H.
Lichtenberger
ca.1900 |
Les
années de maturité
En 1794 se produit un événenement
qui donne à la vie de Schiller une orientation nouvelle : il entre
en relations intimes avec Goethe. En 1788, déjà,
il lui avait été présenté à Rudolstadt
par les dames de Lengefeld qui désiraient rapprocher les deux poètes.
Mais cette première entrevue n'avait pas eu de résultats.
Goethe revenait d'Italie épris de la sereine tranquillité
et du grand style des oeuvres de l'Antiquité classique, amoureux
de beauté, de mesure. Comment eût-il apprécié
l'auteur des Brigands et de Don Carlos, dont l'idéalisme
révolutionnaire lui paraissait l'antipode de son propre génie
si foncièrement réaliste et objectif, et en qui il voyait
le représentant d'une jeune génération dont il ne
partageait pas les tendances. Il tint donc Schiller à l'écart
et celui-ci fut si blessé de cette réserve qu'il se sentit
pendant quelque temps partagé, à l'égard de Goethe,
entre l'amour et la haine : il alla même jusqu'à écrire
à Koerner que Goethe lui semblait un égoïste de grande
marque, doué du redoutable pouvoir de s'attacher les autres sans
jamais se donner lui-même. Pendant cinq ans, les deux poètes
vécurent tout proches voisins, l'un à Weimar,
l'autre à léna
sans se connaître, sans soupçonner que, par des voies différentes
et avec des natures foncièrement opposées ils étaient
arrivés à peu près à la même conception
de l'art.
Vers le milieu de 1794, le rapprochement
se fit par une circonstance fortuite. Schiller demanda à Goethe
sa collaboration à une Revue, Die Horen, pour laquelle il
sollicitait le concours des plus grands écrivains de l'Allemagne.
Goethe accepta. Quelques semaines après, les deux poètes
se rencontrèrent au sortir d'une séance de la Société
d'histoire naturelle d'léna; cette fois ils se comprirent. Tardivement
nouée, leur amitié n'en fut que plus solide, car le hasard
les avait réunis au moment où ils pouvaient utilement se
rencontrer.
«
Désormais, écrivait Schiller à Goethe, je puis espérer
que nous ferons de compagnie le reste du chemin, quelque long qu'il soit
encore, et cela avec d'autant plus de profit que, dans un long voyage,
ce sont toujours les derniers compagnons qui ont le plus à se dire.-»
Leur amitié fut sans nuages. Entretenue
par de fréquentes visites et par une volumineuse correspondance
sur les sujets les plus variés, elle subsista jusqu'à la
mort de Schiller sans qu'aucun dissentiment pût jamais se glisser
entre eux. Cette intimité fut, pour Schiller surtout, un bienfait
inestimable. Aussi clairvoyant que modeste, il avait fort bien conscience
des défauts inhérents à la nature même de son
art : il savait qu'il avait une connaissance trop restreinte du monde extérieur,
une expérience insuffisante des gens et des choses; il sentait parfaitement
que, à moitié philosophe et à moitié poète,
il courait à tout instant le risque, soit de se laisser entraîner
par son imagination dans ses spéculations
philosophiques, soit surtout de rester trop philosophe et trop abstrait
dans ses oeuvres poétiques. Or en Goethe
il trouvait tout juste, à un degré éminent, les dons
qui lui faisaient défaut : la faculté d'intuition qui fait
le vrai poète, le don d'observation objective et scientifique, l'intelligence
profonde de la vie si riche et si complexe de l'univers. Il trouva aussi
en lui un ami complaisant toujours prêt à discuter avec lui
ses oeuvres nouvelles, à le fournir d'idées, à lui
donner des renseignements, un sage conseiller qui lui donnait des notions
d'hygiène, lui apprenait à mieux organiser ses journées,
à répartir plus régulièrement son temps entre
la veille et le sommeil, un directeur de théâtre toujours
empressé à jouer ses pièces, à les monter avec
un soin minutieux, un critique d'une merveilleuse sûreté pour
guider son goût et pour apprendre au public ce qu'il devait penser
de ses oeuvres nouvelles.
Stimulé par les conseils et l'exemple
de Goethe, Schiller revient maintenant à la poésie qu'il
avait quittée jadis pour se livrer à l'étude de l'histoire
et de la philosophie. Las des théories
et des abstractions, il se décide
à fermer pour un temps au moins l'échoppe philosophique et
à reprendre, mûri par six années de labeur opiniâtre,
son ancien métier de poète. Il se met au travail avec une
énergie admirable. Miné par une maladie qui ne pardonne pas
et qui, au début de 1791 déjà, avait failli l'enlever,
Schiller se sait perdu. Mais il veut du moins « sauver de la catastrophe
ce qui mérite d'être sauvé » : avec une activité
fébrile, il cherche à tirer le meilleur parti possible des
quelques années de répit que lui laisse la mort; et il réussit
effectivement à fournir, pendant les dix années de son intimité
avec Goethe, une somme de travail prodigieuse. Dans ce court laps de temps,
il produit cinq grands drames dont la trilogie de Wallenstein, il
compose une série d'adaptations ou de traductions de pièces
étrangères, il écrit une quantité de poésies
lyriques
dont quelques-unes, comme Die Glocke, fort étendues. En même
temps, il s'occupe activement du théâtre de Weimar, il dirige
d'importantes publications comme Die Horen (1794-98) et le Musenalmanach
(1796-1800). Enfin il entretient une volumineuse correspondance avec ses
amis, avec Goethe, Koerner et Guillaume
de Humboldt en particulier. C'était un besoin pour lui de mener
de front de nombreux travaux; il mettait une oeuvre nouvelle en train avant
d'avoir terminé celle dont il s'occupait. Travailleur infatigable,
il se soutenait dans les derniers temps de sa vie par des moyens violents
quand son corps épuisé refusait le service. Ce régime
de surmenage hâta l'oeuvre de la maladie. Le 10 mai 1805, un accès
de fièvre catarrhale l'emportait à quarante-cinq ans, en
pleine maturité, tandis qu'il préparait un nouveau drame,
Demetrius.
(Henri
Lichtenberger). |
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