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Pythéas

Pythéas est un navigateur natif de Marseille, colonie phocéenne. Il vivait probablement vers 350 avant J. C. Il franchit le premier les limites de la région méditerranéenne, où s'était confinée la civilisation grecque. Malheureusement il ne nous reste de son voyage que d'informes fragments. Voici ce qu'il nous est permis d'en renconstituer.

Pythéas voyagea aux frais de quelques particuliers, probablement dans l'intérêt de leur commerce. Guidé par le conseil de son maître, Eudoxe de Cnide, il commença par prendre la latitude (hauteur du pôle) de Gadira (Cadix), et observa, dans le détroit des Colonnes d'Hercule, le phénomène de la marée. En sortant du détroit des Colonnes, il se rendit au cap Sacré, dont il fixa, dit-on, l'éloignement du détroit à 3000 stades; ce qui est juste en considérant ces stades comme étant égyptiens, ou de 1,1111; au degré .

Un autre promontoire, voisin de quelques îles, s'avançait plus à l'ouest que le cap Sacré; il s'appelait Calbium; c'est le nom que l'auteur des Orphiques semble donner, soit aux Alpes, soit aux Pyrénées. Ce promontoire semblerait donc être le cap Finistère en Espagne. Aucun indice direct sur la latitude de ce promontoire n'a été conservé chez les Anciens; on dit seulement qu'il était situé dans le pays des Ostidamniens, ou Ostioei, ou Ostiones, ou enfin Cossini, peuple qui, malgré tant de noms, est resté inconnu. Mais nous pouvons pourtant affirmer, contre l'opinion de beaucoup de commentateurs, que ces peuples ne sont pas les habitants de la Basse-Bretagne, puisque, dans un autre passage, Strabon nous apprend expressément que Pythéas donnait à ceux-ci le nom de Timii. Ce nom ne fournit donc aucun argument contre l'identité du promontoire Calbium avec le cap Finistère d'Espagne.

A trois journées de navigation de ce cap, Pythéas parvint à des îles dont la principale était nommée Uxisama, dans le voisinage des Ostidamniens.. On s'est généralement accordé à considérer cette île comme étant l'Uxantis de l'itinéraire d'Antonin, et l'île d'Ouessant de nos cartes. En effet, une heureuse navigation a pu conduire Pythéas du cap Finistère à cette île, à moins de lui refuser la science nautique nécessaire pour traverser la haute mer, ce qui, en faisant rentrer tout le voyage de Pythéas dans la classe des fables, en rendrait la discussion superflue. 

Il traversa ensuite la Manche, et vint aborder à Kantion, où il vit le premier les Bretons. Il en étudia les mœurs : il parle de leurs cabanes, de leurs granges, de leurs récoltes, de leurs boissons et de leur manque de Soleil. Pythéas donne à la gran de île d'Albion 20,000 stades de long, mesure prise en stades égyptiens, et qui correspond à peu près à la longueur réelle, en suivant les sinuosités de la côte occidentale, depuis le cap Lands' end jusqu'au cap Wrat, en Ecosse. Il faut évaluer de même, et avec moins de rigueur, la mesure de circonférence d'Albion, indiquée à 40,000 stades par Strabon. Mais quand Pline assure que Pythéas fixait cette même circonférence à 30,600 stades, il est clair que cette dernière indication était exprimée en stades de 833 au degré, et qu'au fond elle était identique avec la première.

Il semble que Pythéas orientait mal la Grande-Bretagne, qu'il l'étendait en longueur de l'est à l'ouest , ou au nord-ouest, et qu'en traçant la côte méridionale plus au nord et sud qu'elle ne l'est, il regardait la pointe orientale de l'Angleterre comme formant une des extrémités septentrionales de cette grande île. C'est à peu près ainsi que Strabon et une foule d'autres géographes orientaient leur Albion ou Britannia; et en attribuant à Pythéas l'erreur commune de tant d'autres Anciens, on conçoit comment ce voyageur a pu placer l'extrémité septentrionale de la Grande-Bretagne à 42,700 stades de l'équateur, mesure qui, prise en stades de 833 au degré, coincide avec la latitude de 51 degrés 15 minutes, et, par conséquent, à peu de chose près, avec la pointe nord-est du Kent. Cette pointe devait, aux yeux du navigateur marseillais, terminer AIbion au nord. La même mesure, prise en stales de 700, a fait croire à Eratosthène et à Strabon que Pythéas étendait la Grande-Bretagne jusqu'au parallèle où le plus long jour est de dix-neuf heures, c'est-à-dire au 61 parallèle, à 250 km plus au nord que l'extrémité septentrionale de l'Ecosse.

Quittant les îles Britanniques, il toucha au cap Orcas, visita les Orcades, les îles Shetland, et après deux jours de navigation il parvint jusqu'à l'ultima Thule.

Le mystère de Thulé

Mais qu'était-ce que Thulé, Qoulh? Etait-ce, comme le suggèrent Pline et Martianus Capella, une contrée voisine du pôle? Voici le passage qui a principalement exercé l'esprit des critiques. 
"A l'île de Thulé, vers le nord et dans toutes ces contrées-là, il n'y a ni terre, ni mer, ni air, mais un mélange des trois, semblable au poumon de mer (pneumwn ths qalashs), sur lequel la mer et la terre étaient fixées, et qui servait de lien à toutes les parties du monde, sans qu'il fût possible d'y aller ni à pied, ni sur des navires."
Quelques uns se sont emparés de cette citation pour traiter de fabuleux tout le récit de Pythéas. C'était aller trop loin. D'autres se sont plutôt attachés à la détermination de cet étrange être, appelé poumon de mer; mais on ignore encore s'il faut le ranger parmi les animaux, parmi les zoophytes ou parmi les végétaux. Comme Pythéas avoue lui-même qu'il ne connaissait ces choses que par ouï-dire, il est permis de croire que ce mélange chaotique, impénétrable, d'air, de terre et d'eau, était l'image poétique des épais brouillards qui enveloppent ces montagnes de glaces flottantes, les redoutables banquises de l'Océan arctique.

Pythéas a-t-il atteint la côte orientale du Groënland? Etait-ce l'Islande? C'est la dernière opinion qu'a adoptée Bessel dans son excellente Notice sur Pythéas [Ueber Pytheas von Massilien; Göttingen, 1858]. Il se fonde sur des phénomènes astronomiques et physiques, sur la petitesse de l'arc décrit par le Soleil, mais particulièrement sur les éructations aqueuses d'une source intermittente qui rappelle tout à fait le fameux Geyser de l'Islande [Et refluo circumsona gurgite Thule, dit Stace.]. Pythéas parle aussi d'une boisson fermentée, faite avec du miel, dont se servaient les habitants de Thulé. Cette boisson ne pouvait être que l'hydromel, qui est encore aujourd'hui d'un si fréquent usage dans les pays scandinaves. Les Thuléens vivaient "de milet, de racines et de quelques autres légumes." C'était là, autrefois, la principale nourriture des Islandais.


On peut aussi imaginer que Pythéas s'est dirigé vers l'Est et qu'il atteignit après trois journées et demie, le Cattégat et la pointe septentrionale du Jutland. Là, il aurait entendu, chez les Cimbres, la légende de la mer Morte (probablement apportée par les navigateurs phéniciens), puis aurait visité le pays des Goths (Suède), et pénétré jusqu'à l'île d'Alabas, où il aurait vu la tourbe employée comme combustible, et recueilli quelques renseignements sur les îles de la Baltique entourant la Scanie. De là il se serait rendu en deux jours, sur la côte méridionale de la baltique, où l'on pêchait le succin, que les Germains venaient y chercher; il se serait mis en relation avec les Goths de la Vistule, aurait pu toucher aux îles de Latris (Rügen) et d'Erthu, se procurant des renseignements sur le renne, sur l'élan et sur diverses productions des pays septentrionaux.... 

De fait, Pythéas connaissait encore d'autres parties du nord; il parlait d'une grande île qu'il nomme Basilia, c'est-à-dire l'île du roi, et Pline semble croire que c'était la même que Xénophon de Lampsaque appelait Baltia. On ne saurait déterminer quelle partie de la Scandinavie ces Anciens out voulu désigner, puisque le mot belt ou balts paraît avoir dénoté originairement toute étendue de mer parsemée d'îles, quoique la signification en ait été ensuite restreinte à l'ensemble des canaux d'entrée de la mer Baltique, et même, dans les temps modernes, à deux de ses canaux. L'opinion commune est pour la Suède méridionale, qui, encore longtemps après, passa pour une île sous le nom de Scandia ou Scandinavie.

On ne saurait pas non plus décider si Pythéas a visité lui-même la côte de l'ambre jaune, c'est-à-dire la côte de la Pologne. Pline, souvent copiste inexact , lui fait dire « que les Guttones, nation germanique, habitaient l'espace de 6000 stades au bord d'un golfe de l'Océan, nommé Mentonomon. A une journée de la contrée des Guttones était l'île Abalus, où l'on recueillait l'ambre jaune; les habitants le vendaient à leurs voisins les Teutons. »

La mer Baltique est le seul golfe de l'Océan septentrional auquel convienne la mesure de 6,000 stades qui , à 833 par degré, équivalent à 140 ou 150 lieues marines. Les peuples qui habitaient la Scandinavie, le Danemark, les rives de l'Allemagne et de la Pologne, portaient le nom commun de Goths : ce sont les Guttones, ou plus exactement les Goutones de Strabon, vaincus par Maroboduus; les Gothones de Tacite, les Gythones et les Gutae de Ptolémée, les Gothi d'Aelius et de Flavius, les Gothuni de Claudien, les Cotinoi de Dion Cassius, les Gautes de Procope et des Islandais. Le voyageur marseillais a évidemment employé le nom de Guttones dans cette signification générale; signification que les recherches ont depuis long temps mise hors de doute. Il est donc impossible de décider si Pythéas, en visitant les côtes de la Pologne et de l'Allemagne septentrionale, y a connu les branches des Goths, qui, selon les Islandais, ne sembleraient s'y être établis que trois siècles plus tard, ou si ce voyageur s'est arrêté parmi les Goths de la Scandinavie, qui ont pu lui apprendre ce qu'il a rapporté sur la mer Baltique et le commerce d'ambre jaune.

Les découvertes de Pythéas n'auraient jamais paru suspectes aux yeux de la critique , si l'on se fût rappelé combien d'autres notions, à la vérité incohérentes, mais d'une authenticité frappante, les Grecs , avant Strabon , avaient obtenues sur le nord de l'Europe. Outre Xénophon de Lampsaque, on cite Timée et Philémon comme ayant donné de nombreux détails sur ces régions; on savait qu'il s'y trouvait beaucoup d'îles, parmi lesquelles, outre Baltia, on remarquait Raunonia, dont le nom est scandinavien et signifie l'île à ambre jaune; on parlait d'une île Baunomanna, et ce nom , également scandinavien, veut dire « hommes allumant le phare. » Des méprises semblables auraient-elles pu être faites autrement que sur les lieux mêmes?

Mais l'orgueilleux esprit de système, au lieu d'étendre ces premières découvertes, les rejeta comme des fables. Strabon dédaigne de discuter le voyage de Pythéas; et quittant les îles Britanniques, qui sont pour lui l'extrémité du monde, il s'en retourne vers le midi pour décrire les Alpes...

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