit pendant quelques jours. Je ne sortais plus par la suite qu'avec des bottes, le visage couvert d'un voile, et avec des gants aux mains, ainsi que le pratiquent les habitants du pays [...].

Étant obligé d'avoir le visage découvert pour faire mes observations astronomiques, je faisais faire du feu autour de mon observatoire avec des mottes de terre, afin d'exciter une grande fumée : elle éloignait les insectes, et je faisais éteindre le feu au temps de mon observation. » 

Outre les cousins, Chappe il observa à Tobolsk une nuée de sauterelles et de demoiselles, qui méritent quelque attention des naturalistes. Ce fut le 2 juillet 1761 qu'il fit cette observation (et on lui apprit qu'en 1749, 1750 et 1751, les sauterelles avaient été si nombreuses en Ukraine qu'elles y rongèrent tout le grain des environs de Bielgorod). 
« Il parût [ce 2 juillet 1761] une si grande quantité de demoiselles, que le bourdonnement qu'elles excitaient m'engagea à sortir de mon appartement, pour m'assurer la cause de ce bruit. Il résulte des observations que je fis, que ces insectes formaient une colonne dont la largeur s'étendait depuis la rivière Irtych jusqu'à mon observatoire; et était par conséquent de cinq cents toises environ. la hauteur de cette colline n'était que de cinq toises. » 
La colonne commença à paraître à huit heures du matin, et son passage dura jusqu'à une heure du soir; elle suivait les  bords de l'Yritch du nord au sud. L'auteur s'assura, par plusieurs épreuves réitérées, que cette colonne parcourait vingt toises en neuf secondes, et trois lieues et demie par heures. Ainsi, puisque le passage de cette colonne avait été de cinq heures, l'espace qu'elle occupait devait être au moins de dix-sept lieues dans sa longueur. Du reste, ces sauterelles ressemblaient parfaitement  à celles de France.

La chasse à la zibeline
Chappe a également rédigé [pour le troisième tome de son ouvrage] un morceau curieux sur la chasse aux martes (ou martres) zibelines en Sibérie, et auquel il convient de faire encore mention ici. 

Les martes zibelines, explique Chappe, vivent dans des trous; leurs nids sont, ou dans des creux d'arbres ou dans leurs troncs, couverts de mousse, ou sous leurs racines, ou sur des hauteurs parsemées de rochers. Elles construisent les nids de mousse, de branches et de gazon : elles restent dans leurs trous ou dans leurs nids pendant douze heures, en hiver comme en été, et le reste du temps elles sortent pour chercher leur nourriture. En attendant la belle saison, elles se nourrissent de belettes, d'hermines, d'écureuils, et surtout de lièvres; mais dans le temps, des fruits elles mangent des baies, et plus volontiers le fruit du sorbier. Quand il est abondant, il leur cause, dit-on, une sorte de gale qui, les obligeant de se frotter contre les arbres, leur fait tomber le poil. En  hiver, elles attrapent des oiseaux et des coqs de bois. Quand la terre est couverte de neige, les zibelines restent tapies dans leurs trous quelquefois trois semaines; elles s'accouplent au mois de janvier; leurs amours durent un mois, et souvent excitent, des combats sanglants entre deux mâles qui se disputent une femelle. Après l'accouplement, elles gardent leurs nids environ quinze jours ; elles mettent bas vers la fin de mars, depuis, trois jusqu'à cinq petits, qu'elles allaitent pendant quatre ou six semaines.
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La zibeline des naturalistes

La zibeline (Martes zibellina) appartient au genre des martes (famille des mustélidés), dans lesquels se rangent, parmi d'autres espèces, la marte d'Europe (Martes abietum ou Mustela martes L.), la fouine (Martes foina), etc. Outre les martes, les mustélidés comportent les genres  belette, glouton, moufette, blaireau, loutre, vison, et putois.

C'est à Georg Gmelin, qui en avait vu deux captives lors de son passage chez le Gouverneur de Tobolsk, que l'on doit la première description de zibelines vivantes. Aux dires de Buffon, jusque là, presque tous les naturalistes avaient parlé de la zibeline sans la connaître autrement que par sa fourrure. 

« La zibeline ressemble, dit Gmelin, à la marte [d'Europe] par la forme et l'habitude du corps, et à la belette par les dents; elle a six dents incisives assez longues et un peu courbées, avec deux longues dents canines à la mâchoire inférieure, de petites dents très aiguës à la mâchoire supérieure; de grandes moustaches autour de la gueule, les pieds larges et tous armés de cinq ongles : ces caractères étaient communs à ces deux zibelines; mais l'une était d'un brun noirâtre sur tout le corps, à l'exception des oreilles et du dessous du menton, où le poil était un peu fauve, et l'autre, plus petite que la première, était sur tout le corps d'un brun jaunâtre, avec les oreilles et le dessous du menton d'une nuance plus pâle. Ces couleurs sont celles de l'hiver; car au printemps elles changent par la mue du poil : la première zibeline, qui était d'un brun noir, devint en été d'un jaune brun : et la seconde, qui était d'un brun jaune, devint d'un jaune pâle. J'ai admiré l'agilité de ces animaux : dès qu'ils voyaient un chat, ils se dressaient sur les pieds de derrière comme pour se préparer au combat; ils sont très inquiets et fort remuants pendant la nuit; pendant le jour, au contraire, et surtout après avoir mangé, ils dorment ordinairement une demi-heure ou une heure : on peut dans ce temps les prendre, les secouer, les piquer sans qu'ils se réveillent (Voyage, tome I). » 
Buffon, qui reproduit la longue citation qui précède, précise que les zibelines habitent le bord des fleuves, les lieux ombragés et les bois les plus épais : elles sautent très agilement entre les arbres, ajoute-t-il, et craignent fort le Soleil.
« On prétend, écrit Buffon dans son Histoire Naturelle (1765), qu'elles se cachent et sont engourdies pendant l'hiver, cependant c'est dans ce temps qu'on les chasse et qu'on les cherche de préférence, parce que leur fourrure est alors bien plus belle et meilleure qu'en été.; elles vivent de rats, de poisson, de graines de pin et de fruits sauvages; elles sont très ardentes en amour  :elles ont pendant ce temps de leur chaleur une odeur très forte.» 



Une marte, selon Buffon.

Le naturaliste termine sa notice sur la zibeline en souscrivant à l'opinion exprimée par quelques uns de ces prédécesseurs selon laquelle la zibeline pourrait être le satherius d'Aristote, un animal que celui-ci joignait à la loutre et au castor parmi les animaux d'eau. 

« On doit encore présumer, conclut-il, que du temps de la magnificence d'Athènes, ces belles fourrures n'étaient pas inconnues dans la Grèce, et que l'animal qui les fournit avait un nom; or il n'y en a aucun qu'on puisse appliquer à la zibeline avec plus de raison que celui de satherius, si en effet il est vrai que la zibeline mange du poisson, et se tienne assez souvent dans l'eau pour être mise au nombre des amphibies. » 

La chasse des zibelines ne se fait jamais qu'en hiver, parce que leur poil mue au printemps; cependant les chasseurs partent dès la fin d'août, du moins ceux de la Vitim [un affluent de la Lena]. Quand les Russes ne vont, pas eux-mêmes à cette chasse, ils y envoient d'autres personnes. On fournit aux premiers des habits, des provisions, et tout l'attirail  : les deux tiers de la chasse sont pour eux, le reste pour leur maître. Les chasseurs de louage partagent le profit de la chasse avec leurs maîtres;, mais ils se munissent, au moyen de quelques roubles, de tout ce qu'il leur faut pour y aller.

Les chasseurs vont par bandes, depuis six jusqu'à quarante hommes; ils s'embarquent quatre à quatre dans des canots couverts, menant un  guide à  leurs frais. Chaque chasseur a, pour sa provision de  trois ou quatre mois, trente poudes de farine de seigle, un poude de farine de froment, un poude de sel, et un quart de gruau. Leur habillement consiste en un  manteau, un capuchon de bure, et des gants de peau; il y a de plus, pour deux chasseurs, un filet et un  chien, auquel on fait une provision de sept poudes de nourriture.

La chasse dont il s'agit est celle que font les [habitants de la] Vitim; ils remontent la  rivière de Vitimsk, en tirant leurs bateaux avec des cordes jusqu'au lieu du rendez-vous général pour la  chasse. Un chef ou conducteur, auquel tous les chasseurs jurent  d'obéir, assigne à chaque bande ou division son quartier. Chacune creuse des fosses sur la route de l'endroit où elle doit chasser, et y enterre ses provisions : elle se construit une hutte. Quand la neige commence à tomber avant la  saison des glaces, on fait la chasse  autour des huttes, avec les chiens et les filets. Quand la forte gelée a glacé les rivières, on part sur des raquettes, avec un traîneau où l'on met des provisions de farine, de viande ou de poisson ; un chaudron, un carquois avec des flèches, un arc, un lit, et un sac rempli des ustensiles les, plus nécessaires, Le traîneau se tire avec un baudrier de peau, qu'un homme se passe devant la poitrine, ou qu'il attache à son chien en façon de harnais. On marche avec un bâton garni par le bas d'une corne de vache, pour que la glace ne le fende pas, et d'un petit anneau de bois. entouré de courroies, pour qu'il n'enfonce pas trop avant dans la neige; le haut de ce bâton est large et façonné en forme de pelle, pour écarter la neige en dressant les pièges, C'est avec cette pelle qu'ils mettent de la neige dans leur chaudron au lieu d'eau, pour préparer leur manger; car, dans les montagnes, où l'on chasse, il ne se trouve, durant tout l'hiver, ni ruisseau, ni fontaine, ni rivière qui coule. A  chaque halte où l'on doit s'arrêter pour la chasse, on se fuit des huttes qu'on environne et qu'on palissade de neige.  Sur la route, les chasseurs font des entailles aux arbres pour se reconnaître et ne pas s'égarer au retour.

Il paraît que cette chasse se fait par caravanes, qui, quoique divisées en bandes, ont des marches et des haltes réglées. Après avoir passé la nuit dans l'endroit d'une halte où l'on campe, les chasseurs se dispersent dès le matin, et vont tendre  leurs pièges autour des vallons. Il peut y avoir dans chaque canton quatre-vingts pièges; chaque chasseur en dresse vingt par jour; voici comment : 

« On choisit un petit espace auprès des arbres; on l'entoure de pieux pointus à une certaine hauteur, on le couvre de petites planches, afin que la neige ne tombe pas dedans; on y laisse une entrée fort étroite, au-dessus de laquelle est placée une poutre qui n'est suspendue que par un léger morceau de bois; et sitôt que la zibeline y touche Pour, prendre le morceau de viande ou de poisson qu'on a mis pour l'amorcer; la bascule tombe et la tue. » 
Quelquefois on tend  deux pièges autour du même arbre, mais non du même côté.
Après qu'on a fait dix haltes, le chef de chaque bande envoie la moitié de ses gens pour chercher les provisions qu'on a laissées au premier rendez-vous, on campement général. Comme ils vont avec des traîneaux vides, ils passent cinq ou  six haltes en un jour. Ils reviennent chacun avec six poudes de farine, un quart de ponde d'amorces, qui consistent en viande on en poisson. A leur retour, ils visitent les pièges de chaque halte  pour les nettoyer, s'ils sont couverts de neige, ou pour ramasser les zibelines qui s'y trouvent prises.

On dépouille les zibelines, et le chef de la bande est seul chargé de cet office. Quand elles sont gelées, il les met dans son lit pour les faire dégeler sous sa couverture; ensuite il les écorche en présence des autres chasseurs.


Piège à zibelines, en Sibérie.

On porte toutes les zibelines au conducteur général de la chasse. Si l'on craint les Toungouses, ou d'autres peuples sauvages, qui viennent quelquefois enlever ces proies à force ouverte, on met les peaux dans des troncs verts qu'on fend et creuse exprès : on en bouche les extrémités avec de la neige, où l'on jette quelquefois de l'eau pour les faire geler plus tôt. On cache ces troncs dans la neige, autour des huttes où l'on a fait halte; et quand la caravane s'en retourne, on reprend les peaux.

Dès que la moitié de la bande est revenue des provisions, on y renvoie l'autre moitié, qui fait comme la première. Si les zibelines ne se prennent pas d'elles-mêmes dans les pièges, on a recours aux filets. Quand le chasseur a trouvé la trace d'un de ces animaux, il la suit jusqu'au terrier où la zibeline est entrée; il y allume du bois pourri à la bouche de tous les trous, pour que la fumée oblige l'animal de sortir; il tend son filet autour de l'endroit où la trace finit, et de suite se tient deux ou trois jours aux aguets avec son chien. Quand la zibeline sort, elle se prend ordinairement dans le filet, qui a trente toises de long, sur quatre, ou cinq pieds de large. La zibeline faisant des efforts pour se dépêtrer du filet, ébranle une corde où sont attachées deux sonnettes qui avertissent le chasseur : celui-ci lâche son chien, qui court étrangler la proie.

On n'enfume pas les terriers qui n'ont qu'une issue, parce que la zibeline, qui craint la fumée, mourrait dans son trou plutôt que d'en sortir.

Si l'on aperçoit, une zibeline sur un arbre, on la tue avec des flèches dont le bout est rond, pour ne pas percer la peau de l'animal. Si la trace aboutit à un arbre où l'on ne peut apercevoir la  zibeline, on abat l'arbre, et l'on place le filet vers l'endroit où l'on juge qu'il tombera. Les chasseurs s'éloignent de l'arbre, du Côté où l'on travaille à l'abattre; et quand, après avoir courbé la tâté en arrière, ils n'aperçoivent plus l'extrémité de  la   cime, ils étendent alors leurs filets à deux toises plus loin de cet endroit. Pour eux, ils se tiennent au pied de l'arbre; et lorsqu'il tombe, la zibeline, effrayée par la vue des chasseurs, prend 'la fuite et tombe- dans le filet. Si la zibeline ne s'enfuit pas, on cherche dans tous les trous de l'arbre pour la trouver.

A la fin de la saison de la chasse, on regagne le rendez-vous général, où l'on  attend que toutes les bandes soient rassemblées. On y reste jusqu'à ce que les rivières soient navigables. Alors on rembarque sur les mêmes canots dans lesquels on est venu. On donne à l'église les zibelines qu'on a promises à  Dieu : on paie celles qui sont dues au trésor impérial; on vend le reste, et le prix en est également partagé entre tous les chasseurs.

La chasse des zibelines, chez les  autres peuples de la Sibérie  diffère peu, de celle que font les Russes; mais avec moins de préparatifs, ils  y mettent plus de superstition les uns et les autres y ont beaucoup de confiance, non seulement parce qu'ils sont ignorants et barbares, mais parce qu'ils sont chasseurs. En général, tous les hommes qui tentent le sort et qui ont à espérer ou à craindre, les navigateurs, les pécheurs, les chasseurs, les joueurs, les conquérants mêmes, sont très superstitieux.

Enfin, en parlant des martres zibelines,  l'auteur dit que leurs queues qu'on estime si fort en France, sont la partie la moins recherchée en Sibérie, parce que le poil en est trop dur. Les belles martres ont même rarement de belles queues; mais, du reste, elles sont noires; ce qui sans doute en fait le prix.

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