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Les
gens
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| Tourguéniev
(Ivan
Serguiévitch). - Poète né à Orel (Russie Désormais, le futur écrivain
et son frère allaient se trouver aux prises avec les caprices de
leur mère, avare et nerveuse jusqu'à la manie. En 1837, Ivan
subit son examen de sortie. L'année d'après, selon la mode
des fils de famille de ce temps, le jeune poète se rendit à
Berlin pour y parfaire ses études. La philosophie
l'attirait, et il étudia Hegel avec passion;
mais surtout il prit goût à cette civilisation étrangère
dont sa patrie était si totalement privée : dès qu'il
allait pouvoir s'arracher à son pays natal, il devait revenir se
fixer dans cet Occident dont la culture intellectuelle le séduisait
si fort. En attendant, il revint à Saint-Pétersbourg Il avait écrit en 1847 quelques
minces nouvelles Parti peu après pour l'Allemagne, il continua à composer des récits villageois qui parurent dans la même revue sous la rubrique de : Récits d'un chasseur, titre heureux qu'ils conservèrent lorsque, en 1852, ils furent réunis en volume. L'apparition de ce livre est une date considérable dans l'histoire de la littérature russe, et les contemporains ne s'y trompèrent point, car le gouvernement ne chercha plus, dès lors, qu'un prétexte pour se défaire du gênant écrivain. Le prétexte fut bientôt trouvé une lettre que Tourguéniev écrivit à propos de la mort de Gogol le fit mettre aux arrêts et exiler dans ses terres. Si son livre faisait tant de bruit, ce n'était pas seulement parce que c'était un chef-d'oeuvre, mais surtout parce qu'il exprimait une idée qui était mûre pour la publicité : l'horreur du régime du servage. Plus d'un écrivain russe avait déjà mis en scène des gens du peuple, mais pas un encore n'avait donné, comme Tourguéniev en ces pages, une révélation de l'âme des paysans, des serfs. Dans le cadre flexible d'une série d'aventures de chasse, le romancier avait glissé tant de vérité et d'humanité, qu'on était confondu avec une délicatesse et un relief surprenants, il dessinait le profil de tous les passants rencontrés au hasard de ses courses : moujiks, paysannes, petits bourgeois, seigneurs élégants ou ruinés, raisonneurs ou toqués, en un mot, toute la population de sa province natale. Il ne laissait paraître aucune trace de sensiblerie en racontant les pires horreurs du servage; mais son art était tellement sûr, que l'âme de ses lecteurs était plus émue par son apparente impassibilité qu'elle ne l'eut été par des imprécations. Surtout, il montrait au public russe les paysans sous un jour nouveau. Dans ces sortes de semi-bêtes brutes que l'on coudoyait tous les jours, que l'on rudoyait, que l'on vendait comme des animaux, sans souci de leurs liens de famille, Tourguéniev montrait une âme simple, à vrai dire, mais tendre et charmante, affectueuse et résignée, capable de raisonner sa souffrance et de l'exprimer dans des chants admirables. En un mot, à la Russie charmée, il révélait son peuple. Les Récits d'un chasseur sont un des livres les plus généreux et les plus savoureux de la littérature russe : c'est un de ceux qu'on ne se lasse jamais de relire, et ce fut, parmi les causes innombrables qui amenèrent l'émancipation des serfs, l'ouvrage qui prépara le plus efficacement le public à désirer ce grand acte. Durant son exil sur sa terre, Tourguéniev
se recueillit. Il écrivit peu, mais dut observer beaucoup ses voisins
de campagne. De cette époque datent la touchante nouvelle intitulée
Noumou,
et celle qui a pour titre : Calme plat. En 1854, il fut gracié
et se hâta de retourner en Allemagne pour rejoindre la famille de
la cantatrice Pauline Viardot, qu'il ne devait plus quitter. Désormais,
le romancier va partager sa vie entre Paris et Bade En 1856, parut son premier grand roman,
Roudine
il y témoignait de qualités de premier ordre. Il peignait
un caractère d'homme richement doué, mais incapable de
A côté de ces grands romans, Tourguéniev écrivit des nouvelles souvent assez longues, et dont quelques-unes sont parmi les choses les plus délicates qu'il ait signées : citons Assia (1858); Premier Amour (1860); le Roi Lear de la steppe (1870); les Eaux printanières (1871), etc. Un mot résume l'impression que produit sur tous les lecteurs l'oeuvre de Tourguéniev : on sent que c'est l'oeuvre d'un réaliste artiste. Parmi tous les écrivains russes, il n'en est pas un seul auquel ce nom convienne aussi sûrement qu'à lui. D'abord, il est un grand styliste. Dans une littérature dont les représentants s'inquiètent assez peu en général de la forme extérieure, il a apporté un souci de la forme et de l'harmonie qui l'égale aux plus grands maîtres du style dans les autres langues de l'Europe. A la langue russe si riche, si souple, si harmonieuse, il a su faire rendre des sons merveilleux. Telle de ses pages est rythmée comme un chant, et la couleur aussi bien que les formes y sont fixées avec une incomparable maîtrise. Tourguéniev n'est pas seulement artiste par la magie du style; il l'est également par la pénétration de l'analyse et par l'art de la composition, et, ici encore, il se distingue de ses compatriotes dont les romans sont volontiers massifs et diffus. Ses romans sont courts, non parce que l'auteur manque de souffle, mais parce qu'il s'est appliqué à se restreindre, et que, sous la forme apparente d'un récit abandonné, il s'est efforcé de donner à ses lecteurs, par quelques mots choisis, l'impression exacte de toutes les nuances psychologiques qu'il étudie. Tout chez lui contribue à éclairer les caractères de ses personnages principaux, comme chez Tolstoï, par exemple, tout contribue à donner la physionomie d'une époque. Si donc il est juste de dire que Tourguéniev fut un évocateur de la société russe, il faut ajouter qu'il fut un évocateur sobre. C'est là que se manifeste le mieux la différence entre lui et Léon Tolstoï. Dans l'oeuvre de Tolstoï se reflète tout un monde; dans celle de Tourguéniev, nous voyons apparaître seulement des individus. Mais les nuances de caractère de ces individus sont observées avec une finesse tellement suggestive, que nous voyons vivre ces personnages. Ce n'est pas sans raison, apparemment, que le grand romancier a choisi de préférence ses personnages parmi des hommes chez qui l'excès de culture intellectuelle, en affaiblissant la faculté de vouloir, provoquait des luttes incessantes et d'interminables oscillations de sentiments. En résumé, le talent de Tourguéniev est plus délicat, plus sensible, plus nuancé, plus près de nous que celui, de Tolstoï. C'est pour ces raisons que beaucoup de lecteurs français le préfèrent entre tous les romanciers russes. Ses qualités de forme, sa mesure, son réalisme souverainement discret, son goût, son talent de généralisation sans pédantisme, sont des qualités auxquelles nul d'entre nous ne peut rester insensible, tandis que nous sommes plus d'une fois déconcertés par ce, qu'il y a de colossal chez Tolstoï ou de maladif chez Dostoïevski. (Jules Legras).
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.