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Les Voyages de Gulliver
Le Voyage à Lilliput
Première partie, chapitre six
Jonathan Swift, 1727  
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Présentation Lilliput Brobdingnag Laputa Houyhnhnms
VI. - Les moeurs des habitants de Lilliput, leur littérature, leurs lois, leurs coutumes et leur manière d'élever les enfants.
Swift 
 1727 
Quoique j'aie le dessein de renvoyer la description de cet empire à un traité particulier, je crois cependant devoir en donner ici au lecteur quelque idée générale. Comme la taille ordinaire des gens du pays est un peu moins haute que de six pouces, il y a une proportion exacte dans tous les autres animaux, aussi bien que dans les plantes et dans les arbres. Par exemple, les chevaux et les boeufs les plus hauts sont de quatre à cinq pouces, les moutons d'un pouce et demi, plus ou moins, leurs oies environ de la grosseur d'un moineau; en sorte que leurs insectes étaient presque invisibles pour moi; mais la nature a su ajuster les yeux des habitants de Lilliput à tous les objets qui leur sont proportionnés. Pour faire connaître combien leur vue est perçante à l'égard des objets qui sont proches, je dirai que je vis une fois avec plaisir un cuisinier habile plumant une alouette qui n'était, pas si grosse qu'une mouche ordinaire, et une jeune fille enfilant une aiguille invisible avec de la soie pareillement invisible.

Ils ont des caractères et des lettres; mais leur façon d'écrire est remarquable, n'étant ni de la gauche à la droite, comme celle de l'Europe; ni de la droite à la gauche, comme celle des Arabes; ni de haut en bas, comme celle des Chinois; ni de bas en haut, comme celle des Cascaries; mais obliquement et d'un angle du papier à l'autre, comme celle des dames d'Angleterre.

Ils enterrent les morts la tête directement en bas, parce qu'ils s'imaginent que, dans onze mille lunes, tous les morts doivent ressusciter; qu'alors la terre, qu'ils croient plate, se tournera sens dessus dessous, et que, par ce moyen, au moment de leur résurrection, ils se trouveront tous debout sur leurs pieds. Les savants d'entre eux reconnaissent l'absurdité de cette opinion; mais l'usage subsiste, parce qu'il est ancien et fondé sur les idées du peuple.

Ils ont des lois et des coutumes très singulières, que j'entreprendrais peut-être de justifier si elles n'étaient trop contraires à celles de ma chère patrie. La première dont je ferai mention regarde les délateurs. Tous les crimes contre l'État sont punis en ce pays-là avec une rigueur extrême; mais si l'accusé fait voir évidemment son innocence, l'accusateur est aussitôt condamné à une mort ignominieuse, et tous ses biens confisqués au profit de l'innocent. Si l'accusateur est un gueux, l'empereur, de ses propres deniers, dédommage l'accusé, supposé qu'il ait été mis en prison ou qu'il ait été maltraité le moins du monde.

On regarde la fraude comme un crime plus énorme que le vol; c'est pourquoi elle est toujours punie de mort; car on a pour principe que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent garantir les biens d'un homme contre les attentats des voleurs, mais que la probité n'a point de défense contre la fourberie et la mauvaise foi.

Quoique nous regardions les châtiments et les récompenses comme les grands pivots du gouvernement, je puis dire néanmoins que la maxime de punir et de récompenser n'est pas observée en Europe avec la même sagesse que dans l'empire de Lilliput. Quiconque peut apporter des preuves suffisantes qu'il a observé exactement les lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a droit de prétendre à certains privilèges, selon sa naissance et son état, avec une certaine somme d'argent tirée d'un fonds destiné à cet usage; il gagne même le titre de snilpall, ou de légitime, lequel est ajouté à son nom; mais ce titre ne passe pas à sa postérité. Ces peuples regardent comme un défaut prodigieux de politique parmi nous que toutes nos lois soient menaçantes, et que l'infraction soit suivie de rigoureux châtiments, tandis que l'observation n'est suivie d'aucune récompense; c'est pour cette raison qu'ils représentent la justice avec six yeux, deux devant, autant derrière, et un de chaque côté (pour représenter la circonspection), tenant un sac plein d'or à sa main droite et une épée dans le fourreau à sa main gauche, pour faire voir qu'elle est plus disposée à récompenser qu'à punir.

Dans le choix qu'on fait des sujets pour remplir les emplois, on a plus d'égard à la probité qu'au grand génie. Comme le gouvernement est nécessaire au genre humain, on croit que la Providence n'eut jamais dessein de faire de l'administration des affaires publiques une science difficile et mystérieuse, qui ne pût être possédée que par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tel qu'il en naît au plus deux ou trois dans un siècle; mais on juge que la vérité, la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de tout le monde, et que la pratique de ces vertus, accompagnée d'un peu d'expérience et de bonne intention, rend quelque personne que ce soit propre au service de son pays, pour peu qu'elle ait de bon sens et de discernement.

On est persuadé que tant s'en faut que le défaut des vertus morales soit suppléé par les talents supérieurs de l'esprit, que les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains qu'à celles des grands esprits qui n'ont aucune vertu, et que les erreurs nées de l'ignorance, dans un ministre honnête homme, n'auraient jamais de si funestes suites, à l'égard du bien public, que les pratiques ténébreuses d'un ministre dont les inclinations seraient corrompues, dont les vues seraient criminelles, et qui trouverait dans les ressources de son esprit de quoi faire le mal impunément.

Qui ne croit pas à la Providence divine parmi les Lilliputiens est déclaré incapable de posséder aucun emploi public. Comme les rois se prétendent, à juste titre, les députés de la Providence, les Lilliputiens jugent qu'il n'y a rien de plus absurde et de plus inconséquent que la conduite d'un prince qui se sert de gens sans religion, qui nient cette autorité suprême dont il se dit le dépositaire, et dont, en effet, il emprunte la sienne.

En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle que des lois primitives des Lilliputiens.

Je sais que, par des lois modernes, ces peuples sont tombés dans un grand excès de corruption : témoin cet usage honteux d'obtenir les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit observer que cet indigne usage fut introduit par le père de l'empereur régnant.

L'ingratitude est, parmi ces peuples, un crime énorme, comme nous apprenons dans l'histoire qu'il l'a été autrefois aux yeux de quelques nations vertueuses. Celui, disent les Lilliputiens, qui rend de mauvais offices à son bienfaiteur même doit être nécessairement l'ennemi de tous les autres hommes.

Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ne doivent point être chargés de l'éducation de leurs propres enfants, et il y a, dans chaque ville, des séminaires publics, où tous les pères et les mères excepté les paysans et les ouvriers, sont obligés d'envoyer leurs enfants de l'un et l'autre sexe, pour être élevés et formés. Quand ils sont parvenus à l'âge de vingt lunes, on les suppose dociles et capables d'apprendre. Les écoles sont de différentes espèces, suivant la différence du rang et du sexe. Des maîtres habiles forment les enfants pour un état de vie conforme à leur naissance, à leurs propres talents et à leurs inclinations.

Les séminaires pour les jeunes gens d'une naissance illustre sont pourvus de maîtres sérieux et savants. L'habillement et la nourriture des enfants sont simples. On leur inspire des principes d'honneur, de justice, de courage, de modestie, de clémence, de religion et d'amour pour la patrie; ils sont habillés par des hommes jusqu'à l'âge de quatre ans, et, après cet âge, ils sont obligés de s'habiller eux-mêmes, de quelque grande naissance qu'ils soient. Il ne leur est permis de prendre leurs divertissements qu'en présence d'un maître. On permet à leurs père et mère de les voir deux fois par an. La visite ne peut durer qu'une heure, avec la liberté d'embrasser leurs fils en entrant et en sortant; mais un maître, qui est toujours présent en ces occasions, ne leur permet pas de parler secrètement à leur fils, de le flatter, de le caresser, ni de lui donner des bijoux ou des dragées et des confitures.

Dans les séminaires féminins, les jeunes filles de qualité sont élevées presque comme les garçons. Seulement, elles sont habillées par des domestiques en présence d'une maîtresse, jusqu'à ce qu'elles aient atteint l'âge de cinq ans, qu'elles s'habillent elles-mêmes. Lorsque l'on découvre que les nourrices ou les femmes de chambre entretiennent ces petites filles d'histoires extravagantes, de contes insipides ou capables de leur faire peur (ce qui est, en Angleterre, fort ordinaire aux gouvernantes), elles sont fouettées publiquement trois fois par toute la ville, emprisonnées pendant un an, et exilées le reste de leur vie dans l'endroit le plus désert du pays. Ainsi, les jeunes filles, parmi ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'être lâches et sottes; elles méprisent tous les ornements extérieurs, et n'ont égard qu'à la bienséance et à la propreté. Leurs exercices ne sont pas si violents que ceux des garçons, et on les fait un peu moins étudier; car on leur apprend aussi les sciences et les belles- lettres. C'est une maxime parmi eux qu'une femme devant être pour son mari une compagnie toujours agréable, elle doit s'orner l'esprit, qui ne vieillit point.

Les Lilliputiens sont persuadés, autrement que nous ne le sommes en Europe, que rien ne demande plus de soin et d'application que l'éducation des enfants. Ils disent qu'il en est de cela comme de conserver certaines plantes, de les faire croître heureusement, de les défendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et les orages de l'été, contre les attaques des insectes, de leur faire enfin porter des fruits en abondance, ce qui est l'effet de l'attention et des peines d'un jardinier habile.

Ils prennent garde que le maître ait plutôt un esprit bien fait qu'un esprit sublime, plutôt des moeurs que de la science; ils ne peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de rapport à celle qu'on y parle aujourd'hui, accablent leur esprit de règles et d'exceptions, et laissent là l'usage et l'exercice, pour farcir leur mémoire de principes superflus et de préceptes épineux : ils veulent que le maître se familiarise avec dignité, rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme et le sérieux affecté; il doit, selon eux, plutôt s'abaisser que s'élever devant son disciple, et ils jugent l'un plus difficile que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort et de vigueur, et toujours plus d'attention pour descendre sûrement que pour monter.

Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'à l'enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles. On leur apprend donc de bonne heure à être sages et philosophes, afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter philosophiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'en connaître la nature et le vrai usage que lorsqu'on y est devenu inhabile, d'apprendre à vivre quand la vie est presque passée, et de commencer à être homme lorsqu'on va cesser de l'être?

On leur propose des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de leurs fautes, et ceux qui savent mieux raisonner sur leurs propres défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils soient curieux et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent, et l'on punit très sévèrement ceux qui, à la vue d'une chose extraordinaire et remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.

On leur recommande d'être très fidèles, très soumis, très attachés au prince, mais d'un attachement général et de devoir, et non d'aucun attachement particulier, qui blesse souvent la conscience et toujours la liberté, et qui expose à de grands malheurs.

Les maîtres d'histoire se mettent moins en peine d'apprendre à leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur peindre le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des généraux d'armée et des ministres; ils croient qu'il leur importe assez peu de savoir qu'en telle année et en tel mois telle bataille a été donnée; mais qu'il leur importe de considérer combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, brutaux, injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie sans nécessité et à attenter sur celle des autres sans raison; combien les combats déshonorent l'humanité et combien les motifs doivent être puissants pour en venir à cette extrémité funeste; ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les faits qu'à en juger.

Ils veulent que l'amour des sciences soit borné et que chacun choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination et à son talent; ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie trop que d'un homme qui mange trop, persuadés que l'esprit a ses indigestions comme le corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ait une vaste et nombreuse bibliothèque. À l'égard de quelques particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des ânes chargés de livres.

La philosophie chez ces peuples est très gaie, et ne consiste pas en ergotisme comme dans nos écoles; ils ne savent ce que c'est que baroco et baralipton, que catégories, que termes de la première et de la seconde intention, et autres sottises épineuses de la dialectique, qui n'apprennent pas plus à raisonner qu'à danser. Leur philosophie consiste à établir des principes infaillibles, qui conduisent l'esprit à préférer l'état médiocre d'un honnête homme aux richesses et au faste d'un financier, et les victoires remportées sur ses passions à celles d'un conquérant. Elle leur apprend à vivre durement et à fuir tout ce qui accoutume les sens à la volupté, tout ce qui rend l'âme trop dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on leur représente toujours la vertu comme une chose aisée et agréable.

On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et on tâche de leur faire prendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins d'égard aux facultés de leurs parents qu'aux facultés de leur âme; en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre d'État, et le fils d'un seigneur est marchand.

Ces peuples n'estiment la physique et les mathématiques qu'autant que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître toutes les parties de l'univers, et aiment moins à raisonner sur l'ordre et le mouvement des corps physiques qu'à jouir de la nature sans l'examiner. À l'égard de la métaphysique, ils la regardent comme une source de visions et de chimères.

Ils haïssent l'affectation dans le langage et le style précieux, soit en prose, soit en vers, et ils jugent qu'il est aussi impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par celle de s'habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, et des métaphores recherchées et inouïes, est couru et hué dans les rues comme un masque de carnaval.

On cultive, parmi eux, le corps et l'âme tout à la fois, parce qu'il s'agit de dresser un homme, et que l'on ne doit pas former l'un sans l'autre. C'est, selon eux, un couple de chevaux attelés ensemble qu'il faut conduire à pas égaux. Tandis que vous ne formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extérieur devient grossier et impoli; tandis que vous ne lui formez que le corps, la stupidité et l'ignorance s'emparent de son esprit.

Il est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur; ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons, ce qui les mortifie extrêmement, parce qu'alors on les abandonne à eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne les pas juger dignes d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu'à les rendre timides, défaut très préjudiciable et dont on ne guérit jamais.

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