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Micromégas étendit la main
tout doucement vers l'endroit où l'objet paraissait, et avançant
deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant
et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces
messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser, de peur
de l'écraser. « Voici un animal
bien différent du premier »,
dit le nain de Saturne ;
le Sirien mit le prétendu animal dans le creux de sa main
[1]. Les passagers et les gens de l'équipage,
qui s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient
sur une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement; les matelots
prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de Micromégas,
et se précipitent après.
Les géomètres prennent leurs
quarts de cercle, leurs secteurs, et des filles laponnes [2],
et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant qu'il sentit
enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts : c'était
un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans l'index;
il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque chose du
petit animal qu'il tenait; mais il n'en soupçonna pas d'abord davantage.
Le microscope, qui faisait à peine discerner une baleine et un vaisseau,
n'avait point de prise sur un être aussi imperceptible que des hommes.
Je ne prétends choquer ici la vanité de personne, mais je
suis obligé de prier les importants de faire ici une petite remarque
avec moi : c'est qu'en prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds,
nous ne faisons pas sur la Terre
une plus grande figure qu'en ferait sur une boule de dix pieds de tour
un animal qui aurait à peu près la six cent millième
partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait tenir
la Terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres;
et il se peut très bien faire qu'il y ait un grand nombre de ces
substances : or concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces
batailles qui nous ont valu deux villages qu'il a fallu rendre. |
[1]
Allusion à Swift,Voyages de Gulliver ...
[2]
Deux
Lapones accompagnaient l'expédition de Maupertuis
lors du retour en France. ( Voyage
en Laponie).
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Je ne doute pas que si quelque
capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de
deux grands pieds au moins les bonnets de sa troupe; mais je l'avertis
qu'il aura beau faire, et que lui et les siens ne seront jamais que des
infiniment petits.
Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il
donc pas à notre philosophe de Sirius pour apercevoir les atomes
dont je viens de parler? Quand Leuwenhoek
et Hartsoeker virent les premiers, ou crurent
voir la graine
dont nous sommes formés, ils ne firent pas à beaucoup près
une si étonnante découverte. Quel plaisir sentit Micromégas
en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en
les suivant dans toutes leurs opérations! comme il s'écria!
comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon
de voyage!
«
Je
les vois, disaient-ils tous deux à la fois; ne les voyez-vous pas
qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent.
»
En parlant ainsi les mains leur tremblaient,
par le plaisir de voir des objets si nouveaux et par la crainte de les
perdre. Le Saturnien, passant d'un excès de défiance à
un excès de crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient
à la propagation. Ah!, disait-il, j'ai pris la nature sur le fait.
Mais il se trompait sur les apparences : ce qui n'arrive que trop, soit
qu'on se serve ou non de microscopes . |
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