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Voyage fait en Sibérie
pour le passage de Vénus sur le Soleil
Chappe d'Auteroche

Première partie : le voyage
Sur la route de Tobol'sk
L'abbé Chappe, chargé d'aller observer à Tobolskle passage de Vénus sur le Soleil, part de  Paris à la fin de novembre 1760. Il marche la nuit. Une voiture se renverse; tous les baromètres et les thermomètres se brisent. Il en fait faire de nouveaux à Strasbourg. Embarqué sur le Danube à Ulm, où ce fleuve resserré entre deux chaînes de montagnes, commence à prendre assez de profondeur pour être navigable. L'astronome traverse ainsi l'Allemagne et arrive à Vienne. 
« J'y trouvai, ecrit-il, le père Hell, jésuite, professeur d'astronomie, connu par son mérite distingué dans cette science, et par ses éphémérides, dont s'enrichit chaque année l'Europe savante. Le père Liesganig, de la même société, et qui s'occupe avec succès dans le même genre, voulut bien se charger de faire des observations correspondantes à celles que je ferais par la suite, et me communiquer celles qu'il avait faites pendant mon voyage sur le Danube. Nous déterminâmes dans son observatoire la déclinaison de la boussole de treize degrés vers l'Occident, et nous comparâmes en même temps nos baromètres. »
Chappe rencontre aussi à Vienne le baron Vanswieten, premier médecin de l'impératrice, qui employait, lui dit-il, avec succès l'électricité pour guérir les rhumatismes; tandis qu'en France ce remède ne réussit point [Mesmer].

De Vienne, l'auteur court en poste à Varsovie, où il remarque de belles femmes, des hommes d'une grande taille, des danses ennuyeuses, un souverain sans autorité, un état sans défense, une noblesse propriétaire des terres, des paysans qui travaillent pour elle sous la direction d'un sous-fermier, qui les conduit à la charrue un fouet à la main; enfin cette anarchie qui, révoltant le peuple contre la tyrannie des grands, expose la Pologne à l'oppression continuelle de ses voisins, et ne lui permet de choisir qu'entre la domination de deux despotes qui se disputent le droit de l'asservir sous prétexte de la protéger destinée inévitable d'une aristocratie aussi folle qu'injuste, et de tout gouvernement où le peuple est esclave.

De la capitale de la Pologne Chappe se rend à celle de Russie. Le voyageur trouve depuis Varsovie jusqu'à huit lieues[1 lieue de Paris = 3,933 km] de Bialistok, une plaine couverte de cailloux de granits de toutes couleurs. A Bialistok est le château du grand maréchal de la couronne, palais superbe, où l'on a fait venir de loin des monuments de tous  les beaux-arts, où l'architecture est allée à grands frais construire deux corps-de-logis à la romaine, où l'on voit au-dedans des appartements et des bains décorés avec toute la somptuosité de la richesse et toute l'élégance du goût; au dehors un parc, des jardins, des bosquets, une orangerie, enfin les délices de l'Asie et les ornements de l'Italie au milieu des neiges du Nord.

Le 30 janvier 1761, le thermomètre était à 11 degrés au-dessous de zéro. Au sortir de Mémel, il fallut; faire du feu au milieu des glaces, dans des bois couverts de neiges : c'était en pleine nuit. Les montagnes sont gelées du pied jusqu'à la cime, et les chevaux ne sont point ferrés; il en fallait dix pour une seule voiture; encore ne purent-ils aller qu'à la moitié d'une montagne où les voyageurs grimpaient à pied, faisant de fréquentes, chutes, non sans quelques contusions. Ils retournèrent donc au hameau de Podstrava, avec leurs dix chevaux, que tous les paysans du village, tenant une torche d'une main, un fouet de l'autre, poussant en même temps la voiture et l'attelage, n'avaient pu faire parvenir jusqu'au sommet de la montagne. Ces obstacles se renouvelèrent plus d'une fois jusqu'à Pétersbourg, où le voyageur arriva le 13 février, après deux mois et demi de route. Un de ses plus grands embarras fut la forme et la charge de ses voitures qui ne pouvaient rouler dans la neige, et qui pesaient trop pour aller sur des traîneaux. Il fut donc obligé de les laisser à Dorpt, et de prendre quatre traîneaux pour ses équipages.

Saint-Pétersbourg.
Rendu à Pétersbourg , l'astronome trouva que l'académie de cette capitale avait déjà fait partir un de ses membres pour Tobolsk, où d'autres astronomes de Russie devaient aller observer, comme lui, le passage de Vénus. Ils étaient tous en marche depuis un mois. L'académicien français avait encore huit cents lieues à faire avec des vivres, des ustensiles, et même des lits. On craignait que la fonte des neiges ne l'empêchât d'arriver. On lui proposa d'aller faire son observation en quelque endroit plus accessible et moins éloigné. Il n'y en avait point, dit-il, où la durée du passage de Vénus sur le Soleil fût plus courte qu'àTobolsk, avantage inestimable pour l'objet de son observation. Il insista donc pour suivre sa route, et partit le 10 mars avec un bas-officier pour escorte, un interprète pour la langue, et un horloger pour raccommoder les  pendules en cas d'accident.

La première chose qui frappe le voyageur au sortir de Pétersboug est de voir des petits enfants, tout nus jouer sur la neige par un froid très rigoureux; mais on les y endurcit ainsi, lui explique-t-on, pour qu'ils n'en soient jamais incommodés, et qu'ils passent alternativement des poêles au grand air sans aucun risque. 

La route de Saint-Pétersbourg à Moscou n'est qu'une plaine pendant l'espace de deux cents lieues. 

« Le chemin, écrit Chappe, est fait presque partout avec des rouleaux de bois de sapin, de trois, quatre et cinq pouces de diamètre : on y emploie quelquefois des fagots; on les place les uns à côté des autres, et on les couvre de quatre à cinq pouces de terre, mais on en fait un second à côté de l'ancien. Cette façon de construire les chemins, consomme quantité de bois : aussi l'on n'y trouve que des bouquets de sapins, dispersés, çà et là. »
A trois jours de chemin, l'horloger demanda un traîneau pour lui seul, ne voulant pas partager le sien avec l'interprète. L'abbé le refuse. Sans parler de l'augmentation de la dépense, et de la difficulté de trouver assez de chevaux pour tant de traîneaux, (car il en avait déjà quatre). 
« Cette fantaisie, dit-il, était mal fondée. Le traînage est aussi désagréable à la fin de l'hiver, qu'il est commode au commencement. Au printemps, les routes sont toute coupées par des fosses parallèles, éloignées de six à sept toises [1 toise = 1,949 m], et l'on trouve souvent des creux de plusieurs pieds de profondeur, dans lesquels les traîneaux se précipitent. On éprouve alors des secousses si violentes, qu'on court les plus grands dangers de se fracasser la tête contre les parois des traîneaux, si l'on ne reste point couché. malgré cette précaution, on est balotté si considérablement, que les voyageurs préfèrent d'être plusieurs ensemble : les secousses deviennent alors moins dangereuses ».
Chappe arrive au bout de quatre jours Moscou. Quoiqu'il y ait, comme on l'a dit, deux cents lieues de cette ville à Pétersbourg, on fait souvent cette route en deux jours; mais les traîneaux de l'académicien s'étaient rompus dans les mauvais chemins : il en commanda de nouveaux. Ils pouvaient retarder son départ; il prit des traîneaux de paysans, qui furent d'abord arrangés, et il signifia à ses compagnons de voyage, qui s'arrêtaient à tous les poêles de chaque poste, qu'il les laisserait en chemin, s'ils continuaient. Cette menace et l'eau-de-vie donnée aux postillons firent cesser tous les retards. Les traîneaux volaient sur la neige, et plus vite encore sur la glace des rivières. Celles-ci gèlent promptement dans le Nord, et leur surface en est plus unie; mais on y trouve des trous où l'eau ne gèle jamais, même quand  la glace est à trois pieds d'épaisseur. L'auteur, cherchant la cause de ce phénomène, dit qu'il ne vient point vraisemblablement des sources d'eau chaude qui peuvent se trouver au fond des rivières. Une de ces ouvertures , qu'il observa sur la rivière d'Ocka, avait, dit-il, plus de cent toises. 
« Cette rivière étant d'une très grande profondeur, quelque légèreté spécifique qu'on suppose à ces eaux de source, elles auraient le temps de contracter un degré de froid dans la diagonale qu'elles parcourent pour parvenir à la surface. »
L'auteur donne une autre explication de cette singularité. Les grandes rivières ne gèleraient jamais, à cause de la rapidité de leur courant, si les glaçons ne commençaient à se former par leurs bords , où les eaux sont plus tranquilles. Cependant ils s'accroissent bientôt au point que la rigueur des  froids du Nord les fixe presque tous à la fois. Cet effet doit rendre la surface des rivières glacées parfaitement unie; mais la différence de la figure des glaçons laisse nécessairement entre eux quelques espaces vides, On objectera que les nouveaux glaçons que la rivière charrie sous sa surface gelée devraient remplir ces intervalles. Aussi ces trous ne sont-ils pas fort grands pour l'ordinaire. Mais dans le Nord, où le froid est tout à coup excessif et durable, les rivières charrient-peu de glaçons. La preuve en est que, sur la rivière d'Ocka et sur le Volga , Chappe a remarqué beaucoup d'ouvertures de dix-huit pouces de diamètre, faites exprès par les paysans, pour y placer des filets, qui se rompraient bientôt, s'il y avait des glaçons sous la surface des rivières gelées. Cette observation  vient à  l'appui du système des physisiens , qui veulent que la mer ne soit pas glacée autour des pôles, parce que les montagnes de glaces flottantes ne viennent que du débouchement des rivières, et des rivages mêmes de la mer.

L'académicien, observant et voyageant toujours en poste, arrive le 20 mars à Nijnovogorod, où l'Ocka, se jetant dans le Volga, forme une nappe d'eau très belle à voir en été. Cette ville, au second rang par son étendue, au premier rang par son commerce [sa foire annuelle est longtemps restée la plus importante du monde], est l'entrepôt de tous les grains du pays. 

Là, le voyageur s'embarque sur le Volga, mais dans un traîneau qui va plus vite qu'un bateau à la voile, Ce fut un plaisir pour lui de voir la multitude de traîneaux qui se croisaient, se heurtaient et se renversaient  souvent. Les chevaux qui tirent ces sortes de voitures sont petits, maigres et faibles au coup d'oeil, mais durs à la fatigue, et d'une légèreté qui n'attend pas le fouet du postillon. Celui-ci s'entretient pendant toute la route avec ces animaux, qui, sans parler  montrent autant d'intelligence que leurs guides.
 

A la rencontre de Vénus

Depuis Pétersbourg jusqu'au delà de Nijnovogorod, ce n'est qu'une grande plaine. A une journée de cette dernière ville, on passe le Volga à Kousmodeniansk, et l'on entre dans une forêt qui a trois cents lieues et plus de longueur; mais ce ne sont que des pins et des bouleaux. Chappe se trouva dans ce bois à l'entrée de l'équinoxe du printemps, au milieu d'une neige épaisse de quatre pieds, et par un froid qui tenait le thermomètre à 18 degrés au-dessous de zéro. Cependant le froid et la neige augmentèrent tous les jours pour le voyageur, à mesure qu'il avançait vers Tobolsk. Il arriva dans un hameau. Au bruit de la clochette de son train qui annonçait la poste royale, ou plutôt à la vue de l'uniforme de son guide, tous les gens du village se sauvèrent dans les bois. Le maître de poste n'avait que six chevaux; on arrêta les traîneaux qui passaient; les paysans s'enfuirent , laissant leurs chevaux. Chappe demanda pourquoi; c'est que souvent, lui dit-on, les voyageurs disposent des chevaux, et maltraitent les hommes au lieu de les payer. Il offrit de l'eau-devie, il donna de l'argent; aussitôt les fugitifs se disputèrent à qui le servirait, à qui le conduirait.

Le chaud artificiel n'est pas moins extraordinaire en Sibérie que le froid naturel. Bien de plus insupportable que la manière dont on s'y chauffe. Dans toutes les maisons, l'appartement de la famille est chauffé par un poêle de brique fait en forme de four, mais plat. On pratiqué en haut un trou d'environ six pouces, qui s'ouvre et se ferme au moyen d'une soupape. On allume le poêle à sept heures du matin. Comme la soupape est fermée, l'appartement se remplit d'une fumée qui s'élève à deux ou trois pieds au-dessus du plancher, où l'on reste assis ou couché, de peur d'étouffer dans l'atmosphère de cette vapeur brûlante. Au bout de trois heures, que le bois du poêle est consumé, on ouvre la soupape, et la fumée, se dissipant, ne laisse qu'une forte chaleur qui se soutient jusqu'au lendemain par le défaut de communication avec l'air, extérieur. La température de l'air intérieur est telle, que le thermomètre de Réaumur y monte le matin à 36 et 40 degrés, et s'y soutient dans la journée jusqu'à 16 et 18 au-dessus de zéro.

Chappe, qui plaint le sort des Sibériens, également tourmentés par le froid qu'ils souffrent et par la manière dont ils s'en défendent, déplore plus fortement encore leur superstition qui augmente la misère de leur climat par des jeûnes et des pratiques funestes. Les lampes  et les bougies qu'ils  allument à toutes leurs chapelles intérieures, et qu'ils laissent brûler toute, la nuit sans précaution, occasionnent de fréquents incendies; et la dévotion pour le saint qu'on invoque amène les malheurs qu'on le prie d'éloigner. Le culte des schismatiques sibériens pour les images est, juge l'abbé, aveugle et insensé. 

« J'ai su, dit Chappe, par un Russe épris des charmes d'une jeune femme sa voisine, dont il était aimé, qu'après avoir éprouvé toutes les difficultés qu'occasionne un mari, jaloux et incommode; il était enfin parvenu à pénétrer dans l'appartement de la jeune femme. Elle se rappelle le saint de la chapelle dans les moments qu'on regarde en amour comme les plus précieux; elle court aussitôt faire la prière au saint, et revient entre les bras de son amant. » [a]
[a]La Harpe ajoute ici : « Qu'on se rappelle les courtisanes d'Italie qui retournent l'image de la Vierge pendant qu'elles exercent leur métier, et l'on verra que les mêmes superstitions se représentent dans les climats les plus différents. »
Bains usités dans toute la Russie.
Il arrive a Solikamskaïa, le 29 mars, avec un thermomètre qui était à 11 degrés au-dessous de zéro. Cependant au coeur de la Sibérie, à cent cinquante lieues de Tobolsk, il trouve des citronniers, des orangers, tous les fruits de France et d'Italie. Mais ces productions étrangères, étaient écloses dans douze serres chaudes. Les hommes et les plantes, tout est l'ouvrage pénible de l'art, dans ces terres qui semblent maudites de la Nature. 
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Solikamskaia n'est remarquable dans le voyage de Chappe que par la description des bains qu'on y prend pour suer. 
 « Je me levai, dit-il, le 31, de très grand matin, pour prendre les bains avant de sortir; on me les avait offerts la veille [...]. Ils étaient sur le bord de la rivière. » 
On l'y conduisit en traîneau : il arrive, il ouvre une porte ; aussitôt il en sort une bouffée de fumée qui le fait reculer... 
 « Cette fumée n'était que la vapeur des bains, qui formait un brouillard des plus épais, et bientôt de la neige, à cause de la rigueur du, froid. »
Il voulait se retirer; on lui dit que ce serait désobliger ses hôtes, qui avaient fait préparer le bain durant la nuit, exprès pour lui. 
« Je me déshabillai promptement, poursuit-il, et me trouvai dans une petite chambre carrée : elle était si échauffée par un poêle, que dans l'instant je fus tout en sueur. On voyait à côté de ce poêle une espèce de lit de bois, élevé d'environ quatre pieds : on y montait par des degrés. La légèreté de la matière du feu est cause que l'atmosphère est excessivement échauffée vers la partie supérieure de l'appartement, tandis qu'elle l'est peu, sur le plancher; de façon que par le moyen de ces escaliers, on se prépare par degrés à la chaleur qu'on doit éprouver sur le lit. »
Le voyageur qui n'était pas prévenu sur toutes ces précautions, voulut monter d'abord à l'endroit le plus élevé, pour être plus tôt quitte des bains; mais il ne put supporter la chaleur qu'il sentit à la plante des pieds. On jeta de l'eau froide sur le plancher; elle s'évapora à l'instant. En quelques  minutes, son thermomètre monta à 60 degrés. La chaleur lui portant à la tête, il en eut un violent mal de coeur on le fit asseoir; il roula au bas de ce lit de bois, avec son thermomètre qui fut brisé, de sa chute. Dès qu'il eut repris ses sens, il regagna son logement, enveloppé dans sa fourrure.  On lui fit prendre une jatte de thé pour le faire suer. 
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Bain public en Russie.
Bain public en Russie (illustration tirée de l'édition de 1768).

Ces bains se pratiquent, dans toute la Russie; on les prend deux fois  par semaine; presque tous les particuliers en ont dans leurs maisons; les personnes du bas peuple vont dans des bains publics; les deux sexes y sont séparés par des cloisons de planches; dans les hameaux pauvres, ils sont ensemble au même bain. 

 « J'ai vu, dit l'auteur, dans les salines de Solikamskaya, des hommes qui y prenaient des bains; ils venaient de temps en temps à la porte pour s'y rafraîchir, et y causaient tout nus avec des femmes. »
L'appartement des bains est tout en bois ; il contient un poêle, des cuves remplies d'eau, et une espèce d'amphithéâtre à plusieurs degrés. 
« Le poêle a deux ouvertures semblables à celles des fours ordinaires : la plus basse sert à mettre le bois dans le poêle, et, la deuxième soutient un amas de pierres contenues par un grillage de fer; elles sont continuellement rouges par l'ardeur du feu qu'on entretient dans le poêle [...]. En entrant dans le bain, on se munit d'une poignée de verges, d'un petit seau de sept  à huit pouces de diamètre, qu'on remplit d'eau, et l'on se place au premier ou au deuxième degré On est bientôt en sueur : on renverse alors le seau d'eau sur sa tête. On monte ainsi par degrés à l'amphithéâtre, en se vidant plusieurs seaux d'eau tiède sur le corps [...].

Un homme placé devant le poêle jette de temps en temps de l'eau sur les pierres rouges; dans l'instant, des tourbillons de vapeurs sortent du poêle avec bruit, s élèvent jusqu'au plancher, et retombent sur l'amphithéâtre, sous la forme  d'un nuage qui porte une chaleur brûlante. C'est alors qu'on fait usage des verges, qu'on a rendues des plus souples en les présentant à cette vapeur au moment qu'elle sort du poêle. On se couche sur l'amphithéâtre, et le voisin vous fouette avec une poignée de verges en attendant que vous lui rendiez le même service. Dans beaucoup de bains, les femmes sont chargées de cette opération. Pendant que les feuilles sont attachées aux verges, on ramasse, par un tour de main, un volume considérable de vapeurs : elles ont d'autant plus d'action sur le corps, que les porcs de la peau sont très ouverts, et que les vapeurs sont poussées vivement par les verges. »

Chappe voulut éprouver une fois toutes les opérations de ces bains. 
« Après avoir été fouetté, dit-il, on me jeta de l'eau sur le corps, et l'on me savonna : on prit aussitôt les verges par les deux bouts, et l'on me frotta avec tant de violence, que celui qui me frottait éprouvait une transpiration aussi considérable que moi. On jeta de l'eau sur mon corps, sur les pierres rouges, et l'on se disposa à me fouetter de nouveau; mais les verges n'ayant plus de feuilles, dès le premier coup je me levai avec tant de vitesse, que le fouetteur fut culbuté de l'escalier sur le plancher. Je renonçai à être fouetté et frotté plus longtemps : en quelques minutes, on, m'avait rendu la peau aussi rouge que de l'écarlate. Je sortis bientôt de ces bains.

Les Russes y demeurent quelquefois plus de deux heures [...]. Ils sortent tout en sueur de ces bains, et vont se jeter et se rouler dans la neige, par les froids les plus rigoureux, éprouvant presque dans le même instant une chaleur de 50 à 60 degrés, et un froid de plus de 20 degrés, sans qu'il leur arrive aucun accident ».

C'est, ajoute Chappe, un remède excellent contre le scorbut, auquel tous les peuples des pays excessivement froids se trouvent sujets par le peu d'exercice qu'ils font, et la vie languissante qu'ils mènent, enfermés dans leurs poêles tout l'hiver. 
« Ces étuves, conclut-il, produisent une grande fermentation dans le sang et les humeurs, et occasionent de grandes évacuations par la transpiration. Le grand froid produit une répercussion dans ces humeurs portées vers la peau, et rétablit l'unisson et l'équilibre [...]. Ces bains sont très salutaires en Russie; ils seraient certainement très utiles en Europe pour quantité de maladies, surtout pour celles de la classe des rhumatismes. On ne connaît presque point en Russie ces maladies; et quantité d'étrangers en ont été guéris radicalement par le secours des bains de cette espèce. »
Les salines de Solikamskaia.
Solikamskaia n'a proprement de remarquable que les salines, dont la description est bien plus intéressante que le dénombrement de ses églises d'hiver et d'été [allusion perfide au descriptif minutieux qu'en avait fait Johann Georg Gmelin, lors d'un voyage fait quelque temps plus tôt]; quoique cette ville ait plus de soixante fontaines salées, elle n'a que deux chaudières. 
« La première forme un carré de trente pieds sur deux de profondeur environ; la deuxième est un peu plus grande. Ces deux chaudières sont placées sur différents bâtiments, situés à cinquante toises des sources des fontaines. On élève l'eau salée dans un réservoir, par le moyen des pompes que les chevaux font jouer. Des  tuyaux de plomb, soutenus  par des, supports de  bois, conduisent  ces peaux jusqu'aux bâtiment où sont les chaudières. »
On fait une cuisson en quarante-huit heures elle produit cinquante sacs de sel, chacun de quatre poudes [1 poud(e) = 16,380 kg], qui font  cent trente-deux livres de France. On consume par cuisson dix toises carrées de bois; qui coûtent trois roubles : chaque chaudière occupe six hommes qui gagnent huit à treize sous par jour, et cinq chevaux qui coûtent vingt sous par jour à nourrir. D'après, l'énumération des frais, l'auteur fait montrer la  dépense de ces salines à 1600 roubles ou 8000 francs par an; et le produit à 166 000 F, en supposant que le sel vaut cinquante copeks par poude, c'est-à-dire environ dix-huit deniers la Iivre, et  que chaque année rend plus de douze mille  quintaux de sel. Chappe s'étant  informé pourquoi l'on n'augmentait pas le revenu de  la couronne en multipliant les chaudières, on lui répondit que  le bois commençait à  manquer. Le froid, qui en fait consommer beaucoup, en reproduit peu. Ces deux  effets du climat s'opposeront toujours au défrichement et à la population de la Sibérie.

Le 2 avril, l'abbé Chappe voyageait sur des chemins rompus, à travers une neige épaisse de sept pieds, qui ne devait s'écouler qu'à la fin de mai. Tout ce qu'il apprend, tout ce qu'il voit, il le décrit. A propos d'une femme dévorée par un ours, il dit que pour faire la chasse des ours, les Sibériens ont de petits chiens qui relancent l'animal. Dans son enceinte de neige  durcie par la gelée, où il se fait un  lit de glace; il serait trop  fort; on l'attire dans  la neige molle et profonde, où, tandis qu'il s'occupe à s'en débarrasser, on le perce à coups de pique. L'ours est terrible dans ce climat, surtout l'ours blanc, qui, maigre et décharné, court plus vite que l'homme.

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