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Toulouse-Lautrec

Henri de Toulouse-Lautrec est un peintre né à Albi le 24 novembre 1864 et mort le 9 septembre 1901 au château de Malomé, en Gironde. Il n'a donc pas vécu quarante années. Il était le fils du comte Alphonse de Toulouse-Lautrec Montfa et de la comtesse née Adèle Tapié de Celeyran.

De son vivant, sauf d'une élite de peintres, d'amateurs et de gens de lettres, parmi lesquels Maxime Dethomas, Vuillard, Anquetin, Coolus, Arsène Alexandre, Maurice Joyant et Carabin, il ne fut guère pris au sérieux. Or, en l'automne de 1922, l'Etat français, représenté par un ministre des Beaux-Arts, faisait amende honorable à ce maître en inaugurant le Musée Lautrec, à Albi. Et déjà, au cours de la Grande Guerre, un portrait avait forcé les portes du Musée du Louvre
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Toulouse-Lautrec : la danse au moulin de la Galette.
Toulouse-Lautrec : la danse au Moulin de la Galette (1889).

Il traîna sa vie de souffrances physiques, d'excès de toutes sortes et de fièvre créatrice dans tous les bouges, music-halls et cirques de la capitale. Sa silhouette physique était extraordinaire, un nain de Velazquez, un gnome de Goya ou de Callot; des yeux fulgurants, une voix cuivrée, décochant des boutades caustiques, à l'emporte-pièce. Insoucieux des parchemins nobiliaires (ses aïeux furent les comtes de Toulouse qui terrorisèrent l'Albigeois, et dont plusieurs épousèrent des princesses de sang royal) il n'avait cure que du papier Ingres, sur lequel il griffonna ses nerveux chefs-d'oeuvre. 

Il était infirme, dès l'enfance s'étant cassé les deux cuisses. Jamais vocation ne fut plus impérieuse, plus autoritairement exclusive. A seize ans, on le mit aux ateliers officiels, chez Bonnat, chez Cormon; il comprit aussitôt qu'on n'apprend rien de viable en ces mornes pensionnats, et se mit à la recherche de sa personnalité. Il vécut d'abord seul à la campagne, crayonnant des animaux; à Paris son bonheur était de séjourner des heures entières au Muséum, étudiant fauves et rapaces, ce qui le préparait à l'examen de la faune humaine. Puis, après avoir reçu les conseils du peintre de chevaux Princeteau, il se lia avec Jean-Louis Forain. Ces deux féroces se comprirent; Lautrec subit cette emprise; et Forain conduisit son ami chez Degas.
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Toulouse-Lautrec : Etude.
Toulouse-Lautrec : modèle se reposant.
Etude.
Modèle se reposant, par Toulouse-Lautrec.

Il avait enfin trouvé sa voie. Il puisa ses sujets d'inspiration dans la vie désordonnée qu'il menait. Ce travailleur acharné, d'une incroyable endurance, noctambulait désespérément. Il plongea en tous les gouffres, scruta les bas-fonds de Montmartre; les tournées des grands-ducs n'eûssent été qu'anodines amusettes pour sa nature investigatrice. L'album Elles fut, avec de rares affiches, son début, vers 1892. Ce sont les filles du Paris nocturne, pitoyables créatures dont il devait être l'historiographe attitré. 

La Goulue, valse, plaquée sur le thorax de Valentin le Désossé; voici les pierreuses avachies des fortifs, et leurs amis, aux rouflaquettes calamistrées, aux bajoues flasques, dont la lèvre inférieure retient une "cibiche" pendante; ce sont les éphèbes louches au dandinement "oscarwildien", les prêtresses lugubres de Lesbos et des maisons closes, dont Edgar Poe, Edmond de Goncourt et Jean Lorrain ont dit, avant Francis Carco, la douloureuse horreur; Lautrec a stigmatisé avec une verve corrosive ce monde d'où s'exhale un relent de crimes; la prostitution n'a pas eu d'analyste plus aigu; l'image de la grosse Marie, bestiale et flétrie, est inoubliable. Les pharisiens se sont indignés. 

Quand le Quadrille au Moulin-Rouge passa en vente publique, et que divers amis de l'art français souhaitèrent qu'il fût dirigé vers le Louvre, un toile d'exclamations pudibondes s'éleva : "Le Musée, s'écria-t-on est-il fait pour hospitaliser de tels spectacles?" N'eût-on pu répliquer à ces puritains que les Courtisanes de Carpaccio sont l'honneur d'un musée vénitien? que Goya a peint des créatures de joie, que l'Olympia trône au Louvre? La Kermesse de Rubens, la Suzanne entre les vieillards de Véronèse, les diableries de Hieronymus Bosch, et les ripailles, beuveries, bambochades des petits-maîtres hollandais, ne sont-elles pas à leur place dans les plus vénérables sanctuaires artistiques? Fragonard, Boucher, Lawrence sont-ils des professeurs de vertu? 
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Les deux amies, par Toulouse-Lautrec.
Ci-dessous, la Clownesse et, à droite, Messaline.--
Toulouse-Lautrec : la Clownesse.
Toulouse-Lautrec : Messaline..

Il n'est d'obscène en art que ce qui est mal dessiné, et mal peint. Or, Toulouse-Lautrec dessinait et peignait comme les grands. Il appartient à la plus haute lignée. C'est un classique, un Français traditionnaliste, arrière-neveu de Clouet. Nul tempérament plus sain, d'un équilibre mieux établi. On a loué en lui le sens prodigieux du mouvement, la vertu expressive de son trait. Ce qui frappe dès l'abord, c'est la liberté de son faire savant, ce qu'il y a de naturel en cet art. 

"C'était vraiment un être libre, a dit de lui Tristan Bernard. Mais il n'y avait aucun parti-pris en son indépendance; il ne méprisait pas les idées toutes faites; il n'en subissait en aucune façon la tyrannie. Mais le dédain qu'il professait pour elles était si peu systématique qu'il lui arrivait volontiers d'en adopter une à l'occasion si elle lui paraissait justifiée. Les opinions de ce véritable indépendant pouvaient fort bien se rencontrer, par le fait du hasard, avec celles de tout le monde. C'était parce qu'il suivait son libre chemin qu'il se trouvait inopinément sur la promenade publique, où il n'était attiré par aucune habitude sociale ni par l'heure de la musique."
Lautrec savait profondément; il étudia, observa, copia les maîtres : Tintoret, Goya, Daumier, Manet, Hokusai était ses dieux. Mais il était lui-même, à son aise partout, ingénu, racié. Quand il note, en ses dessins puissants, en ses pastels délicatement nuancés, en ses toiles d'un si pur émail de matière, les gestes las et canailles de la pègre des amours vénales, nulle littérature, nulle déformation n'adultère son art : le caractère seul est capté; l'unique souci du caractère le domine. Il n'est ni moral, ni immoral; artiste seulement. Satiriste, moraliste, historien des moeurs plutôt, mais sans l'avoir voulu. 
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Toulouse-Lautrec : l'écuyère du cirque Fernando.
 L'écuyère du cirque Fernando, par H. de Toulouse-Lautrec (1888).

Et certains de ses ouvrages, les Femmes dansant au Moulin-Rouge, Ces Dames, la Femme à !'ombrelle, sont dignes d'être confrontés aux plus hauts, du passé. Et quel portraitiste! L'effigie de M. Laporte, celle d'Octave Raquin, celle de Jane Avril "tiennent" à côté des Holbein, des David, des Ingres. Et il ne faut pas oublier ses affiches, la "gueule" plâtrée de Footitt, l'Yvette Guilbert serpentine, aux prunelles vertes, au corsage désert; l'apparition de Bruant, dédaigneux, dont le glabre facies néronien se détache entre le feutre noir et le foulard pourpre. Henri de Toulouse-Lautrec est un classique français dans le meilleur du mot. (W. George et L. Vauxcelles).
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Toulouse-Lautrec : la danse au Moulin rouge.
Toulouse-Lautrec : la danse au Moulin rouge (1889).

 
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