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Friedrich von Schiller
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Histoire et philosophie La maturité Dernières poésies lyriques Derniers drames

H. Lichtenberger
ca.1900 
Les premières oeuvres (1781 - 1784)

Les premières poésies lyriques.
Les premiers essais poétiques de Schiller qu'il publie joints à quelques pièces de vers de ses amis sous le titre étrange d'Anthologie auf das Jahr 1782, gedruckt in der Buchdruckerei zu Tobolsko, sont encore fort imparfaits et témoignent d'une grande inexpérience. La poésie amoureuse y domine, mais une poésie d'un caractère bien particulier. Schiller s'était épris à Stuttgart de la veuve d'un capitaine, Mme Vischer, une blonde de trente ans, aux yeux bleus, maigre - « une vraie momie », d'après le témoignage d'un camarade facétieux de Schiller - et qui ne brillait guère plus par l'intelligence que par la beauté. C'est pour elle que Schiller compose ses Lieder an Laura, poèmes étranges, où brillent çà et là des expressions heureuses et hardies, mais où se déploie en général un lyrisme exaspéré plein d'emphase et de mauvais goût. Les tendances de Schiller à l'abstraction philosophique s'y montrent clairement. Il ne cherche nulle part à caractériser cette Laura à qui sont dédiés ses chants ou à analyser les sentiments qu'elle lui inspire, mais se livre le plus souvent à des développements tout à fait généraux sur l'amour. Dans la poésie intitulée Fantaisie, par exemple, Schiller célèbre l'amour comme principe éternel de l'univers. Il règne dans le monde inorganique : c'est la loi de l'attraction des corps, sans laquelle les mondes s'écrouleraient avec fracas dans le chaos. Il règne aussi dans le monde organique, dans le monde de la pensée, c'est la loi de sympathie qui unit les âmes, qui accouple même les sentiments, les idées; la Ruine s'attache à l'Orgueil, l'Envie se cramponne au Bonheur, l'Avenir se précipite dans les bras du Passé, le Temps cherche à s'unir d'un éternel hymen avec l'éternité... Le poète plane très haut au-dessus de la vulgaire réalité terrestre : au lieu d'un chant d'amour, c'est un hymne sur les grandes lois de l'univers qu'il nous fait entendre et il finit par s'égarer au plus profond des brouillards de l'abstraction.

Les premiers drames.
Les premiers drames de Schiller ont une valeur infiniment supérieure à celle de ses essais lyriques. Ils nous apparaissent tous trois comme inspirés par cet enthousiasme pour la liberté qui est, comme nous l'avons vu, la passion dominante du jeune poète. 

Les Brigands.
Die Räuber (1781) sont une éloquente proclamation de la liberté individuelle, des droits de L'humain. Schiller y montre la lutte de l'individu contre une société corrompue et perverse. Son héros, Karl Moor, est un révolté. Plein de mépris pour « le siècle écrivassier » où il est né, pour les coutumes traditionnelles qui enchaînent le vulgaire, il proclame que « la loi n'a jamais encore fait un grand homme », mais que « la liberté enfante des colosses et des prodiges ». Fils aîné d'un comte d'Empire, héritier de ses biens et de son titre, Karl Moor a mené dès sa jeunesse une vie de désordre et de dissipations avec une bande de « libertins », tous plus ou moins tarés et recherchés par la police. Quand, à la suite des machinations abominables de son frère, il se voit repoussé et maudit irrévocablement par son père, il s'insurge contre une société qui le rejette de son sein et consent à devenir chef de brigands. Mais ce brigand « ne tue pas en vue du butin ». S'il tolère que ses hommes se livrent au pillage, s'il met le feu aux quatre coins d'une ville pour sauver de la potence un de ses compagnons, il ne s'en érige pas moins en redresseur de torts : il porte au doigt quatre bagues dont chacune rappelle un coupable immolé au nom de la justice. Ici, il a frappé de son poignard un comte qui a gagné un gros procès grâce aux manoeuvres déloyales de son avocat; là, il a assassiné un ministre qui s'est élevé par de coupables intrigues au rang de favori; ailleurs, il a puni « un conseiller des finances qui vendait au plus offrant les dignités et les emplois ». C'est un révolutionnaire qui rêve de 

« faire de l'Allemagne une république auprès de laquelle Rome et Sparte ne seront que des couvents de nonnes ». 
Son orgueil tombe il est vrai, au dénouement, après qu'il a infligé à son frère la juste punition de ses forfaits : il prend conscience de son ignominie; il avoue qu'il a commis une folie en voulant « corriger le monde par des crimes et maintenir les lois par l'anarchie ». Mais il a l'âme assez grande pour se condamner lui-même et rétablir l'ordre qu'il a violé : il se livre à la justice. C'est un coupable, mais c'est aussi un héros qui a toutes les sympathies de l'auteur et qu'il s'efforce de rendre sympathique au public.

Fiesque.
Dans Fiesco (1783) aussi, l'un des motifs principaux du drame est une apologie de l'idée républicaine qui s'incarne dans le fanatique Verrina et, partiellement aussi, dans Fiesque lui-même.

Intrigue et amour.
Kabale und Liebe (1784) enfin est « une protestation contre la corruption dont les cours princières donnaient l'exemple et contre l'asservissement de la bourgeoisie ». Schiller nous y montre un souverain brillamment doué, mais insoucieux de ses devoirs, uniquement adonné à la galanterie et laissant son premier ministre trafiquer, pour lui procurer l'argent nécessaire à ses prodigalités, du sang même de ses sujets qu'il vend aux recruteurs pour les expédier en Amérique. Le premier ministre de ce prince coupablement léger est un ambitieux scélérat qui est arrivé à sa haute situation en assassinant son prédécesseur, qui gouverne par l'intrigue et a perdu le sens moral au point de ne pas reculer devant l'idée d'assurer sa puissance en faisant épouser à son fils la maîtresse de son souverain. La cour est peuplée de gredins comme le secrétaire Wurm, ou de fantoches grotesques comme le maréchal Kalb; le premier est l'âme damnée du ministre qui le tient à sa merci parce qu'il peut le convaincre d'avoir jadis commis des faux et se sert de lui comme exécuteur de ses basses oeuvres; l'autre est la caricature amusante du courtisan nul et vain occupé exclusivement de toilette, d'étiquette et de fêtes, complaisant pour le prince jusqu'au dernier degré d'un avilissement inconscient. Et cette société corrompue jusqu'aux moelles montre à quel point elle est malfaisante en causant la mort de deux jeunes gens, Ferdinand, le fils du ministre, et Louise la fille d'un pauvre musicien, qui se sont aimés en dépit des préjugés sociaux qui les séparent : l'intrigue triomphe de l'amour; les deux amoureux succombent victimes des embûches abominables que leur tendent le ministre et son odieux acolyte. Plus révolutionnaire encore que dans les Brigands, Schiller tirait vengeance des humiliations de sa jeunesse en flétrissant de la manière la plus infamante ce régime despotique sous lequel gémissait une grande partie de l'Allemagne et dont il avait souffert lui-même.

L'art de Schiller et ses limites.
Les premiers drames de Schiller sont encore très éloignés de la perfection dramatique. Leur auteur voyait bien que par bien des côtés ils prêtaient à la critique. On y sent à tout instant l'inexpérience du débutant qui n'est pas encore maître des ressources de son art et qui, surtout, connaît insuffisamment la vie réelle. Les caractères sont assez souvent tracés d'une main encore mal assurée. Parfois Schiller manque, comme il le dit lui-même, « la ligne moyenne entre l'ange et le diable », et peint, dans Franz Moor par exemple, un monstre d'une invraisemblable noirceur. Ailleurs il n'arrive pas à donner à ses personnages la vie poétique : le vieux comte Moor est crédule et faible au delà de toute vraisemblance; le conspirateur Fiesque, dont le coeur est partagé entre l'ambition égoïste et le patriotisme libertaire le plus désintéressé, reste, malgré les efforts du poète, un personnage assez factice et composite; les femmes surtout, Amalia dans les Brigands, Julia, Léonore et Bertha dans Fiesque, ne sont que d'incolores silhouettes, des figures conventionnelles dépourvues de toute vérité dramatique; et si Louise Millerin, dans Intrigue et Amour, est plus vivante et mieux réussie, la critique a pu néanmoins blâmer l'étrange faiblesse de caractère dont elle fait preuve vers la fin de la pièce.

La peinture des milieux historiques, qui sera plus tard un des triomphes de Schiller lui réussit, pour l'instant, beaucoup moins encore que celle des caractères. Les Brigands sont censés se passer au moment de la guerre de Sept Ans; en réalité, rien dans cette pièce ne sent l'époque du grand Frédéric; elle se joue en un temps et en des lieux parfaitement indéterminés et fantastiques. Dans Fiesque de même - et c'est là l'un des plus graves défauts de la pièce - Schiller n'a su décrire d'une façon claire ni la tyrannie qui pèse (ou va peser) sur les Génois. ni surtout le rôle que la France, d'une part, l'empereur Charles V, de l'autre, jouent dans les événements. Ce n'est que dans Intrigue et Amour où il décrivait la réalité contemporaine que Schiller est parvenu à donner une peinture de milieu exacte et vivante.

La langue enfin est d'une emphase qu'on peut à la rigueur admettre dans les Brigands où les acteurs du drame sont, en général, placés dans des situations extrêmement violentes et secoués par des passions furieuses, mais qui choque davantage dans Fiesque où les personnages disent parfois des choses fort simples avec un luxe d'hyperboles absolument déplacé.

Et pourtant, malgré ces défauts, les premiers drames de Schiller ont produit sur les contemporains et produisent aujourd'hui encore une très forte impression. Cet attrait exercé par des oeuvres esthétiquement assez imparfaites s'explique tout d'abord par l'évidente sincérité du poète. Schiller s'identifie de tout coeur avec ses personnages; par la bouche d'un Karl Moor, d'un Fiesque, ou d'un Ferdinand, ce sont ses propres enthousiasmes, ses propres haines, ses propres aspirations, ses propres joies et ses propres désespoirs qu'il crie au public. Et cette confession il la fait avec une éloquence fougueuse et passionnée qui a conquis jadis tous les coeurs et qui aujourd'hui encore convainc et entraîne l'auditeur. 

A cette raison d'ordre sentimental vient s'en joindre une autre, d'ordre artistique. Schiller dès ses débuts est un homme de théâtre singulièrement habile à construire une action, à combiner une intrigue dramatique. Dans les Brigands déjà il se montre, à ce point de vue, infiniment supérieur aux dramaturges de la période d'assaut et de tempête qui, sous prétexte de rejeter des conventions vieillies, s'étaient affranchis de toutes les « règles » de l'art dramatique et s'abandonnaient à tous les caprices de leur fantaisie. Sans le chercher, en obéissant aux seules impulsions de sa nature, Schiller avait composé une pièce qui satisfaisait aux lois essentielles de l'art du théâtre et produisait de puissants effets dramatiques. Inférieur aux Brigands à presque tous les points de vue, Fiesque reste néanmoins remarquable par l'art déjà plus conscient avec lequel Schiller fait mouvoir un grand nombre de personnages et noue une intrigue savante, si compliquée même que le spectateur a parfois quelque peine à la suivre. Dans Intrigue et Amour, enfin, Schiller obtient, avec un nombre très restreint de personnages et des moyens bien plus simples, par le développement logique de l'action, une succession habilement graduée d'effets scéniques, de situations tragiques ou touchantes qui tiennent le spectateur en haleine. 

Si Goethe fait preuve dans ses premiers drames d'un esprit plus mûr et plus profond, d'un goût plus sûr et plus raffiné, Schiller nous apparaît de suite comme un dramaturge-né qui compense son infériorité comme penseur et comme poète par un instinct remarquable de l'effet dramatique. (Henri Lichtenberger).

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