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La
chute de Turgot. Les dernières années
La victoire de Turgot ne pouvait être
durable. Au prince de Conti, à la cour,
aux croupiers et croupières, au clergé, au Parlement se joignaient
maintenant le parti Choiseul (Mme du Deffand)
et les amis de la reine (malgré les efforts de Mercy), les commerçants
et les gros bourgeois. De nouvelles chansons, les Prophéties
turgotines, le représentaient comme un anarchiste,
un partageux, un républicain, un athée.
Le Songe de M. de Maurepas, attribué à Monsieur, le
dépeignait comme
«
un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que
de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité
que de tact, charlatan d'administration ainsi que de vertu [...]. »
Quelques mouvements populaires contre la féodalité
semblaient donner raison aux craintes du Parlement; le 30 mars, un arrêt
ayant été rendu pour maintenir les droits féodaux
et contre les écrits qui poussaient à des innovations, Louis
XVI refusa de le casser. Maurepas, sentant
Turgot compromis, se détachait de lui. Il s'entendit avec Pezay,
agent de Necker, pour faire présenter au roi des observations sur
la politique financière de Turgot. Le contrôleur général
devenait de plus en plus impérieux à mesure qu'il se sentait
menacé. Il avait, en août 1775, blessé Marie-Antoinette
en refusant de conserver pour le chevalier de Montmorency la surintendance
des courriers, puis en résistant à la nomination de Mme de
Lamballe comme surintendante de la maison de la reine. Il fit supprimer
un acquit au comptant que le roi, contrairement à ses promesses,
avait eu la faiblesse d'accorder à la reine. Enfin elle ne lui pardonna
pas de s'être uni à Vergennes pour faire rappeler de l'ambassade
de Londres son protégé de Guines; elle exigea qu'il fût
nommé duc, et elle aurait voulu que le même jour le ministre
fût jeté à la Bastille .
Pour vaincre les dernières résistances
du roi, on eut recours (d'après l'ami de Turgot, Dupont de Nemours)
à un moyen décisif : de fausses lettres, à l'adresse
de Turgot, étalent mises à la poste à Vienne; de fausses
réponses de Turgot partaient de Paris, et le tout placé sous
les yeux du roi; et peu à peu on faisait le ministre s'exprimer
sur son maître en termes de plus en plus offensants. On frappa Turgot
en arrachant à Malesherbes sa démission;
il essaya vainement de s'opposer au remplacement de son ami par l'incapable
Amelot; il écrivit au roi des lettres dures, hautaines : soit que,
sentant tout perdu, il ait cru tout ménagement inutile, soit qu'il
ait espéré provoquer dans la conscience de Louis
XVI un dernier revirement. Il refusa d'ailleurs de s'en aller volontairement;
le 12 mai, Bertin lui apporta sa révocation. Il écrivit au
roi :
«
Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez croire que j'avais mal
vu et que je vous montrais des dangers chimériques ».
La dernière tentative sérieuse
faite par l'Ancien
régime pour se réformer lui-même avait échoué.
Pouvait-elle réussir? Pouvait-on supposer à Louis
XVI plus de fermeté? Pouvait-on surtout se leurrer de l'espoir
que les privilégiés accepteraient sans révolte l'abolition
de leurs privilèges, qu'ils ne se coaliseraient pas contre l'intrus
qui voulait les en dépouiller? « Le Turgot » leur apparaissait,
non à tort, comme l'ennemi des privilèges et des traditions.
«
Les droits des hommes réunis en société, écrivait-il,
ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature ».
Il portait en lui l'esprit de la Révolution
et de la Déclaration des droits de l'homme .
Mais, en monarchiste pur, ce n'est pas par la voie révolutionnaire
qu'il voulait opérer les réformes, c'est par la voie royale,
réaliser en Louis XVI l'idéal
philosophique du bon tyran. Il projetait l'établissement d'une subvention
territoriale, impôt physiocratique, sur tous les biens-fonds. A la
fin de 1775 il avait fait rédiger par Dupont de Nemours, dans l'intention
de le présenter plus tard au roi, un Mémoire sur les municipalités
: chaque paroisse devait avoir une assemblée élective, à
laquelle seraient électeurs et éligibles tous les propriétaires
fonciers ayant 600 livres de revenu (avec un nombre de voix proportionnel
au revenu). Les délégués des paroisses devaient former
une municipalité de district, puis des municipalités provinciales,
enfin une municipalité générale. Ces diverses assemblées
seraient chargées de répartir l'impôt entre les propriétaires,
paroisses, districts et provinces, d'entretenir les chemins et oeuvres
d'intérêt paroissial, commun, provincial ou national. Ce n'étaient
pas des assemblées d'États; pas d'ordres (acheminement à
l'abolition des privilèges pécuniaires), pas de droits politiques,
mais une large décentralisation administrative, le contribuable
associé à l'emploi de l'impôt, le gouvernement mieux
renseigné et mieux obéi.
«
Votre royaume, était-il dit dans ces pages que Louis
XVI ne devait, pour son malheur, jamais lire, est une société
composée de différents ordres mal unis et d'un peuple dont
les membres n'ont entre eux que peu de liens sociaux. Vous êtes forcé
de statuer sur tout, et le plus souvent par des volontés particulières,
tandis que vous pourriez gouverner comme Dieu par des lois générales,
si les parties intégrantes de votre empire avaient une organisation
régulière et des rapports connus ».
Lorsqu'il tomba, Turgot songeait à
remanier ce plan, à donner, contrairement à l'orthodoxie
physiocratique,
une certaine part aux non-propriétaires, à corriger les circonscriptions
provinciales. Il aurait sans doute proposé au roi d'établir
d'abord les assemblées locales, afin de faire peu à peu l'éducation
civique de la nation, tandis qu'à son éducation générale
aurait présidé, non plus l'Église, mais un Conseil
d'instruction nationale.
On admirera plus encore l'oeuvre de Turgot
lorsqu'on saura qu'au début de 1774 il fut retenu près de
quatre mois au lit par la goutte, que son ministère fut troublé
presque en permanence par l'épizootie du Midi (il y envoya Vicq
d'Azyr), qu'il étudiait avec Condorcet
un vaste plan de canaux navigables, un projet pour amener l'eau de l'Yvette
à Paris, qu'il créait pour l'abbé Bossut
une chaire d'hydrodynamique, enfin qu'il réduisait, malgré
les créations et les dégrèvements, le déficit
à 20 millions, après avoir remboursé 66 millions.
Il ne lui avait manqué, pour être un homme d'État,
que l'art des concessions opportunes, ou plutôt assez de souplesse
pour recueillir le bénéfice de ces concessions : car nous
avons vu qu'il n'était nullement un intransigeant ni un impatient.
Sa chute fut considérée par
le parti des réformes comme une défaite (son successeur,
Clugny, rétablit tout ce qu'il avait renversé). Voltaire
lui adressa l'Épître à un homme. On eut le sentiment
que la monarchie avait laissé échapper sa dernière
chance d'éviter une révolution violente. Turgot vécut
noblement dans la retraite, s'occupant de science et de littérature
(il était, depuis le 1er mars 1776,
membre des Inscriptions et belles-lettres), faisant des voeux pour les
insurgeants d'Amérique
( La révolution américaine ),
écrivant sur Franklin le vers célèbre
:
Eripuit
caelo fulmen sceptrumque tyrannis,
Adressant au ministère une note anonyme
pour faire respecter par la marine française le vaisseau du capitaine
Cook.
Une attaque de goutte l'emporta.
(Henri Hausert). |
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