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L'astronome
est pris pour un sorcier.
Chappe franchit
les glaces et les neiges fondues, passe les rivières malgré
l'obstination de ses guides qui craignaient la débâcle, et
le 10 avril il arrive à Tobolsk ,
après avoir fait huit cents lieues dans un mois, le plus froid,
ou du moins le plus dangereux de l'année par les alternatives des
fontes et de la gelée. Il emploie encore un mois à préparer
un observatoire et à dresser ses instruments. Cet édifice,
étranger dans un pays d'ignorance, élevé sur une haute
montagne, à un quart de lieue de la ville, remua l'imagination des
habitants.
«
Les habitants de cette ville, dit l'auteur, peu accoutumés à
voir des étrangers, avaient été étonnés
de mon arrivée : ils avaient vu mon observatoire s'élever
aussitôt; il était d'une forme très différente
de celle de leurs bâtiments. Ils y trouvèrent du mystère.
Sa situation sur une montagne, d'où je découvrais tout l'horizon,
les surprit beaucoup. Il était d'ailleurs à un quart de lieue
de la ville. Ils formèrent d'abord des conjectures vagues et fort
bizarres : mais à la vue d'un quart de cercle, des pendules, d'une
machine parallactique, d'une lunette de dix-neuf pieds, instruments absolument
nouveaux pour eux, ils ne doutèrent plus que je ne fusse un magicien.
J'étais occupé toute la journée à observer
le Soleil
pour régler mes pendules et essayer mes lunettes. La nuit j'observais
la Lune
et les étoiles
: je faisais usage surtout d'une petite lampe placée à mon
quart-de-cercle, pour voir les fils du micromètre; je ne revenais
quelquefois à la ville que le matin, très fatigué;
et le désordre de ma toilette, dont je m'étais peu embarrassé,
les confirmait dans l'idée qu'ils avaient de moi. ».
Bientôt on regarda l'astronome comme
l'auteur du débordement de l'Yrtich. Cette rivière s'enfle
tous les ans à la fonte des neiges; mais cette année elle
avait submergé une partie de la basse ville de Tobolsk ,
débordé jusqu'au dessus des toits, renversé les maisons,
noyé des habitants, entraîné leurs effets, fondu le
sel des magasins. Jamais on n'avait vu de semblables ravages : ce n'était
plus l'éclipse
prochaine du Soleil qui devait être la cause de ces désastres,
mais l'arrivée de l'observateur français. Lui seul troublait
le cours de la nature; ses instruments, sa figure étrangère,
faisaient peur aux astres contre lesquels il braquait ses lunettes. On
murmurait tout bas; on faisait des voeux pour son départ; on menaçait
son observatoire, et sa personne n'était pas en sûreté.
Des Russes l'avertirent de ne point aller sans garde au milieu d'une populace
insensée. Il prit le parti de coucher dans son observatoire
jusqu'au moment du passage qu'il attendait.
Six mois de courses, mille six cents lieues
de route par terre, un phénomène annoncé depuis un
siècle, un résultat décisif pour déterminer
la parallaxe
du Soleil, et mesurer la distance [ La
Distance des astres ]
et
la grandeur de cet astre; la curiosité de tous les savants éveillée
par un objet, de cette importance, l'empressement de plusieurs souverains
à concourir au succès d'une observation. qui devait faire
époque dans l'histoire de l'astronomie; tout redoublait l'impatience
de l'auteur pour voir éclore le jour qui devait payer des études
de plusieurs années, des périls et des fatigues de plusieurs
mois.
L'événement était
attendu pour le 6 juin, et il employa la journée du 5 à disposer
tous ses instruments, avant de passer une dernière fois la nuit
dans son observatoire.
«
Je n'avais rien a désirer, se souviendra-t-il. Tout annonçait
le succès de mon observation, le ciel était serein, le Soleil
se coucha sous un horizon dégagé de vapeurs; la tendre lueur
du crépuscule, et le calme parfait qui régnait dans la Nature,
portaient le plaisir de mon âme tranquille. Je fis souper tout le
monde. Mon bonheur me suffisait.
Je
ne fus pas heureux longtemps. Étant sorti vers dix heures pour en
jouir dans le silence, je fus anéanti à la vue des brouillards
qui privaient les étoiles d'une partie de leur lumière. Consterné,
je parcours l'horizon : des nuages se forment déjà de toutes
parts; ils deviennent plus épais à chaque instant; l'obscurité
de la nuit augmente, le ciel disparaît, et bientôt tout l'hémisphère,
couvert d'un seul et sombre nuage, fait évanouir toutes mes espérances,
et me plonge dans le désespoir le plus affreux.
L'observation
de ce passage offrait à l'univers pour la première fois,
le moyen de déterminer avec exactitude la parallaxe du Soleil. Ce
phénomène attendu depuis plus d'un siècle, fixait
les voeux de tous les astronomes : tous désiraient d'en partager
la gloire. Le célèbre Halley en
l'annonçant, fit voir le premier l'importance de ce phénomène,
et porta au tombeau les regrets de ne pouvoir en être témoin.
Toute l'Europe savante avait voulu concourir à la réussite
de cette observation. Les souverains, au milieu d'une guerre dispendieuse,
n'avaient rien négligé pour en assurer le succès.
Il pouvait servir d'époque à leur gloire, et devenir la source
des plus grands avantages pour leurs sujets et pour l'humanité.
Revenir
en France sans avoir accompli l'objet de mon voyage, être privé
du fruit de tout tous les dangers que j'avais courus, des fatigues auxquelles
je n'avais résisté que par le désir et l'espérance
du succès; en être privé par un nuage au moment même
où tout me l'assurait; ce sont des situations qu'on ne peut que
sentir.
Dans
l'affreux désespoir où j'étais, je ne jouissais même
pas de la faible consolation de voir quelqu'un qui y prît part. Tout
ceux qui m'accompagnaient en avaient été les témoins
: ils étaient rentrés dans l'observatoire où je les
trouvai dormant du plus profond sommeil. Je les éveillai tous; ils
me laissèrent seul; j'en étais moins malheureux.
Il
faut avoir éprouvé ces cruels moments, pour jouir de l'excès
de plaisir que me procura le lever du Soleil, en faisant renaître
mes espérances. Les nuages étaient cependant encore si épais
que cette contrée restait plongée dans les ténèbres,
quoique cet astre l'éclairât. Une teinte rougeâtre répandue
sur les nuages était presque le seul indice de sa présence
: mais un vent d'Est chasse ce sombre voile vers le couchant, et met bientôt
à découvert une partie du ciel à l'horizon : elle
augmente insensiblement; les nuées offrent déjà une
couleur blanchâtre, qui s'anime à chaque instant; la joie
coule dans tous mes membres, et donne une nouvelle vie à toute mon
existence. Les nuages continuent de se dissiper, la Nature reprend un air
riant, tout célèbre le retour d'un beau jour; et mon âme
ravie puise sans cesse de nouveaux plaisirs dans mes désirs animés
par l'espérance. »
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C'est
à ce moment-là que le Gouverneur
[a], et
diverses relations que s'était faites Chappe dans la ville arrivent
à l'observatoire, où l'astronome avait réservé
une lunette, tandis que la plupart des habitants de Tobolsk
s'étaient enfermés dans les églises, ou dans leurs
maisons, à l'approche d'un phénomène qu'ils n'auraient
osé ni même su voir. On ne voyait pas encore le Soleil, mais
tout annonçait sa prompte apparition.
«
Je me dispose à mon observation, poursuit Chappe; les assistants
entrent dans la tente que j'avais préparée pour eux. Mon
horloger était chargé d'écrire, et d'avoir l'oeil
sur la pendule, pendant que mon interprète devait compter. Le calme
et la sérénité de l'air m'avaient déterminé
à transporter mes instruments hors de l'observatoire, pour les mouvoir
plus facilement. J'aperçus bientôt un des bords du Soleil;
c'était le temps où Vénus
devait entrer sur cet astre, mais vers le bord opposé
[Les Passages de Vénus devant le Soleil ].
Ce bord était encore dans les nuages. Immobile, et l'oeil fixé
à ma lunette, mes désirs parcourent un million de fois à
chaque instant, l'espace immense qui me sépare de cet astre. Que
ce nuage tardait à disparaître: Il se dissipe : enfin j'aperçois
Vénus déjà entrée sur le Soleil, et je me dispose
à observer la phase essentielle (l'entrée totale). Quoique
le ciel soit parfaitement serein la crainte trouble encore mes plaisirs.
Ce moment approche : un frémissement s'empare de tous mes membres;
il faut que je fasse usage de toute ma réflexion, pour ne pas manquer
mon observation. J'observe enfin cette phase, et un avertissement intérieur
m'assure de l'exactitude de mon opération. On peut goûter
quelquefois des plaisirs aussi vifs; mais je jouis en ce moment de celui
de mon observation, et de l'espérance qu'après ma mort la
postérité jouira encore de l'avantage qui en doit résulter.
Le
ciel ayant été serein toute la journée, j'eus la facilité
de continuer mes autres observations. Je les fis passer quelques jours
après en Europe, profitant de l'occasion d'un courrier que le gouverneur
fit partir pour la cour de Russie. J'en envoyais une copie à l'Académie
de Saint-Pétersbourg, et une autre à celle de Paris.»
C'est là sans doute de l'enthousiasme;
mais n'en faut-il pas avoir pour acheter par le sacrifice de son
repos, et par le risque de sa vie du de sa santé, un moment de contemplation?
Tant d'erreurs font parcourir le globe; la vérité seule n'aura-t-elle
pas le droit d'échauffer les âmes jusqu'à l'oubli des
périls? Des armées innombrables, des sociétés
entières se dévouent à la mort, et pourquoi ? [...].
L'amour de la vérité ne tient-il donc pas à l'amour
de la patrie, ou plutôt au bonheur de l'humanité? Plaignons
les peuples qui se laissent passionner pour l'ambition d'un conquérant;
et respectons, honorons au moins de l'estime publique le courage à
qui nous devons la propagation des lumières et des connaissances
utiles au monde. |
[a]
Il s'agissait de Soimanof, gouverneur de Sibérie, qui avait servi
dans la martine, comme commandant de la flotte de la mer Caspienne, dont
il avait aussi levé la carte, au temps de Pierre
Ier,
et avait acquis à Saint-Pétersbourg de grandes connaissances
en astronomie avec Delisle. |