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Swift
1727 |
Le logement de
cette académie n'est pas un seul et simple corps de logis, mais
une suite de divers bâtiments des deux côtés d'une cour.
Je fus reçu très honnêtement
par le concierge, qui nous dit d'abord que, dans ces bâtiments, chaque
chambre renfermait un ingénieur, et quelquefois plusieurs, et qu'il
y avait environ cinq cents chambres dans l'académie. Aussitôt
il nous fit monter et parcourir les appartements.
Le premier mécanicien que je vis
me parut un homme fort maigre: il avait la face et les mains couvertes
de crasse, la barbe et les cheveux longs, avec un habit et une chemise
de même couleur que sa peau; il avait été huit ans
sur un projet curieux, qui était, nous dit-il, de recueillir des
rayons de soleil afin de les enfermerdans des fioles bouchées hermétiquement,
et qu'ils pussent servir à échauffer l'air lorsque les étés
seraient peu chauds; il me dit que, dans huit autres années, il
pourrait fournir aux jardins des financiers des rayons de soleil à
un prix raisonnable; mais il se plaignait que ses fonds étaient
petits, et il m'engagea à lui donner quelque chose pour l'encourager.
Je passai dans une autre chambre; mais
je tournai vite le dos, ne pouvant endurer la mauvaise odeur. Mon conducteur
me poussa dedans, et me pria tout bas de prendre garde d'offenser un homme
qui s'en ressentirait; ainsi je n'osai pas même me boucher le nez.
L'ingénieur qui logeait dans cette chambre était le plus
ancien de l'académie: son visage et sa barbe étaient d'une
couleur pâle et jaune, et ses mains avec ses habits étaient
couverts d'une ordure infâme. Lorsque je lui fus présenté,
il m'embrassa très étroitement, politesse dont je me serais
bien passé. Son occupation, depuis son entrée à l'académie,
avait été de tâcher de reconstituer les éléments
des matières ayant servi à l'alimentation, pour les faire
retourner à l'état d'aliment.
J'en vis un autre occupé à
calciner la glace, pour en extraire, disait-il, de fort bon salpêtre
et en faire de la poudre à canon; il me montra un traité
concernant la malléabilité du feu, qu'il avait envie de publier.
Je vis ensuite un très ingénieux
architecte, qui avait trouvé une méthode admirable pour bâtir
les maisons en commençant par le faîte et en finissant par
les fondements, projet qu'il me justifia aisément par l'exemple
de deux insectes, l'abeille
et l'araignée.
Il y avait un homme aveugle de naissance
qui avait sous lui plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation
était de composer des couleurs pour les peintres. Ce maître
leur enseignait à les distinguer par le tact et par l'odorat. Je
fus assez malheureux pour les trouver alors très peu instruits,
et le maître lui-même, comme on peut juger, n'était
pas plus habile.
Je montai dans un appartement où
était un grand homme qui avait trouvé le secret de labourer
la terre avec des cochons et d'épargner les frais des chevaux, des
boeufs, de la charrue et du laboureur. Voici sa méthode: dans l'espace
d'un acre de terre, on enfouissait de six pouces en six pouces une quantité
de glands, de dattes, de châtaignes, et autres pareils fruits que
les cochons aiment; alors, on lâchait dans le champ six cents et
plus de ces animaux, qui, par le moyen de leurs pieds et de leur museau,
mettaient en très peu de temps la terre en état d'être
ensemencée, l'engraissaient aussi en lui rendant ce qu'ils y avaient
pris. Par malheur, on avait fait l'expérience; et, outre qu'on avait
trouvé le système coûteux et embarrassant, le champ
n'avait presque rien produit. On ne doutait pas néanmoins que cette
invention ne pût être d'une très grande conséquence
et d'une vraie utilité.
Dans une chambre vis-à-vis logeait
un homme qui avait des idées contraires par rapport au même
objet. Il prétendait faire marcher une charrue sans boeufs et sans
chevaux, mais avec le secours du vent, et, pour cela, il avait construit
une charrue avec un mât et des voiles; il soutenait que, par le même
moyen, il ferait aller des charrettes et des carrosses, et que, dans la
suite, on pourrait courir la poste en chaise, en mettant à la voile
sur la terre comme sur mer; que puisque sur la mer on allait à tous
vents, il n'était pas difficile de faire la même chose sur
la terre.
Je passai dans une autre chambre, qui était
toute tapissée de toiles d'araignée, et où il y avait
à peine un petit espace pour donner passage à l'ouvrier.
Dès qu'il me vit, il cria: «Prenez garde de rompre mes toiles!»
Je l'entretins, et il me dit que c'était une chose pitoyable que
l'aveuglement où les hommes avaient été jusqu'ici
par rapport aux vers à soie, tandis qu'ils avaient à leur
disposition tant d'insectes domestiques dont ils ne faisaient aucun usage,
et qui étaient néanmoins préférables aux vers
à soie, qui ne savaient que filer; au lieu que l'araignée
saurait tout ensemble filer et ourdir. Il ajouta que l'usage des toiles
d'araignée épargnerait encore dans la suite les frais de
la teinture, ce que je concevrais aisément lorsqu'il m'aurait fait
voir un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes dont
il nourrissait ses araignées; qu'il était certain que leurs
toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et que, comme
il en avait de toute espèce, il espérait aussi voir bientôt
des toiles capables de satisfaire, par leurs couleurs, tous les goûts
différents des hommes, aussitôt qu'il aurait pu trouver une
certaine nourriture suffisamment glutineuse pour ses mouches, afin que
les fils de l'araignée en acquissent plus de solidité et
de force.
Je vis ensuite un célèbre
astronome, qui avait entrepris de placer un cadran à la pointe du
grand clocher de la maison de ville, ajustant de telle manière les
mouvements diurnes et annuels du soleil avec le vent, qu'ils pussent s'accorder
avec le mouvement de la girouette.
Après avoir visité le bâtiment
des arts, je passai dans l'autre corps de logis, où étaient
les faiseurs de systèmes par rapport aux sciences. Nous entrâmes
d'abord dans l'école du langage, où nous trouvâmes
trois académiciens qui raisonnaient ensemble sur les moyens d'embellir
la langue.
L'un d'eux était d'avis, pour abréger
le discours, de réduire tous les mots en simples monosyllabes et
de bannir tous les verbes et tous les participes.
L'autre allait plus loin, et proposait
une manière d'abolir tous les mots, en sorte qu'on raisonnerait
sans parler, ce qui serait très favorable à la poitrine,
parce qu'il est clair qu'à force de parler les poumons s'usent et
la santé s'altère. L'expédient qu'il trouvait était
de porter sur soi toutes les choses dont on voudrait s'entretenir. Ce nouveau
système, dit-on, aurait été suivi, si les femmes ne
s'y fussent opposées. Plusieurs esprits supérieurs de cette
académie ne laissaient pas néanmoins de se conformer à
cette manière d'exprimer les choses par les choses mêmes,
ce qui n'était embarrassant pour eux que lorsqu'ils avaient à
parler de plusieurs sujets différents; alors il fallait apporter
sur leur dos des fardeaux énormes, à moins qu'ils n'eussent
un ou deux valets bien forts pour s'épargner cette peine : ils prétendaient
que, si ce système avait lieu, toutes les nations pourraient facilement
s'entendre (ce qui serait d'une grande commodité), et qu'on ne perdrait
plus le temps à apprendre des langues étrangères.
De là, nous entrâmes dans
l'école de mathématique, dont le maître enseignait
à ses disciples une méthode que les Européens auront
de la peine à s'imaginer: chaque proposition, chaque démonstration
était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine
encre de teinture céphalique. L'écolier, à jeun, était
obligé, après avoir avalé ce pain à chanter,
de s'abstenir de boire et de manger pendant trois jours, en sorte que,
le pain à chanter étant digéré, la teinture
céphalique pût monter au cerveau et y porter avec elle la
proposition et la démonstration. Cette méthode, il est vrai,
n'avait pas eu beaucoup de succès jusqu'ici, mais c'était,
disait-on, parce que l'on s'était trompé dans la mesure de
la dose, ou parce que les écoliers, malins et indociles, faisaient
seulement semblant d'avaler le bolus, ou bien parce qu'ils mangeaient en
cachette pendant les trois jours. |
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