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Victoria

Victoria. - Reine d'Angleterre et impératrice des Indes, née au palais de Kensington (Londres) le 24 mai 1819, morte au château d'Osborne (île de Wight) le 22 janvier 1901, petite-fille de George III, fille unique d'Édouard, duc de Kent, et de Marie-Louise-Victoria de Saxe-Cobourg et Saalfeld, veuve de Ernest-Charles, qui fut prince régnant de Leiningen. Sa mère, femme énergique et intelligente, et son oncle Léopold de Saxe-Cobourg, qui devait être plus tard roi des Belges, s'occupèrent avec passion de l'instruction de la jeune princesse qui avait perdu son père en 1820. Elle apprit le latin et plusieurs langues vivantes, puis, lorsqu'elle eut été déclarée héritière présomptive de la couronne (1830), son oncle Guillaume IV étant monté sur le trône et n'ayant pas d'enfant, elle reçut de lord Melbourne les meilleures leçons de politique, d'administration et d'histoire. A peine proclamée majeure (24 mai 1837), Victoria était appelée à succéder à Guillaume IV (21 juin 1837). 

Couronnée à Westminster le 28 juin 1838, elle témoigne, dès les débuts de son règne une décision étonnante. Favorable aux libéraux, elle encourut tout d'abord la haine des tories (Tories et Whigs) par son refus obstiné à se conformer à leurs exigences. Il était d'usage que les femmes ou parentes des ministres démissionnaires, ayant une charge à la cour, se retirassent avec le ministère. Or, en 1839, quand Robert Peel succéda à Melbourne et Palmerston, la reine garda ses dames et demoiselles d'honneur en dépit des criailleries des conservateurs. L'affaire des femmes de chambre (Bedchamber women) prit des proportions épiques, mais Victoria tint tête à son cabinet et même au Parlement. Avec la même fermeté, elle épousait le 10 février 1840, à Saint-James, son cousin germain, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha; elle dut cette fois lutter contre la volonté de sa mère et toujours contre les tories, qui se vengèrent en réduisant autant que possible la liste civile du prince consort et en affectant de le traiter en étranger. Il est possible que cette attitude ait provoqué l'attentat contre la vie de Victoria, commis le 10 juin 1840 par un nommé Edward Oxford, qui, dans une rue de Londres, tira deux coups de pistolet sur sa voiture.

On ne saurait relater ici dans les détails les événements politiques du règne de Victoria, dont l'histoire se confond avec celle de l'Angleterre pendant une grande partie du XIXe siècle (L'Europe au XIXe siècle). Nous nous bornerons à résumer ceux où elle eut une influence personnelle. Malgré sa popularité croissante, due à la prospérité matérielle du pays qui chaque jour faisait de nouveaux progrès, encouragés par la reine qui mit à la mode le chemin de fer en voyageant en 1841 de Windsor à Paddington, sa vie fut encore menacée deux fois à cette époque. Le 30 mai 1840, John Francis, et, le 3 juillet suivant, John William Beau, tirèrent sur elle de nouveaux coups de feu, sans résultat. Le prince Albert prenait discrètement sur la souveraine une influence de plus en plus marquée. Il la poussa à un rapprochement avec la France et, en 1843, elle annonçait officiellement sa visite au roi Louis-Philippe. C'était la première fois, depuis l'entrevue du Camp du drap d'or, quand François Ier et Henri VIII s'étaient rencontrés en 1520, qu'un souverain anglais se rencontrait sur le continent avec un souverain français. L'entrevue, qui prit les proportions d'un grand événement historique, eut lieu du 2 au 7 septembre au château d'Eu. Seulement l'entente cordiale si solennellement conclue ne devait pas durer longtemps. La reine avait complété la série de ses visites par un voyage en Belgique (1841), un en Allemagne (1845). Les sympathies allemandes du prince consort vinrent envenimer et compliquer la question des mariages espagnols, et Victoria, influencée par ses sentiments d'épouse, ressentit passionnément le succès des candidats de Louis-Philippe. Elle écrivait au roi Léopold : 

« Vous ne pouviez représenter assez fortement au roi et à la reine de France mon indignation et mon chagrin ». 
Cependant si elle attribua la chute de Louis-Philippe en grande partie à son oubli des convenances en cette affaire, et à la perte de l'appui moral de l'Angleterre qui en était résultée, elle l'accueillit avec bonté lui, et sa famille exilée. La République de 1848 ne lui plaisait nullement et encore moins l'élévation de Louis-Napoléon à la présidence, et lord Palmerston, pour avoir approuvé le 2-Décembre, fut contraint d'abandonner son portefeuille des affaires étrangères. Le peuple anglais, en communauté de sentiments avec la souveraine, se livra à des rodomontades à l'occasion des funérailles de Wellington (1852). Le prince Albert, en organisant l'Exposition universelle de 1851, avait commencé à donner un autre cours à l'esprit public. La France et l'Angleterre se rapprochèrent de nouveau, et si bien qu'elles firent ensemble la guerre de Crimée. Le 16 avril 1855, Victoria recevait solennellement, à Windsor, Napoléon III et l'impératrice Eugénie. Elle trouva l'empereur fort à son goût, mais fit des réflexions philosophiques sur l'étrangeté de leur réunion :
« N'est-il pas singulier de penser que moi, la petite-fille de George III, je danse à Windsor, et dans la salle de Waterloo, avec l'empereur Napoléon, le neveu du grand ennemi de l'Angleterre, devenu mon allié le plus intime, et que cet allié vivait il n'y a pas plus de six ans dans ce même pays, exilé, pauvre et oublié. » 
Elle vint à Paris en août 1855, visita l'Exposition, passa une revue de 45 000 hommes au Champ de Mars, dansa à l'Hôtel de Ville et à Versailles, s'agenouilla au tombeau de Napoléon Ier. Elle revint à Cherbourg en août 1858 pour y passer une revue navale. L'alliance battit son plein, aboutit aux fameux traités de commerce de 1860 qui profitèrent surtout au commerce anglais, puis elle se relâcha petit à petit.

C'est à partir de ce moment que la reine Victoria commença, tout en s'acquittant toujours très strictement, très minutieusement de ses devoirs constitutionnels, à ne plus s'occuper de politique active avec la même énergie et la même persévérance. Son influence ne paraît plus aussi marquée dans la direction des affaires, bien qu'elle se montrât à l'occasion fort jalouse de ses prérogatives royales. La mort de sa mère (16 mars 1861), celle du prince Albert (14 décembre 1861) l'avaient durement frappée. 
« Sans lui, disait-elle du prince consort, je ne m'intéresse à rien. » 
Pendant deux ans, elle vécut presque dans une réclusion absolue. Elle ne donna plus jamais de fêtes, présida seulement des drawing-rooms où elle s'ennuyait et où tout le monde s'ennuyait. Ses convictions politiques se modifièrent aussi : elle avait été libérale, elle devint conservatrice et ne vit plus que par les yeux de Disraéli. Vivant presque uniquement dans un petit cercle de serviteurs, elle leur laissa prendre sur elle une influence excessive : l'Écossais John Brown, grossier et familier, fut pour elle plus un ami qu'un domestique; ses dames d'honneur, la marquise d'Ely et lady Jane Churchill, son secrétaire particulier, le général Henry Ponsonby, agissaient pour elle. Enfin le reine séjourna à Londres le moins possible, habitant de préférence les châteaux de Balmoral, d'Osborne et de Windsor. En 1863, elle entreprit une tournée en Allemagne, voulant revoir les pays où s'était écoulée la jeunesse de son mari. A Cobourg, elle eut une entrevue avec François-Joseph d'Autriche. A son retour, elle inaugura la statue da prince consort qu'elle avait fait élever à Aberdeen (13 octobre 1863), elle en inaugura une autre à Cobourg (26 août 1865), institua en 1866 une médaille du Prince Albert, fit écrire une biographie d'Albert par le général Grey (1867); et pour échapper par un prétexte plausible aux cérémonies de la cour, prit l'habitude de voyager (en Suisse, 1868; en Allemagne, 1872; à Cobourg, 1876; en Italie; 1879; en Allemagne, 1880; à Aix-les-Bains, 1885; à Cannes et Aix, 1887; à Florence, 1888; en Espagne, 1889).
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Portrait de la reine Victoria.
La reine Victoria en 1887.

La guerre franco-allemande la laissa presque indifférente. Elle avait des sympathies pour la Prusse, et elle considérait les défaites des Français comme un juste châtiment de « leur vanité et de leur sensualité ». Pourtant elle essaya d'empêcher le bombardement de Paris, ce qui lui valut la haine de Bismarck qui devait plus tard l'assouvir pleinement sur sa fille, l'impératrice Frédéric. Elle s'occupait davantage d'assurer des douaires à ses nombreux enfants, si bien que le Parlement commença a lui marchander des subsides et que le public anglais fit des réflexions malignes sur la liste civile (1872), En 1875, la reine Victoria sortit tout d'un coup de son apathie pour écrire à l'empereur d'Allemagne (20 juin) et au tsar Alexandre II afin d'empêcher le renouvellement des hostilités entre la France et l'Allemagne. Bismarck se montra fort irrité de cette intervention et se répandit en réflexions désobligeantes sur la souveraine, bien que sa lettre fut arrivée après que le plan cynique qu'il proposait eut été rejeté.

Le 1er mai 1876, Victoria était proclamée impératrice de l'Inde. Ce titre, qui était la consécration de la politique de Disraéli, galvanisa la reine qui reparut dans les cérémonies publiques, eut une entrevue avec le maréchal de Mac-Mahon, président de la République française, en traversant Paris pour se rendre à Cobourg (1876), envoya la princesse Alice auprès du tsar à Darmstadt, pour essayer de maintenir la paix entre la Russie et la Turquie. Elle n'oubliait pas le prince Albert, dont la biographie s'enrichit d'un troisième volume en 1877. La mort frappait de nouveau ses proches. Sa fille préférée, Alice, succombait le 14 décembre 1877, son « cher grand ami » Beaconsfield en 1881, son plus jeune fils, le duc d'Albany, en 1884. Elle trouvait quelque consolation à ses chagrins en écrivant ses mémoires, dont elle publia des extraits en 1882 « à la mémoire de son fidèle ami John Brown », mort lui aussi, et en apprenant l'hindoustani. 

Les éclatantes manifestations auxquelles donna lieu son jubilé (1887) et auxquelles s'associèrent tous ses sujets dont elle était fort aimée, malgré ses petits travers dont ils se moquaient, lui allèrent au coeur. Les plus pénibles soucis l'assaillirent bientôt. Elle fut obligée d'entreprendre un voyage à Berlin et à Charlottenbourg, pour mettre un terme à une querelle de famille suscitée par le mariage projeté entre le prince Alexandre de Battenberg et la princesse Victoria, fille de son gendre, l'empereur Frédéric. Bismarck s'opposait de toutes ses forces à ce mariage, et il s'appuyait sur le prince héritier (le futur Guillaume II) qui avait rompu ouvertement avec sa mère. La reine Victoria, sa fille et sa petite-fille, durent céder à la terrible volonté du chancelier. 

Bientôt l'empereur Frédéric mourait (15 juin 1888), et la reine dut assister, impuissante, aux humiliations de sa fille Victoria. Elle connut de nouveau l'amertume des marchandages parlementaires lorsqu'il fallut doter ses petits-enfants (1889) et l'ennui d'apprendre que son ennemi Bismarck faisait à Berlin des gorges chaudes sur son avarice. Les dernières années de sa longue vie se déroulèrent dans la succession de déplacements monotones et toujours les mêmes : deux séjours à Osborne, deux à Balmoral, quelques jours à Londres, un séjour prolongé à Windsor, un séjour à l'étranger. C'est au retour d'un de ses voyages à Nice, en 1897, qu'elle eut avec Félix Faure une entrevue courtoise à Noisy-le-Sec. La reine s'occupait surtout de marier ses petits-enfants, et elle avait une prédilection pour les cérémonies militaires, les seules auxquelles elle ne manquait jamais d'assister. En 1897, elle parcourut solennellement Londres à l'occasion de son jubilé de diamant qui excita les plus chaudes sympathies de ses sujets et provoqua les témoignages de respect de tous les gouvernements du monde. 
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Uniformes lors du jubilé de la reine Victoria.
Uniformes des armées coloniales britanniques lors du jubilé de la reine Victoria.

La guerre du Transvaal et les échecs répétés de ses troupes lui causèrent une profonde anxiété. Lors du premier succès (1900), elle parcourut pendant deux jours (8 et 9 mars) les rues de la capitale pour prendre sa part de l'enthousiasme public. Elle passait en revue les régiments envoyés successivement dans l'Afrique du Sud, se préoccupait des officiers et soldats morts au service, en vint à ne plus penser qu'à cette malheureuse guerre, à ne plus parler qu'avec effort et à perdre la mémoire. Elle dut faire un effort de volonté considérable pour recevoir lord Roberts (2 janvier 1901). Avant la fin du mois, elle s'éteignit doucement. Son peuple lui fit des funérailles splendides. Aucun des souverains britanniques n'avait été pleuré aussi sincèrement qu'elle le fut. Elle avait su incarner admirablement cette entité conçue par Disraéli et qui est devenue de plus en plus chère au peuple anglais : l'unité impériale.

La reine victoria avait eu neuf enfants, quatre fils et cinq filles : Victoria, mariée à l'empereur Frédéric d'Allemagne, morte en 1901; Albert-Edouard, prince de Galles, devenu Édouard VII; Alice, mariée au grand-duc de Hesse, morte en 1878; Alfred, duc d'Édimbourg, marié à Marie, grande-duchesse de Russie; Hélène, mariée à Frédéric-Christian de Slesvig-Holstein; Louise, mariée au marquis de Lorne; Arthur, duc de Connaught, marié à la princesse Louise de Prusse; Léopold, duc d'Albany, marié à la princesse Hélène de Waldeck, mort en 1884; Béatrice, mariée au prince Henri de Battenberg. (R. Samuel).

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Dictionnaire biographique
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