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Servet

Miguel (Michel) Servet  (ou Serveto) est un théologien et médecin espagnol, né en 1511 à Villanueva de Sigena, dans l'actuelle province de Huesca (Aragon); mort à Genève le 27 octobre 1553.  Il prit souvent le nom de sa mère, Reves. Il est connu pour ses idées religieuses qui le feront condamner au bûcher par Calvin, et pour la découverte de la  petite circulation du sang (circulation pulmonaire) . Ce n'est d'ailleurs pas seulement la circulation à travers le poumon que Servet découvre : il soutient que le lieu où s'opère la sanguification est, non pas le foie, comme le croyait Galien, mais le poumon, comme Bichat devait le démontrer plus de deux siècles après. 
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Servet.
Miguel Servet (1511-1553).

Les idées religieuses et médicales de Servet sont étroitement liées : c'est dans un livre de théologie (la Restitution du Christianisme) qu'il expose son explication de la circulation du sang. Il s'agissait en effet, dans cet ouvrage, de démontrer que, conformément au texte de la Bible, l'âme est dans le sang; que, soufflée par Dieu à travers la bouche et les narines, elle est allée se loger dans le ventricule gauche, pour de là prendre un second domicile au foie. C'est pour les besoins de cette démonstration que Servet a été amené à parler de l'arrivée du sang et de l'air dans le coeur

Le triste sort réservé à Servet et à son livre a certainement retardé la découverte de la circulation, puisque ni l'auteur ni l'ouvrage n'ont pu exercer aucune influence sur les contemporains. En revanche, les opinions religieuses de Michel Servet ont exercé une influence considérable sur les esprits de son temps. Il y a eu des servetistes en Allemagne, en Suisse, en Italie. Étroitement liée au protestantisme qu'elle tend à dissoudre, et au socinianisme qu'elle vient susciter, la doctrine de Michel Servet est le lien de ces deux grandes phases du mouvement religieux au XVIe siècle. 

Michel Servet est aussi un philosophe. On doit le rattacher à ce groupe de penseurs qui s'enflammèrent d'enthousiasme pour le platonisme alexandrin. Ce torrent d'idées panthéistes et mystiques qui agita sans la troubler l'esprit de Marsile Ficin, qui nourrit Patrizzi et que l'Eglise ne pardonna pas à Giordano Bruno, ce même flot entraîna Michel Servet; mais ce qui le sépare des purs platonisants, ce qui donne à sa doctrine une physionomie originale, c'est qu'il entreprit de fondre ensemble son panthéisme néo-platonicien et son christianisme; c'est qu'il essaya, non sans intelligence, une sorte de déduction rationnelle des mystères du christianisme; c'est, en un mot, qu'il tenta, au XVIe siècle, une oeuvre de celles qu'on appellera au XIXe siècle une théorie du Christ ou, en Allemagne, une christologie philosophique, et, qui plus est, une christologie panthéiste. 

A ce point de vue, Michel Servet se présente aux regards de l'historien sous un jour nouveau. On ne voit plus seulement en lui le rival et la victime de Calvin, le médecin novateur, le chrétien hérétique, mais le théologien philosophe et panthéiste, précurseur inattendu de Malebranche et de Spinoza, de Schleiermacher et de D. F. Strauss.

La vie de Michel Servet.
A dix-neuf ans, Michel Servet, ou, plus exactement Miguel Serveto, quitta l'Espagne, qu'il ne devait plus revoir. Étrange destinée de ces aventureux génies du XVIe siècle, Servet, Bruno, Vanini! ils n'ont ni famille ni patrie. Agités d'une inquiétude secrète, d'un insatiable besoin de mouvement - quand bien même ce besoin ne viendrait que du danger que leur indépendance d'esprit leur fait courir auprès des pouvoirs religieux de tous bords -, ils traversent en courant l'Europe sans pouvoir se fixer jamais, avides de nouveautés, de disputes et de périls, allant d'écueil en écueil et d'orage en orage, jusqu'à ce que la tempête et l'intolérance ambiante finissent par les engloutir.

Entré en 1525 au service du père Quintana, plus tard confesseur de Charles-Quint, il vint avec lui à Toulouse. Il y commença l'étude du droit, bientôt abandonnée pour celle de la Bible. Il se passionna pour la théologie. Nous voyons écarter ici le trait distinctif de son caractère : une curiosité passionnée, insurmontable, inextinguible pour les questions religieuses. La Réforme de Luther agitait l'Allemagne et l'Europe, et partout soufflait un esprit nouveau. L'esprit de Servet en fut embrasé et sa vie appartint désormais à une sorte de méditation fiévreuse des mystères du christianisme. En 1530, il se dirige tour à tour vers les foyers les plus actifs de la Réforme. Il va disputer avec des théologiens catholiques, et protestants à Bologne, à Augsbourg, à Bâle. A Strasbourg, Bucer et Capito ne lui firent pas un bon accueil, et Zwingle s'unit à eux pour maudire le méchant et scélérat Espagnol. Servet en appela au public de l'anathème des chefs de la Réforme. 

En 1531, il publia à Haguenau son livre des Variations de la Trinité (de Trinitatis erroribus libri septem, per Michaelem Serveto, alias Reves, ab Arragonia Hispanum, anno 1532, in-8, cent dix-neuf feuillets, sans nom de ville ni d'imprimeur). L'année suivante, il donna ses Dialogues (Dialogorum de Trinitate libri duo : de Justitia regni Christi capitula quatuor, per Michaelem Serveto, alias Reves, ab Arragonia Hispanum, 1532, in-8 de six feuilles). Tout le système philosophique et religieux de Michel Servet est en germe dans ces deux écrits, qui firent un tel scandale en Allemagne, que Servet changea son nom en celui de Michel de Villeneuve, et gagna la France. 

En 1533 il est à Paris et semble avoir abandonné des spéculations périlleuses pour étudier la médecine sous deux maîtres illustres, Sylvius et Fernel. Il séjourna ensuite à Lyon (1535) et fit paraître une bonne édition de la Géographie de Ptolémée (1535), une Bible annotée, des arguments pour une Somme de saint Thomas en Espagnol, et quelques autres travaux de même espèce. Revenu à Paris (1537), il prit le bonnet de docteur et professa avec éclat au collège des Lombards. C'est de cette époque que datent ses idées sur la circulation du sang, établissant un fait que Galien et Vésale avaient à peine entrevu : la circulation pulmonaire. Il publia aussi un intéressant traité sur les sirops (Syruporum universa ratio), dont les violentes attaques contre la médecine usuelle suscitèrent de vives animosités; son Apologetica disceptatio pro astrologia (1538) le fit traduire comme hérétique devant le Parlement qui l'acquitta.
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Servet : Traité des Sirops.
Page de garde et premières lignes du traité Des Sirops, de Michel Servet.

Servet s'éloigna de Paris en 1538 pour passer ensuite quelques années tranquilles, établi comme médecin, à Charlieu, près de Lyon. Puis reprit une vie errante. Il alla à Avignon, peut-être en Italie, sans protection, sans fortune, sans asile, obligé pour vivre de mettre sa plume au service des libraires. En 1541, il fut rencontré à Lyon dans un état assez misérable par Pierre Paulmier archevêque de Vienne, en Dauphiné, savant homme et ami des lettres, qui l'avait connu à Paris, et lui offrit dans son propre palais une honorable hospitalité. Là, tout conseillait à Servet de terminer en paix sa carrière vagabonde. Habile et heureux dans son art, recherché par les familles les plus considérables, respecté pour sa science, aimé pour la douceur de son caractère, tout autre à sa place eût vécu content; mais rien n'avait pu éteindre dans cette intelligence inquiète, rêveuse et passionnée, la soif des spéculations religieuses. 

A Vienne, comme à Toulouse, comme à Bâle et à Strasbourg, persécuté ou paisible, pauvre ou dans l'abondance; son esprit était tout entier au spectacle des agitations du christianisme. Il croyait avoir trouvé, seul, le noeud de toutes les difficultés du temps. Ce n'est pas que la Réforme à ses yeux ne fût légitime; mais elle s'arrêtait à moitié chemin. Il prétendait lui imprimer une impulsion nouvelle et méditait le dessein de présenter au monde une oeuvre que n'avaient osé entreprendre ni Luther, ni Zwingle, ni Calvin, un christianisme rajeuni, reconstruit depuis la base jusqu'au faîte, Ie christianisme de l'avenir, qui était aussi pour lui le vrai christianisme du passé. Ses yeux étaient fixés sur Genève. L'auteur de l'institution chrétienne, le législateur du protestantisme, lui paraissait l'homme le plus capable de comprendre ses idées, le mieux place pour réaliser ses desseins. Il mettait sa gloire à le séduire à sa doctrine. Entraîner Calvin en effet, c'était entraîner le protestantisme, c'était changer la face du monde religieux.

Rien ne put détourner Servet du dessein de convaincre son adversaire. Mis en communication avec lui par le libraire lyonnais Frellon, une correspondance active s'engagea. Également sincères, mais également orgueilleux et entiers, ces deux esprits, d'ailleurs si différents, ne pouvaient s'entendre. Calvin rompit tout commerce avec une hauteur suprême, et le coeur profondément irrité. Servet résolut alors de publier le grand ouvrage qu'il méditait depuis longues années, et dont il avait communiqué plusieurs parties à Calvin et à son ami Viret. Il décida à prix d'argent deux libraires de Vienne, Balthazard Arnollet et Guillaume Guéroult, à l'imprimer
en secret pour le répandre ensuite dans toute l'Europe. Le titre de ouvrage était significatif : Restitution du christianisme (Christianismi restitutio, totius Ecclesiae apostolicae ad sua limina vocatio, in integrum restituta cognitione Dei, fidei Christi, justificationis nostrae, regenerationis baptismi et caenae Domini manducationis. Restituto denique nobis regno ceslesti, Babylonis impiae captivitate soluta, et antechristo cum suis penitus destructo; 134 pages in-8, M. S. V. ( = Michael Servetus Villanovanus, 1533).

Évidemment cette publication, destinée à produire chez les protestants et les catholiques un scandale immense, créait par cela même contre Servet un danger presque inévitable. Pour les fanatiques religieux qu'il trouvait en face de lui, l'hérésie était flagrante, et leur loi frappait les hérétiques du supplice du feu. Servet se jeta tête baissée dans cet abîme; mais comment demander à un homme sincère, profondément convaincu de la vérité de son système, et qui cédait à l'irrésistible besoin de la communiquer à ses semblables, de fléchir le genoux devant ceux qui n'ont pas de meilleur argument que la violence? Noble audace après tout, qui lui faisait sacrifier son repos et sa vie à la fortune d'une idée!

Dénoncé par les propres manoeuvres de Calvin à l'autorité ecclésiastique, Servet est mis en prison, s'échappe de Vienne. Le Petit Conseil de Genève,  après avoir vu les accusations de Calvin et les réponses de Servet, après avoir consulté Ies Eglises de Berne, Bâle, Zurich, Schaffhouse, le condamna par contumace au bûcher la 26 octobre. Après avoir erré plusieurs mois autour de la frontière, Servet se fait prendre au piège à Genève par son plus mortel ennemi. On lui inflige des souffrances inouïes, puis il est brûlé vif sur la place du Champel, et subit son supplice avec une fermeté d'esprit et un courage indomptables (1553).

La découverte de la circulation pulmonaire.
Avant d'exposer les idées de Michel Servet sur la circulation du sang, il convient de rappeler succinctement quelles étaient les connaissances de ses prédécesseurs sur cette fonction du métabolisme animal (L'histoire de la médecine).

Le foie passait, depuis un temps immémorial, pour l'organe de la sanguification. On pensait que les veines prennent leur origine dans ce viscère, et qu'elles sont le seul ordre de vaisseaux qui contiennent naturellement du sang. L'on se figurait ce fluide se portant de son réservoir principal à toutes les parties, et revenant de celles-ci à sa source première, à travers les mêmes canaux, par un mouvement ondulatoire, pareil au flux et reflux de la mer. Les artères étaient censées ne contenir, dans l'état normal, que les esprits vitaux, dont le coeur était le grand réservoir; mais on admettait que, dans certaines maladies, le sang pouvait faire irruption dans les conduits artériels. Telle était la doctrine des Asclépiades et d'Erasistrate en particulier.

Galien la modifia, en montrant que les artères contiennent du sang à toutes les époques de la vie. Il n'ignorait pas non plus que ce liquide est versé dans les cavités droites du coeur par les grosses veines; mais il croyait qu'une petite; quantité seulement passait du ventricule droit dans le poumon au moyen de l'artère pulmonaire; tandis que la majeure partie arrivait directement, selon lui, au ventricule gauche en traversant les porosités de la cloison interventriculaire. L'opinion de Galien eut une autorité incontestée jusqu'au milieu du XVIe siècle, c'est-à-dire jusqu'au moment où intervint Michel Servet

Servet dit que l'artère pulmonaire est unie intimement par ses ramifications avec la veine pulmonaire; il affirme que du sang partant du ventricule droit revient par cette voie au ventricule gauche. Mais en même temps il croit, comme on le croyait avant lui, que les veines pulmonaires, siège d'un double courant, servent aussi, pendant l'expiration, à purger le ventricule gauche des fuliginosites du sang; il admet qu'il peut bien passer quelque chose a travers la cloison interventriculaire, et, sans s'expliquer sur ce quelque chose, il dit que ce ne peut pas être tout le sang destiné au ventricule gauche, sans doute parce qu'il y est trop abondant; il ajoute qu'il arrive trop de sang au poumon pour que ce sang soit uniquement employé à sa nourriture. 

De la communication anastomotique des deux vaisseaux cardiaco-pulmonaires, il résulte que, contrairement à l'opinion de Galien, c'est à travers les anastomoses qu'arrive le sang, et a travers les parois que s'opère le passage de l'air destiné à alimenter l'esprit vital dans le ventricule gauche et les artères, et peut-être aussi le reflux des matières fuligineuses.

Il ne faudrait pas non plus faire a Servet trop d'honneur de cette phrase : 

« Ce n'est pas le ventricule gauche, trop petit pour cela, mais le poumon, qui, par un long trajet, spiritualise le sang qui vient du ventricule droit et change sa couleur noire en couleur jaune. » 
En effet, notez bien ce point qui limite la découverte de la petite circulation, ce n'est pas tout le sang veineux qui passe par le poumon, mais seulement celui qui doit arriver au ventricule gauche pour concourir a la formation des esprits; le surplus suit les routes que lui a ouvertes Galien. Le reste de la doctrine de Servet touchant la marche du sang dans le corps et la formation de l'esprit animal dans l'encéphale, est entièrement galénique ou s'appuie sur de nouvelles erreurs. Or, c'est justement à propos de ces produits de son imagination qu'il s'écrie : 
« Miraculum maximum est haec hominis compositio. » 
De sorte qu'entre Galien et Servet (quoique ce dernier la croie bien grande) la distance n'est pas si considérable qu'on le proclame. C'est bien Harvey seul qui a vu que tout le sang veineux passe par le poumon pour revenir dans l'aorte.

C'est dans le fameux livre intitulé : Christianismi restitutio qu'apparaît pour la première fois une ébauche de la petite circulation. Mais comment Servet a-t-il imaginé d'aller fourrer la description de la circulation pulmonaire dans un livre sur la restitution du christianisme? Quand on jette un coup d'oeil sur les écrits de Servet, on s'aperçoit bien vite du parti qu'il a pris en théologie, de s'attacher uniquement et obstinément au sens littéral. Il cherche partout ce sens littéral; il accuse tout le monde, et surtout Calvin, de ne pas l'entendre; il entasse les citations pour prouver que lui seul l'entend.

Ainsi la Bible a dit que l'âme est dans le sang, que l'âme est le sang même anima est in sanguine; anima ipsa est sanguis. Puisque l'âme est dans le sang, se dit Servet, pour savoir comment l'âme se forme, il faut donc voir comment se forme le sang; pour savoir comment le sang se forme, il faut voir comment il se meut; et c'est ainsi qu'à propos de la restitution du christianisme il est conduit à la formation de l'âme, de la formation de l'âme à celle du sang, et de la formation du sang à la circulation pulmonaire.

Mais ce n'est pas tout. De ce même sang, dont se forme l'âme, se forment aussi ce que les médecins d'autrefois appelaient les esprits. Servet explique successivement la formation du sang, celle des esprits, celle de l'âme, et de tout cela résulte une philosophie à moitié théologique, à moitié physiologique, en somme fort singulière, et qu'il appelle divine.

« Pour que vous ayez, dit-il, cher lecteur, une explication complète de l'âme et des esprits, je joindrai ici une divine philosophie, que vous entendrez facilement, pour peu que vous vous soyez appliqué à l'anatomie. »
Cela dit, il se met à expliquer la formation des esprits. On a dans Galien, toute la théorie de cette formation. Servet ne cite pas Galien, mais il le copie. Il cite un certain Aphrodisaeus, médecin qui vivait au commencement du XVIe siècle, et le critique. 
« Aphrodisaeus, dit-il , compte trois esprits : le naturel, le vital et l'animal; mais il n'y en a point trois, il n'y en a que deux, le vital et l'animal Le naturel est le même que le vital. L'esprit vital passe des artères dans les veines , et là il est appelé naturel. »
Il y a donc trois principes : le sang, dont le siège est dans le foie et les veines du corps, l'esprit vital, dont le siège est dans le coeur et dans les artères; et l'esprit animal, dont le siège est dans le cerveau et dans les nerfs.

C'est du sang contenu dans le foie que l'âme tire sa matière première par une élaboration admirable, per elaborationem mirabilem; et c'est pourquoi, l'âme est dite être dans le sang, être le sang même, c'est-à-dire l'esprit du sang. Mais il faut d'abord entendre comment se forme l'esprit vital. Il se forme du mélange de l'air, attiré par l'inspiration, avec le sang que le ventricule droit envoie au ventricule gauche, mélange qui se fait dans le poumon.

L'esprit vital, formé dans le poumon, passe du poumon dans le ventricule gauche et du ventricule gauche dans les artères, de telle façon, néanmoins, que les parties les plus ténues tendent toujours vers le haut, et, s'élaborant de plus en plus, arrivent ainsi jusqu'au plexus rétiforme, situé sous le cerveau, ou, de vital, l'esprit commence à se faire animal . Enfin, par une ultime et définitive élaboration, l'esprit animal passe du plexusrétiforme dans les petites artères des plexus choroïdes, et c'est dans ces petites artères que l'âme réside.

Voici en entier le passage de Servet : 

« L'esprit vital a son origine dans le ventricule gauche du coeur, et ce sont le, poumons qui contribuent le plus à sa génération. C'est un esprit ténu, élaboré par la force de la chaleur, jaunâtre, d'une puisignée; c'est comme la vapeur transparente du sang le plus pur, laquelle contient en soi la substance de l'eau, de l'air et du feu. Il est produit par le mélange, dans les poumons, de l'air inspiré avec le sang subitement élaboré que le ventricule droit du coeur communique au ventricule gauche. Mais cette communication ne se fait pas [entièrement], comme on le croit communément [et comme Galien l'avait imaginé], à travers la cloison du coeur. Par un artifice admirable, le sang subtil, partant du ventricule droit du coeur, est mis en mouvement en passant par les poumons; il y est préparé et prend une couleur jaune, puis la veine artérieuse le transmet à l'artère veineuse; dans cette dernière artère, il se mêle à l'air inspiré, et, par l'expiration, il est purifié de matières fuligineuses. Enfin, tout le mélange est attiré par diastole du ventricule gauche du coeur, préparation convenable pour la production de l'esprit vital. 

Que la communication et la préparation se fassent ainsi par les poumons, ou en a la preuve dans les conjonctions diverses [anastomoses] et la communication de la veine artérieuse avec l'artère veineuse dans les poumons. Le fait est confirmé d'abord par le volume remarquable de la veine artérieuse; elle n'aurait pas été créée aussi ample et n'enverrait pas en si grande abondance du coeur aux poumons le sang le plus pur seulement pour leur nourriture, et de cette façon le coeur ne serait plus le serviteur des poumons; puis, ce fait surtout établi si l'on considère que, dans l'embryon, les poumons tirent d'ailleurs leur subsistance, car les membranules ou valvules du coeur ne s'ouvrent qu'après la naissance, ainsi que l'enseigne Galien. C'est donc pour un autre usage qu'au montent de la naissance le sang s'épanche si abondamment du coeur dans les poumons. Puis, ce n'est pas un air pur, mais un air mélangé de sang que les poumons envoient au coeur par l'artère veineuse : donc le mélange se fait dans les poumons. 

C'est des poumons, non du coeur, que le sang spiritueux reçoit cette couleur jaune. Il n'y a pas, dans le ventricule gauche du coeur, place pour un mélange si grand et si abondant, et l'élaboration de la couleur jaune n'y serait pas suffisante. Enfin, la cloison interventriculaire, n'ayant ni vaisseaux ni facultés, n'est point apte à cette communication et à cette élaboration, quoiqu'elle puisse cependant laisser transsuder quelque chose. Ainsi que dans le foie se fait la transfusion de la veine porte à la veine cave, en vue du sang, par le même artifice se produit dans le poumon, en vue de l'air, la transfusion de la veine artérieuse dans l'artère veineuse. Si l'on compare ce que je viens de dire avec ce que Galien écrit, dans les livres VI et VII De l'usage des parties, on restera convaincu que Galien était dans l'erreur. » 

Servet regarde les capillaires comme une espèce particulière de vaisseaux, et il pense que les nerfs sont canaliculés pour s'anastomoser avec les artères et en recevoir l'esprit; puis, aux erreurs de Galien il ajoute de nouvelles erreurs. Une foule d'erreurs anatomiques que Servet joint à ses raisonnements confus, et qui ne sont, au reste, pour la plupart, que les erreurs anatomiques ou physiologiques du temps où il vivait, comme, par exemple, que le cerveau, organe sans action propre, n'est qu'une sorte d'oreiller ou de coussin pour les vaisseaux de l'esprit animal, que les nerfs sont la continuation des artères et constituent un troisième genre de vaisseaux, que les ventricules du cerveau communiquent avec les fosses nasales par les trous de l'os ethmoïde, prétendue communication dans laquelle Servet voit un grand avantage: car, d'abord, l'air extérieur pénètre ainsi jusqu'à l'âme et la rafraîchit et, en second lieu, l'âme se débarrasse aisément par là des mucosités qui l'auraient gênée, et aussi un très grand péril, car le malin esprit, spiritus nequam, dont la nature tient de celle de l'air, s'introduit quelquefois, par cette même communication, par ces mêmes trous de l'os ethmoïde, jusque dans les ventricules du cerveau, et là combat incessamment contre l'âme et la tient assiégée jusqu'à ce que la lumière de Dieu paraisse et le mette en fuite, etc.

Maintenant se pose, pour l'historien des sciences, la question de savoir d'où lui est venue cette connaissance « inouïe » jusqu'alors? Certainement de trois choses dont on peut supposer l'ordre de succession d'après l'ordre même de l'exposition : il a vu, cela ne paraît guère douteux, en ouvrant des animaux vivants (car les vivisections étaient alors fort à la mode), il a vu la marche et l'agitation du sang à travers « le long circuit » des poumons, lesquels sont toujours en mouvement; la démonstration anatomique est fournie ensuite par les anastomoses des deux ordres de vaisseaux cardiaco-pulmonaires; puis le raisonnement, s'ajoutant à l'observation, apporte la confirmation du tout : ce raisonnement, c'est que l'artère pulmonaire est trop volumineuse et envoie trop de sang pour n'être que la nourrice des poumons, car, de cette façon, le coeur ne serait plus sous la dépendance des poumons (Galien pensait bien aussi qu'il arrive dans l'aorte du sang à travers les poumons; seulement, il n'en admettait pas autant et il ne le faisait pas arriver de la même manière). 

Il ne semble donc pas y avoir pour Servet, comme plus tard pour Harvey, une influence première, immédiate, directe, incontestable de l'anatomie pour la réforme de la physiologie; c'est presque toujours l'observation des phénomènes qui précède la réforme de la physiologie et subsidiairement celle de l'anatomie.

La philosophie de Servet.
Le point de départ de Servet en philosophie, c'est que Dieu, considéré en soi dans les profondeurs de son essence incréée, est absolument indivisible.

Il faut se rendre compte de ce principe, de son origine et de sa portée. Servet ne se donne pas pour l'avoir inventé : il l'emprunte à la tradition néo-platonicienne, à ses autorités favorites, Numenius et Plotin, Porphyre et Proclus, Hermès Trismégiste et Zoroastre. Et en effet, ce principe de l'absolue indivisibilité de Dieu a été et devait être hautement proclamé par toutes les écoles panthéistes et mystiques de l'Antiquité. C'est le propre du mysticisme de ne voir dans toutes les formes de la vie individuelle que des ombres fugitives et décevantes; dans la vie elle-même, depuis son plus humble degré jusqu'au plus sublime, qu'une stérile agitation; et de concevoir, au-dessus de ce courant de phénomènes où l'existence se divise et se perd, un principe immobile, simple, pur, exempt de toute action, de toute division, ou tout doit s'identifier et s'unir. 

Le panthéisme paraît d'abord animé en un sens tout contraire. Son Dieu est un Dieu vivant; il agit, et se développe par la nécessité de son essence; il se mêle à la nature, il est la nature elle-même, en revêt toutes les formes, en monte, en descend et en remplit tous les degrés. Mais si le dieu du panthéisme est inséparable de la nature, par là même il n'a pas de vie propre et distincte; il ne se manifeste que dans ses oeuvres et sous la condition de l'espace, du temps et du mouvement. Pris en soi il n'est plus que l'unité absolue, l'être pur, sa substance absolument indivisible et incompréhensible; il est l'inconnu, l'ineffable, l'infini; c'est l'Abîme des Babyloniens, l'Un de Plotin, l'En-Soph des cabalistes; de la sorte, le mysticisme et le panthéisme, divers à tant d'égards se rencontrent dans ce principe de l'indivisibilité absolue de Dieu. Servet l'adopte, sauf des réserves de peu d'importance, et il s'en sert avec une sagacité et une hardiesse extrêmes contre la doctrine chrétienne de la Trinité.

A la place de cette Trinité qui révolte sa raison, Servet conçoit un dieu parfaitement un, parfaitement simple, si simple et si un qu'à le prendre en lui-même il n'est ni intelligence; ni esprit, ni amour. Toutefois, entre un tel dieu, retiré en soi dans sa simplicité inaltérable, et ce flot d'existences mobiles, divisées, changeantes, il faut un lien, un intermédiaire. Cet intermédiaire, ce lien, pour Servet, ce sont les idées.

Les idées sont les types éternels des choses. Ce monde visible, où trop souvent s'arrêtent nos pensées et nos désirs, qui enchante notre imagination de ses riches couleurs, n'est qu'une image affaiblie d'un indivisible et plus noble univers. S'il est dans la région des sens une chose entre toutes belle et féconde, c'est la lumière; mais son fugitif éclat, toujours mêlé d'ombres, pâlit et s'éclipse devant les éternelles et pures splendeurs de la lumière incréée. Ces mêmes objets qui apparaissent dans notre monde et sous la condition de la limite, du mélange et du mouvement, la pensée du vrai philosophe les contemple au sein du monde idéal, purs, simples, infinis, immobiles, harmonieux.

Les idées ne sont pas seulement les modèles immuables, les essences abstraites des choses; ce sont des principes substantiels et actifs, elles président à la fois à la connaissance et à l'existence; en même temps qu'elles ordonnent le monde et règlent la pensée; elles soutiennent et vivifient toutes choses. Ainsi, l'invisible univers des idées, distinct de l'univers visible, n'en est pas séparé; il le pénètre et le remplit. De même, les idées ne sont pas séparées de Dieu, bien qu'elles s'en distinguent. Elles sont le rayonnement éternel de Dieu, comme le monde sensible est le rayonnement éternel des idées. Ce que les idées sont aux choses, Dieu l'est aux intelligences. Les choses trouvent leur essence et leur unité dans les idées; les idées trouvent leur essence et leur unité en Dieu. Dieu, indivisible en soi, se divise dans les idées; les idées se divisent dans les choses. Dieu, pour parler le langage de Michel Servet, qui fait songer ici tout à la fois à Plotin et à Spinoza, Dieu est l'unité absolue qui unifie tout, l'essence pure qui essentie tout, essentia essentians (Christ. rest., lib. IV, p. 125). L'essence, l'unité, descendent de Dieu aux idées, et des idées à tout le reste; c'est un océan éternel d'existence, dont les idées sont les courants, dont les choses sont les flots.

En résumé, il y a trois mondes, à la fois distincts et unis : au sommet, Dieu, absolument simple, ineffable; au milieu, l'éternelle et invisible lumière des idées; au bas de cette échelle infinie, s'agitent les êtres. Les êtres sont contenus dans les idées, les idées sont contenues en Dieu, Dieu est tout, tout est Dieu; tout se lie, tout se pénètre, et la loi suprême de l'existence est l'unité universelle. L'unité, l'harmonie, la consubstantialité de tous les êtres, voilà le principe qui a séduit Servet, comme il captiva depuis Sabellius et Eutychès, comme il devait attirer un jour et Bruno, et Spinoza, et Schelling, et tant d'autres grands penseurs. 

Servet était tellement convaincu de la vérité de cette doctrine, que devant ses juges mêmes, en face de la mort, il eut le courage de la confesser. Calvin, qui avait fait des doctrines panthéistes de Servet un des principaux chefs de l'accusation capitale intentée contre lui l'interpelle en ces termes au conseil de Genève :

« Maintiens-tu que nos âmes soient un surgeon de la substance divine; qu'il y ait dans tous les êtres une déité substantielle? - Je le maintiens, répond Servet. - Mais quoi! misérable? s'écrie Calvin en frappant du pied, ce pavé est-il Dieu? Est-ce Dieu qu'en ce moment je foule?- Sans aucun doute. - A ce compte, ajoute Calvin avec ironie, les diables eux-mêmes contiennent Dieu? - En doutes-tu? » réplique Servet.
Disons en quelques mots comment Servet rattachait à sa métaphysique panthéiste une théologie contraire à celle du christianisme. Servet partait de ce principe, que toute détermination précise répugne à la nature de Dieu. La négation de la divinité du Christ était une conséquence inévitable de ce principe. Michel Servet l'a-t-il résolument acceptée? l'a-t-il nettement repoussée? ni l'un ni l'autre. Il a essayé de l'atténuer en l'acceptant. C'est ce qui fait l'obscurité de sa christologie. La clef de toutes les difficultés qu'elle présente, c'est que Servet veut être à la fois chrétien et panthéiste. Pour résoudre ce problème insoluble, pour reconnaître dans le Christ quelque chose de plus qu'un humain, sans voir Dieu lui-même mystérieusement uni à humanité, Servet imagine sa théorie d'un Christ idéal qui n'est pas Dieu, qui n'est pas un humain, qui est un intermédiaire entre l'humain et Dieu. C'est l'idée centrale, le type des types, l'Adam céleste, modèle de l'humanité et par suite de tous les êtres. Pour l'Eglise, le Christ est Dieu; pour le panthéisme, le Christ n'est qu'un homme, une partie de la nature. Servet place entre la Divinité, sanctuaire inaccessible de l'éternité et de l'immobilité absolue, et la nature, région du mouvement, de la division et du temps, un monde intermédiaire, celui des idées, et il fait du Christ le centre du monde idéal. De la sorte, il croit concilier le christianisme et le panthéisme en les corrigeant et les tempérant l'un par l'autre.

L'effort de Servet pour échapper au panthéisme est manifeste. Il reproche à Zoroastre et à Hermès Trismégiste d'avoir admis entre la nature et Dieu une union trop immédiate : il essaye de conserver les idées de création et de créateur.

«  Tous les êtres, dit-il, sont sans doute consubstantiels en Dieu, mais par l'intermédiaire des idées, c'est-à-dire par l'intermédiaire du Christ. » 
Le Christ seul est fils de Dieu, engendré immédiatement de sa substance; les autres êtres ne sont fils de Dieu que par adoption et grâce à la médiation du Christ. Le Christ est le noeud de la terre et du ciel, le pont qui comble l'abîme entre l'éternité et le temps, entre le fini et l'infini, entre la nature et Dieu.

Que serait Dieu sans le Christ? un principe inaccessible, retiré en soi dans les muettes profondeurs d'une existence absolue, une cause sans effet, un soleil sans lumière. Le Christ est la lumière de Dieu, sa manifestation la plus parfaite, son image la plus pure, sa personne. En ce sens, le Christ est égal à Dieu; il est Dieu même, mais Dieu visible, participant des créatures, contenant en soi l'humanité et tous les êtres de l'univers. C'est du Christ que tout émane; c'est vers lui que tout retourne; il est la cause, le modèle et la fin de tous les êtres; tout en lui s'unifie, et il unifie tout en Dieu.

Servet développe cette idée avec un véritable enthousiasme; c'est le pivot de toute sa doctrine. Par elle, il prétend rendre le christianisme à sa pureté primitive, en expliquer tous les dogmes, les mettre en harmonie avec un panthéisme épuré, avec les traditions de tous les peuples, les symboles de tous les cultes, les formules de tous les systèmes, les maximes de tous les sages. Quelque jugement qu'on porte au fond sur son entreprise, ni la sincérité dans sa foi, ni la noblesse dans son enthousiasme, ni une certaine originalité dans ses idées ne sauraient être contestées sans injustice.

Il est clair que cette théorie du Christ détruisait radicalement le dogme de l'incarnation comme la doctrine de Servet sur l'indivisibilité absolue de Dieu détruisait le dogme de la Trinité, comme sa conception d'un monde intelligible qui émane de Dieu par une loi nécessaire et le réfléchit éternellement dans le monde visible sapait par la base le dogme de la création. Voir donc toute la métaphysique du christianisme renversée. Servet respectera-t-il davantage la morale chrétienne, dont la racine est le dogme de la Rédemption? Tant s'en faut : Servet admet à la vérité une chute primitive, un abaissement de la nature humaine en Adam; mais il rejette l'idée d'une transmission héréditaire du péché originel, et supprime en conséquence le baptême des petits enfants. Il ne reconnaît pas la nécessité de la grâce pour le salut, ni celle de la foi aux promesses de Jésus : aussi sauve-t-il les musulmans, les païens et tous ceux qui auront vécu selon la loi naturelle.

En résumé, la Trinité restreinte à une distinction de points de vue, le Christ devenu une idée, l'idée éternelle de l'humanité, l'Incarnation réduite à une forme supérieure de cette idée, la Chute d'Adam à un abaissement de la nature humaine, la Rédemption au retour de cette nature vers sa pureté primitive, tel est le christianisme de Servet. 

Supprimez la métaphysique panthéiste qu'il emprunte à l'école néo-platonicienne et qui sert d'instrument à cette négation radicale des dogmes chrétiens, ne gardez que la négation elle-même, et vous avez le socinianisme. A cette condition seule, la doctrine de Michel Servet pouvait devenir populaire. Embarrassée dans la profondeur et la subtilité de ses conceptions transcendantes, elle n'est dans Servet qu'une philosophie; dégagée de ce cortège, réduite à ses conséquences les plus simples, elle va devenir avec Socin une religion. (Em. S. / Ch. Daremberg / P. Flourens).

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