Chapitre 3
Voyage
des deux habitants de Sirius et de Saturne
|
|
Nos deux philosophes étaient prêts
à s'embarquer dans l'atmosphère
de Saturne
avec une fort jolie provision d'instruments mathématiques, lorsque
la maîtresse du Saturnien qui en eut des nouvelles, vint en larmes
faire ses remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait
que six cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments
la petitesse de sa taille.
«
Ah!
cruel! s'écria-t-elle, après t'avoir résisté
quinze cents ans lorsque enfin je commençais à me rendre,
quand j'ai à peine passé cent ans entre tes bras, tu me quittes
pour aller voyager avec un géant d'un autre monde; va, tu n'es qu'un
curieux, tu n'as jamais eu d'amour : si tu étais un vrai Saturnien,
tu serais fidèle. Où vas-tu courir? Que veux-tu? Nos cinq
lunes
sont moins errantes que toi, notre anneau
est moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus
personne. »
Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle,
tout philosophe qu'il était; et la dame, après s'être
pâmée, alla se consoler avec un petit-maître du pays. |
|
|
Cependant nos deux curieux
partirent; ils sautèrent d'abord sur l'anneau, qu'ils trouvèrent
assez plat, comme l'a fort bien deviné un illustre habitant de notre
petit globe [1];
de là ils allèrent de lune en lune. Une comète
passait tout auprès de la dernière; ils s'élancèrent
sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent
fait environ cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent
les satellites de Jupiter .
Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une
année ,
pendant laquelle ils apprirent de fort beaux secrets qui seraient actuellement
sous presse sans messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé quelques
propositions un peu dures. Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque
de l'illustre archevêque de..., qui m'a laissé voir ses livres
avec cette générosité et cette bonté qu'on
ne saurait assez louer. |
|
|
| [1]
L'anneau de saturne - Ce phénomène
étonnant, mais pas plus étonnant que les autres, ce corps
solide et lumineux qui entoure la planète de Saturne, qui l’éclaire
et qui en est éclairé, soit par la faible réflexion
des rayons solaires, soit par quelque cause inconnue, était autrefois
une mer, à ce que prétend un rêveur qui se disait philosophe[2].
Cette mer, selon lui, s’est endurcie; elle est devenue terre ou rocher;
elle gravitait jadis vers deux centres, et ne gravite plus aujourd’hui
que vers un seul.
Comme
vous y allez, mon rêveur! comme vous métamorphosez l’eau en
rocher! Ovide n’était rien auprès
de vous. Quel merveilleux pouvoir vous avez sur la nature! cette imagination
ne dément pas vos autres idées. O démangeaison de
dire des choses nouvelles! ô fureur des systèmes! ô
folies de l’esprit humain! si on a parlé dans le Grand Dictionnaire
encyclopédique de cette rêverie, c’est sans doute pour
en faire sentir l’énorme ridicule; sans quoi les autres nations
seraient en droit de dire :
«
Voilà l’usage que font les Français des découvertes
des autres peuples. »
Huygens
découvrit l’anneau de Saturne, il en calcula les apparences. Hooke
et Flamsteed les ont calculées comme
lui. Un Français a découvert que ce corps solide avait été
océan circulaire, et ce Français n’est pas Cyrano
de Bergerac. (Voltaire : Dictionnaire philosophique, 1764). |
|
[2]
Maupertuis.
Voltaire
n'était pas encore complètement brouillé avec lui
en 1752, voilà donc qui est consommé en 1764...
|
|
Mais revenons à nos
voyageurs. En sortant de Jupiter, ils traversèrent un espace d'environ
cent millions de lieues, et ils côtoyèrent la planète
de Mars ,
qui, comme on sait, est cinq fois plus petite que notre petit globe; ils
virent deux lunes [3]
qui servent à cette planète, et qui ont échappé
aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le père Castel
écrira, et même assez plaisamment, contre l'existence de ces
deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie.
Ces bons philosophes-là savent combien il serait difficile que Mars,
qui est si loin du Soleil ,
se passât à moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens
trouvèrent cela si petit qu'ils craignirent de n'y pas trouver de
quoi coucher, et ils passèrent leur chemin comme deux voyageurs
qui dédaignent un mauvais cabaret de village et poussent jusqu'à
la ville voisine. Mais le Sirien et son compagnon se repentirent bientôt.
Ils allèrent longtemps, et ne trouvèrent rien. Enfin ils
aperçurent une petite lueur: c'était la Terre
: cela fit pitié à des gens qui venaient de Jupiter. Cependant,
de peur de se repentir une seconde fois, ils résolurent de débarquer.
Ils passèrent sur la queue de la comète, et, trouvant une
aurore boréale
toute prête, ils se mirent dedans, et arrivèrent à
terre sur le bord septentrional de la mer Baltique, le cinq juillet mil
sept cent trente-sept, nouveau style [4] . |
[3]
Au sujet de ces deux lunes que l'on n'avait
pas encore découvertes à cette époque, voir aussi
: Swift : Voyage de
Gulliver à Laputa.
[4]
Autrement dit, selon notre bon vieux calendrier
grégorien.
|