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Anne Robert Jacques Turgot
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Les Édits

Les finances n'étaient qu'une partie de l'oeuvre de Turgot. Il avait déjà suscité contre lui les colères de la noblesse, qui vivait des croupes et pensions. Dans ses tentatives pour appliquer la doctrine physiocratique, il allait. se heurter au Parlement. Il aurait voulu conserver le Parlement Maupeou; mais Maurepas, par désir de popularité, entraîna le roi à rappeler les anciennes cours souveraines (lit de justice du 12 novembre 1774); tout ce que put Turgot, ce fut de faire insérer dans l'édit de rappel des mesures de précaution contre les cessations de service et les démissions collectives, mesures qui d'ailleurs ne furent pas appliquées. Turgot réussit à réformer la taille en supprimant, sauf le cas de rébellion, les contraintes solidaires et la responsabilité des quatre plus fort imposés. Il exempta du droit d'insinuation les baux ruraux de neuf à vingt-neuf ans. Il accorda la franchise aux pêcheurs français qui importaient de la morue sèche. A l'entrée de Paris, il réduisit de moitié la taxe sur le poisson de mer (on remarqua que, par suite de l'accroissement de la consommation, le total des recettes fléchit à peine) et abolit toute taxe sur le poisson salé. Il aurait voulu d'ailleurs supprimer tous les impôts directs, qui pèsent sur les non-propriétaires.

Les difficultés commencèrent à propos du commerce des grains. L'édit du 23 décembre 1770 avait rétabli le régime réglementaire. Le 13 septembre 1774, malgré la résistance de quelques-uns de ses collègues, Turgot fit rendre un arrêt du conseil qui rendait le commerce des grains libre dans le royaume. Le préambule de l'arrêt (ce sera, chez le ministre-philosophe, une constante habitude, nouvelle alors, d'expliquer au peuple le pourquoi des lois, comme, en Limousin, il adressait des circulaires aux curés) exposait les lois naturelles économiques dont il était l'application. Malheureusement, la récolte fut mauvaise. Turgot avait dit :

« Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement, efficacement et abondamment pourvu ». 
Or les commerçants ne furent pas partout en mesure de servir le public, le blé fut rare. Une émeute éclata à Dijon. Les ennemis de Turgot, les bénéficiaires des anciens contrats sur les blés, peut-être le prince de Conti, créèrent une panique (sans doute en partie payée). Des troubles se produisirent (dans une région riche) à Meaux, dans le Beauvaisis, à Saint-Germain, à Pontoise, enfin à Versailles (2 mai). Le roi effrayé (Turgot était à Paris) accorda aux émeutiers la taxe du pain à 2 sols; il écrivit immédiatement à Turgot qu'il avait commis une faute, et celui-ci obtint la révocation de la taxe. Le 3 mai, les boulangeries de Paris furent pillées, en présence d'une force armée qui ne bougea pas. Le soir, Turgot obtint la révocation du lieutenant de police Lenoir (remplacé par un économiste, Albert), et de sérieuses mesures de répression; une armée fut réunie sous Biron, le contrôleur général fut nommé « ministre de la guerre et du département de Paris pour le fait des troubles ». 

Telle fut la guerre des farines. Le Parlement avait cru devoir afficher un arrêt suppliant le roi de faire « baisser le prix des grains et du pain à un taux proportionné aux besoins du peuple ». Turgot fit rompre les planches de cet arrêt et placarder sur ces affiches un édit contre les attroupements. Le 5 mai, le Parlement fut mandé en lit de justice à Versailles. Le jugement des crimes et excès commis au détriment des meuniers, boulangers, marchands ou voituriers de grains, fut attribué au prévôt des maréchaux.

La réforme fut complétée par : des primes à l'importation, la suspension de l'octroi sur les graines dans certaines villes, la suppression dans d'autres des offices de marchands et porteurs de grains. En avril 1776, même liberté sera donnée au commerce des vins.

Turgot, toujours soutenu par le roi (« Il n'y a, dira plus tard tristement Louis XVI, que M. Turgot et moi qui aimions le peuple »), voulut fortifier sa situation dans le conseil en faisant appeler Malesherbes au secrétariat de la maison du roi. Mais aux rancunes du Parlement s'ajouta la haine du clergé contre  ce contrôleur général qui « n'allait pas à la messe », et, qui avait conseillé au roi de ne pas prononcer dans le serment du sacre la formule d'extermination de l'hérésie. Voltaire, dans sa Diatribe à l'auteur des Éphémérides (l'abbé Baudeau, ami de Turgot), avait, tout en soutenant la liberté des grains et en faisant l'éloge du ministre, attaqué les évêques. L'assemblée du clergé obtint du Parlement (19 août 1775) un arrêt de suppression de la Diatribe, arrêt qui atteignait indirectement Turgot. Elle présenta au roi un mémoire contre le projet, prêté à Turgot, d'accorder aux protestants le libre exercice de leur culte et la validité de leurs mariages.

Enfin, en janvier 1776, Turgot présenta au Conseil six édits portant suppression des corvées, des jurandes et maîtrises, des offices des quais, ports et marchés de Paris, de la caisse de Poissy (acheteurs de bestiaux). Plus graves encore que le texte des édits étaient les préambules, où l'économiste exposait les principes de la liberté individuelle et de l'égalité devant l'impôt. Le préambule de l'édit sur les corvées montrait la misère des corvéables et le peu d'utilité de leur travail; avec une franchise imprudente, il en dénonçait L'injustice : 

« Tout le poids de cette charge retombe et ne peut retomber que sur la partie la plus pauvre de nos sujets, sur ceux qui n'ont de propriété que leurs bras et leur industrie, sur les cultivateurs et sur les fermiers. Les propriétaires, presque tous privilégiés, en sont exempts ou n'y contribuent que très peu. Cependant, c'est aux propriétaires que les chemins publics sont utiles. » 
Cédant à la conception physiocratique, Turgot ne faisait porter que sur les seuls propriétaires l'impôt qui devait remplacer la corvée Encore croyait-il devoir, pour désarmer ce corps redoutable, en exempter le clergé, tandis qu'il frappait la noblesse. Au conseil même, une polémique par écrit s'était engagée entre le contrôleur général et le garde des sceaux qui aurait voulu réformer et non abolir la corvée; dans ses réponses, Turgot dévoila sa vraie pensée, le désir de supprimer les privilèges fiscaux de la noblesse. Ses adversaires, disait-il, soutenaient 
« la cause des riches contre les pauvres [...]. Quelle administration que celle qui ferait porter toutes les charges publiques aux pauvres pour en exempter les riches ! »
L'édit sur les jurandes était beaucoup moins qu'on ne l'a dit une oeuvre systématique et révolutionnaire. Depuis longtemps cette organisation était condamnée, et de nombreux arrêts du Conseil, sous Louis XV, y avaient fait des brèches; Turgot avait recommandé aux intendants d'appliquer avec une extrême modération la législation réglementaire. Il lui porta le dernier coup au nom de cette liberté du travail et du commerce que proclamait son Éloge de Gournay; il appelait la protection de l'État sur 
« cette classe d'hommes qui, n'ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer, dans toute leur étendue, les seules ressources qu'ils aient pour subsister [...]. Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes ».
Les édits furent présentés au Parlement le 9 février. Dès le 30 janvier, d'Eprémesnil (l'auteur de la suppression de la Diatribe) avait fait condamner au feu une brochure de Condorcet sur les corvées : les parlementaires étaient propriétaires eux-mêmes, et privilégiés. Le Parlement n'enregistra que l'édit sur la caisse de Poissy et prépara des remontrances sur les autres. Chansons et brochures circulèrent. Des écrits contre les édits ayant été supprimés par arrêt du Conseil (22 février), le Parlement riposta, le 23, en condamnant au feu, comme « injurieux aux lois et coutumes de la France, » les Inconvénients des droits féodaux de Boncerf, premier commis du contrôle général. Turgot obtint la cassation de l'arrêt, et Louis XVI (3-7 mars) répondit fermement aux remontrances. Mais, dans le lit de justice du 12 mars, le premier président d'Aligre et le procureur général Séguier réussirent, par leurs déclamations à la fois lugubres et furibondes, à intimider cette âme faible. Ils lui parlèrent de la « profonde terreur », de la « morne tristesse », des « alarmes » de ses sujets (en réalité le peuple était dans la joie). Le roi exigea cependant l'enregistrement et fit de ce lit de justice, suivant l'expression de Voltaire, un lit de bienfaisance. Le 24 mars, Turgot créait la Caisse d'escompte (escompte des lettres de change à 4%), qui lui survivra jusqu'en 1793. (Henri Hausert).

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