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Cette
importance accordée au nombre des sens correspond à une adhésion
de Voltaire aux idées de Locke,
exprimées notamment dans son Essai sur l'entendement humain,
1690. Et l'on retrouve les mêmes préoccupations que celles
exprimées ici dans le Dictionnaire :
Sensation
-
Les huîtres ont, dit-on, deux sens; les taupes, quatre; les autres
animaux, comme les hommes, cinq : quelques personnes en admettent un sixième;
mais il est évident que la sensation voluptueuse dont ils veulent
parler se réduit au sentiment du tact, et que cinq sens sont notre
partage. Il nous est impossible d’en imaginer par delà, et d’en
désirer.
Il
se peut que dans d’autres globes on ait des sens dont nous n’avons pas
d’idées; il se peut que le nombre des sens augmente de globe
en globe, et que l’être qui a des sens innombrables et parfaits soit
le terme de tous les êtres.
Mais
nous autres, avec nos cinq organes, quel est notre pouvoir? Nous sentons
toujours malgré nous, et jamais parce que nous le voulons; il nous
est impossible de ne pas avoir la sensation que notre nature nous destine,
quand l’objet nous frappe. Le sentiment est dans nous, mais il ne peut
en dépendre. Nous le recevons: et comment le recevons-nous? On sait
assez qu’il n’y a aucun rapport entre l’air battu, et des paroles qu’on
me chante, et l’impression que ces paroles font dans mon cerveau.
Nous
sommes étonnés de la pensée; mais le sentiment est
tout aussi merveilleux. Un pouvoir divin éclate dans la sensation
du dernier des insectes comme dans le cerveau de Newton.
Cependant, que mille animaux meurent sous nos yeux, vous n’êtes point
inquiets de ce que deviendra leur faculté de sentir, quoique cette
faculté soit l’ouvrage de l’Être des êtres; vous les
regardez comme des machines de la nature, nées pour périr
et pour faire place à d’autres.
Pourquoi
et comment leur sensation subsisterait-elle quand ils n’existent plus?
Quel besoin l’auteur de tout ce qui est aurait-il de conserver des propriétés
dont le sujet est détruit? Il vaudrait autant dire que le pouvoir
de la plante nommée sensitive, de retirer ses feuilles vers ses
branches, subsiste encore quand la plante n’est plus. Vous allez sans doute
demander comment, la sensation des animaux périssant avec eux, la
pensée de l’homme ne périra pas. Je ne peux répondre
à cette question, je n’en sais pas assez pour la résoudre.
L’auteur éternel de la sensation et de la pensée sait seul
comment il la donne, et comment il la conserve.
Toute
l’antiquité a maintenu que rien n’est dans notre entendement qui
n’ait été dans nos sens. Descartes,
dans ses romans, prétendit que nous avions des idées métaphysiques
avant de connaître le téton de notre nourrice; une faculté
de théologie proscrivit ce dogme, non parce que c’était
une erreur, mais parce que c’était une nouveauté: ensuite
elle adopta cette erreur, parce qu’elle était détruite par
Locke,
philosophe anglais, et qu’il fallait bien qu’un Anglais eût tort.
Enfin, après avoir changé si souvent d’avis, elle est
revenue à proscrire cette ancienne vérité, que les
sens sont les portes de l’entendement. Elle a fait comme les gouvernements
obérés, qui tantôt donnent cours à certains
billets, et tantôt les décrient; mais depuis longtemps personne
ne veut des billets de cette faculté.
Toutes
les facultés du monde n’empêcheront jamais les philosophes
de voir que nous commençons par sentir, et que notre mémoire
n’est qu’une sensation continuée. Un homme qui naîtrait privé
de ses cinq sens serait privé de toute idée, s’il pouvait
vivre. Les notions métaphysiques ne viennent que par les sens; car
comment mesurer un cercle ou un triangle, si on n’a pas vu ou touché
un cercle et un triangle? comment se faire une idée imparfaite de
l’infini, qu’en reculant des bornes? et comment retrancher des bornes sans
en avoir vu ou senti?
La
sensation enveloppe toutes nos facultés, dit un grand philosophe
[4].
Que
conclure de tout cela? Vous qui lisez et qui pensez, concluez.
Les
Grecs avaient inventé la faculté Psyché
pour les sensations, et la faculté Noûs pour les pensées.
Nous ignorons malheureusement ce que c’est que ces deux facultés;
nous les avons, mais leur origine ne nous est pas plus connue qu’à
l’huître, à l’ortie de mer, au polype, aux vermisseaux et
aux plantes. Par quelle mécanique inconcevable le sentiment est-il
dans tout mon corps, et la pensée dans ma seule tête? si on
vous coupe la tête, il n’y a pas d’apparence que vous puissiez alors
résoudre un problème de géométrie cependant
votre glande pinéale, votre corps calleux, dans lesquels vous logez
votre âme ,
subsistent longtemps sans altération; votre tête coupée
est si pleine d’esprits animaux, que souvent elle bondit après avoir
été séparée de son tronc: il semble qu’elle
devrait avoir dans ce moment des idées très vives, et ressembler
à la tête d’Orphée ,
qui faisait encore de la musique et qui chantait Eurydice
quand on la jetait dans les eaux de l’Hèbre.
Si
vous ne pensez pas quand vous n’avez plus de tête, d’où vient
que votre coeur se meut et paraît sentir quand il est arraché?
Vous
sentez, dites-vous, parce que tous les nerfs ont leur origine dans le cerveau;
et cependant si on vous a trépané, et si on vous brûle
le cerveau, vous ne sentez rien. Les gens qui savent les raisons de tout
cela sont bien habiles. (Voltaire : Dictionnaire
philosophique, 1764 ) |