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| Jonathan Swift, 1727 | ||
Troisième partie, Chapitre IV
L'auteur
quitte l'île de Laputa, et est conduit à Balnibarbi.
Son
arrivée à la capitale. Description de cette ville et des
environs.
Il
est reçu avec bonté par un grand seigneur. Sa conversation
avec celui-ci.
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Quoique je ne puisse pas dire que je fus maltraité dans cette île, il est vrai cependant que je m'y crus négligé, et tant soit peu méprisé. Le prince et le peuple n'y étaient curieux que de mathématiques et de musique : j'étais en ce genre fort au-dessous d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi. D'un autre côté, après avoir vu toutes les curiosités de l'île, j'avais une forte envie d'en sortir, étant très las de ces insulaires aériens. Ils excellaient, il est vrai, dans des sciences que j'estime beaucoup, et dont j'ai même quelque teinture; mais ils étaient si absorbés par leurs spéculations, que je ne m'étais jamais trouvé en si triste compagnie. Au cours des deux mois de mon séjour, Je ne m'entretins qu'avec les femmes (quel entretien pour un philosophe marin!), les artisans, les moniteurs, les pages de cour, et autres gens de cette espèce; ce qui augmenta encore le mépris qu'on avait pour moi. Mais en vérité pouvais-je faire autrement? Ils n'y avait que ceux-là qui me donnent des réponses raisonnables. |
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| J'avais obtenu en étudiant dur un bon degré de connaissance de leur langue et j'étais fatigué d'être confiné sur une île où je recevais si peu de cas. Je décidai donc de la quitter à la première occasion. | |||
| Il y avait à la cour un grand seigneur,
proche parent du roi, et qui pour cette raison seule était traité
avec respect, mais qui était pourtant regardé en général
comme un homme très ignorant et assez stupide. Il passait pour avoir
de l'honneur et de la probité, mais il n'avait point du tout d'oreille
pour la musique, et battait, dit-on la mesure assez mal. On ajoute qu'il
n'avait jamais pu apprendre les propositions les plus aisées des
mathématiques. Ce seigneur me donna mille marques de bonté.
Il me faisait souvent l'honneur de me venir voir, désirant s'informer
des affaires de l'Europe, et s'instruire des coutumes, des moeurs, des
lois et des sciences des différentes nations, parmi lesquelles j'avais
demeuré. Il m'écoutait toujours avec une grande attention,
et faisait de très justes observations sur tout ce que je lui disais.
Deux moniteurs le suivaient pour la forme, mais il ne s'en servait qu'à
la cour, et dans les visites de cérémonie; quand nous étions
ensemble, il les faisait toujours retirer.
Je suppliai cette illustre personne d'intercéder pour moi auprès de sa majesté, pour obtenir mon congé : il m'accorda cette grâce avec regret, comme il eut la bonté de me le dire, et il me fit plusieurs offres avantageuses que je refusai, en lui marquant ma vive reconnaissance. Le 16 de février je pris congé de sa majesté, qui me fit le présent considérable de 200 livres anglaises; et mon protecteur m'en donna autant, avec une lettre de recommandation, pour un seigneur de ses amis, demeurant à Lagado, capitale de Balnibarbi. L'île étant alors suspendue au-dessus d'une montagne, je descendis de la dernière terrasse de l'île, de la même façon que j'étais monté. |
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(Source : Faculty of Arts & Architecture de Brighton). Le continent porte le nom de Balnibarbi, et la capitale, comme je l'ai dit, s'appelle Lagado. Ce fut d'abord une assez agréable satisfaction pour moi de n'être plus en l'air, et de me trouver en terre ferme. Je marchai vers la ville sans aucune peine, et sans aucun embarras, étant vêtu comme les habitants, et sachant assez bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la personne à qui j'étais recommandé. Je lui présentai la lettre de son ami, et j'en fus très bien reçu. Ce grand seigneur qui s'appelait Munodi me donna un bel appartement chez lui, où je logeai pendant mon séjour dans ce pays, et où je fus très bien traité. Le lendemain matin de mon arrivée, Munodi me prit dans son carrosse pour me faire voir la ville, qui est grande comme la moitié de Londres, mais les maisons étaient étrangement bâties, et la plupart tombaient en ruine. Le peuple couvert de haillons, marchait dans les rues d'un pas précipité, ayant un regard farouche. Nous passâmes par une des portes de la ville, et nous avançâmes environ trois miles dans la campagne, où je vis un grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la terre avec plusieurs sortes d'instruments; mais ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de grain, alors que la terre semblait excellente. Je priai mon guide de vouloir bien m'expliquer à quoi s'occupaient réellement toutes ces têtes et toutes ces mains apparemment si affairées à la ville et à la campagne, n'en voyant aucun effet. Car en vérité je n'avais jamais trouvé ni de terres si mal cultivées ni de maisons en si mauvais état et si délabrées, ni un peuple si gueux et si misérable. |
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| Le seigneur Munodi avait été
plusieurs années gouverneur de Lagado : mais accusé d'incompétence,
il avait été déposé. Cependant le roi l'estimait
comme un homme qui avait des intentions droites, mais qui avait l'esprit
trop pauvre pour la cour.
Lorsque j'eus ainsi critiqué librement le pays et ses habitants, il ne me répondit que je n'avais pas été assez longtemps parmi eux pour en juger, et que les différents peuples du monde avaient des usages différents : il me débita plusieurs autres lieux communs semblables. Mais quand nous fûmes de retour chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais; quelles absurdités j'y remarquais; et ce que je trouvais à redire dans les habits et dans les manières de ses domestiques. Il pouvait me faire aisément cette question; car chez lui tout était magnifique, régulier et poli. Je répondis que sa grandeur, sa prudence et ses richesses l'avaient exempté de tous les défauts qui avaient rendu les autres fous et gueux. Il me dit que, si je voulais aller avec lui à sa maison de campagne, qui était à vingt miles, il aurait plus le loisir de m'entretenir sur tout cela. Je répondis à son excellence que j'éatais à son entière disposition : nous partîmes donc le lendemain au matin. Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, excepté en quelques endroits, je n'avais découvert dans tout le pays aucune espérance de moisson, ni même aucune trace de culture. Mais ayant marché encore trois heures, la scène changea entièrement. Nous nous trouvâmes dans une très belle campagne. Les maisons des laboureurs étaient un peu éloignées et très bien bâties. Les champs étaient clos et renfermaient des vignes, des pièces de bled, des prairies, et je ne me souviens pas d'avoir rien vu de si agréable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors en soupirant, que là commençait sa terre; que néanmoins les gens du pays le raillaient et le méprisaient de ce qu'il n'avait pas mieux fait ses affaires. |
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| Nous arrivâmes enfin à son
château |
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| Il m'apprit ainsi que, depuis environ
quarante ans, certaines personnes étaient allées à
Laputa, soit pour leurs affaires, soit pour leur plaisir, et qu'après
cinq mois, elles s'en étaient retournées avec une très
légère teinture de mathématiques, mais imbibées
d'esprits volatils respirés dans cette région aérienne;
que ces personnes, à leur retour, avaient commencé à
désapprouver ce qui se passait dans le pays d'en bas, et avaient
formé le projet de mettre les arts et les sciences sur un nouveau
pied. Que pour cela elles avaient obtenu des lettres-patentes, pour ériger
une académie d'ingénieurs
[1]. Que le peuple était si fanatique |
[1]
Desfontaines
ajoute : "c'est-
à-dire de gens à systèmes"
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| Il ajouta que pour tout ce qui était de lui, n'étant pas d'un esprit entreprenant, il s'était contenté d'agir selon l'ancienne méthode, de vivre dans les maisons bâties par ses ancêtres, et de faire ce qu'ils avaient fait, sans rien innover. Que quelque peu de gens de qualité avaient suivi son exemple, mais avaient été regardés avec mépris, et s'étaient même rendus odieux comme gens mal intentionnés, ennemis des arts, ignorants, mauvais républicains, préférant leur commodités et leur molle fainéantise, au bien général du pays. | |||
| Son excellence ajouta qu'il ne voulait
pas prévenir, par un long détail, le plaisir que j'aurai,
lorsque j'irai visiter la grande académie; qu'il souhaitait seulement
que j'observasse un bâtiment ruiné du côté de
la montagne; que ce que je voyais, à la moitié d'un mille
de son château, était un moulin que le courant d'une grande
rivière faisait aller, et qui suffisait pour sa maison et pour un
grand nombre de ses vassaux; qu'il y avait environ sept ans qu'une compagnie
d'ingénieurs était venue lui proposer d'abattre ce moulin,
et d'en bâtir un autre au pied de la montagne, sur le sommet de laquelle
serait construit un réservoir, où l'eau pourrait être
conduite aisément par des tuyaux et par des machines, d'autant que
le vent et l'air, sur le haut de la montagne agiteraient l'eau et la rendraient
plus fluide, et que le poids de l'eau, en descendant, ferait par sa chute
tourner le moulin avec la moitié du courant de la rivière.
Il me dit que n'étant pas bien à la cour, parce qu'il n'avait
donné jusqu'ici dans aucun des nouveaux systèmes, et étant
pressé de par plusieurs de ses amis, il avait agréé
le projet. Mais qu'après y avoir fait travailler pendant deux ans,
l'ouvrage avait mal réussi, et que les entrepreneurs avaient pris
la fuite.
Après quelques jours nous retournâmes
à la ville. Et son excellence, considérant le peu de considération
que l'on avait pour lui à l'académie, renonça à
m'y accompagner, mais me recommanda à l'un de ses amis pour m'y
conduire. Il me prenait peut-être pour un grand admirateur de nouveautés,
pour un esprit curieux et crédule. Dans le fond, j'avais un peu
été dans ma jeunesse homme à projets.
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.