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Turgot
ministre
Son administration du Limousin
et ses ouvrages devaient attirer l'attention sur lui. Déjà
en 1769 il avait été question de lui pour le contrôle
général, mais Choiseul l'avait
écarté. En 1774, il se trouvait à Paris au moment
de la mort de Louis XV. L'abbé de Véry
parla de lui à Mme de Maurepas, et Maurepas
au roi. Le 20 juillet, il fut nommé secrétaire d'État
de la marine; il ne connaissait pas les affaires de ce département,
mais, durant le mois qu'il y passa, il se mit à les apprendre, demanda
à Condorcet de faire traduire les ouvrages
d'Euler, fit payer aux ouvriers de Brest leurs
salaires arriérés, régler les lettres de change des
colonies, etc. Le 24 août, après la chute de Terray, il fut
nommé contrôleur général.
Louis
XVI, en l'appelant et en lui témoignant d'abord une grande confiance,
crut beaucoup moins avoir choisi un réformateur que tout simplement
un honnête homme. Mais le public voyait en Turgot autre chose que
sa haute probité. Économistes et Encyclopédistes étaient
dans la joie, et étalaient cette joie (surtout Voltaire,
Condorcet,
Mlle de Lespinasse) d'une façon quelque peu bruyante : c'était
pour eux une ère nouvelle, la philosophie
gouvernant enfin les humains, la Révolution s'opérant d'une
façon pacifique. Cette immense espérance était seulement
gâtée par les inquiétudes qu'inspirait le caractère
de Turgot, son honnêteté rude et un peu hautaine, sa froideur,
son manque de souplesse et d'habileté, son esprit de système
et son peu de connaissance des gens, sa candeur, son dédain pour
les préjugés et pour les partisans des préjugés.
Dès le 17 septembre, l'abbé Galiani écrivait ces lignes
prophétiques, où se résumait par avance l'histoire
de ce ministère de vingt mois :
«
Enfin, M. Turgot est contrôleur général! Il restera
trop peu de temps en place pour exécuter ses systèmes. Il
punira quelques coquins; il pestera, se fâchera, voudra faire le
bien, rencontrera des épines, des difficultés, des coquins
partout. Son crédit diminuera, on le détestera [...], il
se retirera, on le renverra. »
Turgot lui-même ne se faisait pas d'illusions
sur les difficultés qui l'attendaient; il sentait qu'une occasion
suprême s'offrait à la monarchie pour se sauver en supprimant
les abus, mais qu'elle serait sans doute inapte à en profiter :
«
J'ai prévu, écrivait-il au roi le lendemain de sa nomination,
que je serai seul à combattre contre les abus de tous genres, contre
les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule de préjugés
qui s'opposent à toute réforme. J'aurai à lutter même
contre la bonté naturelle, contre la générosité
de Votre Majesté et de personnes qui lui sont le plus chères
[allusion transparente à Marie-Antoinette].
Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour,
de tout ce qui sollicite des grâces [...]. Ce peuple auquel je me
serai sacrifié est si aisé à tromper que peut-être
j'encourrai sa haine par les mesures même que je prendrai pour le
défendre contre la vexation. Je serai calomnié, et peut-être
avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté.
»
Terray avouait, pour l'année 1775,
un total de dépenses de près de 414 millions et demi, et
377 millions de recettes (encore fallait-il réduire ce chiffre à
370), soit 37 millions de déficit (Terray, en embrouillant les comptes,
avait dit 22); les anticipations, pour 1774, montaient à 78 millions,
la dette flottante à 235. Turgot dit au roi que toute sa politique
devait tenir en
«
ces trois paroles : point de banqueroute, point d'augmentation d'impôt,
point d'emprunts [...], réduire la dépense au-dessous de
la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année
une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes ».
Bien qu'on le traitât d'homme à
systèmes (c'était plutôt un homme à principes),
Turgot commença par ne rien bouleverser, par conserver les impôts
existants et par pratiquer des économies. Soutenu, à cette
date, par la confiance du jeune roi, il supprime les acquits au comptant,
il exige que les divers ministres s'entendent avec lui avant d'engager
des dépenses nouvelles. Il améliora le système de
la ferme générale en préparant le renouvellement du
bail pour 1780, imposa aux fermiers la suppression des croupes; le pot-de-vin
de 100 000 écus, que les fermiers offraient d'ordinaire au contrôleur
général, fut versé à la caisse des hôpitaux.
Turgot convertit le bail des poudres et salpêtres, qui était
très onéreux, en une régie (28 mai 1775), dont l'un
des administrateurs fut Lavoisier, fit faire
des recherches sur les nitrières artificielles, créer un
prix, à ce sujet, par l'Académie
des sciences. Il cassa également le bail du domaine et modifia
la régie des hypothèques. Il résilia les privilèges
des administrateurs des messageries, et les remplaça par une administration
royale :
«
voitures légères, commodes et bien suspendues [...] en faire
le service à un prix modéré [...], et avec la célérité
que ce service exige. »
On les appela des turgotines. Ces diverses
mesures lui permirent de faire tomber, pour 1776, le déficit à
15 millions, après avoir remboursé 15 millions de la dette
et 28 millions d'anticipations. Le crédit de l'État était
si bien rétabli qu'il allait, au moment de sa chute, contracter
en Hollande un emprunt à moins de 5% . En février 1776 il
supprima 32 000 offices, offices alternatifs ou offices inutiles (Jurés-crieurs
de marée, etc.), créés pendant les périodes
de détresse, et il prit de sages mesures pour leur liquidation.
(Henri
Hausert). |
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