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La
relation du voyage de Marco Polo
Il est temps de nous occuper de la relation
du voyage de Marco Polo; elle fut traduite en plusieurs langues et lue
avec avidité, mais on y ajouta peu de foi. L'opinion générale
était que notre voyageur avait profité du privilège
de ceux qui parlent des contrées qu'eux seuls ont visitées,
et qui, par conséquent, ne peuvent craindre de contradicteur. Plusieurs
mirent en doute la réalité de ses voyages, et ceux qui lui
étaient le plus favorables pensaient que, pour exciter davantage
la curiosité, il avait exagéré, et que même
dans beaucoup d'endroits son livre n'était qu'un tissu de mensonges
et de fables invraisemblables. La persuasion à cet égard
était si forte, si universelle que les amis et les parents de Marco
Polo la partageaient et qu'à son lit de mort ils le supplièrent,
pour le salut de son âme, de rétracter tout ce qui se trouvait
dans sa relation, ou au moins de désavouer les passages que tout
le monde regardait comme de pures fictions. Marco Polo déclara dans
ce moment suprême que, loin d'avoir déguisé ou exagéré
la vérité, il n'avait pas dit la moitié des choses
extraordinaires dont il avait été témoin. Ce fait
curieux est attesté par Jacopo d'Acqui, dans sa chronique, et explique
pourquoi Marco Polo n'a pas parlé de la Muraille de Chine
: il craignait de passer pour un imposteur. L'incrédulité
du public de celle époque n'avait rien d'étonnant. Les Mongols,
par leurs dévastations et leur cruauté, étaient considérés
dans toute l'Europe
comme des espèces de sauvages ayant à peine figure humaine,
et une relation qui parlait d'un empereur de cette nation ayant une cour,
de grands officiers, des tribunaux réguliers, qui décrivait
un empire plus grand que l'Europe entière et mieux civilisé,
paraissait ne devoir mériter aucune confiance. Dès qu'on
n'ajoutait pas de foi à ce que Marco Polo disait du Grand Khan et
du Cathay ,
on devait regarder aussi comme fabuleux les récits de moeurs et
d'usages si éloignés de ceux que l'on connaissait, d'animaux
de formes si insolites et de phénomènes naturels si étranges.
Cependant comme chaque jour les notions
sur les pays décrits par Marco Polo confirmaient de plus en plus
ce qu'il avait dit, les cosmographes les plus instruits s'en emparèrent;
et, malgré la briéveté et le peu d'ordre de ses descriptions,
ils dessinèrent d'après elles sur leurs cartes
comme d'après les seules sources authentiques toutes les contrées
de l'Asie
à l'orient du golfe Persique et au nord du Caucase
et de l'Himalaya, ainsi que les côtes orientales d'Afrique .
De cette manière, les idées erronées des Anciens
sur l'Océan Indien ,
leurs noms depuis longtemps hors d'usage, disparurent. La science géographique
se trouva régénérée et quoique encore imparfaite
et grossière, elle fut en harmonie avec les progrès des découvertes
et les langues usitées à celte époque. On vit paraître,
pour la première fois, sur une carte du monde la Tartarie ,
la Chine ,
le Japon ,
les îles d'Orient et l'extrémité de l'Afrique que les
navigateurs s'efforcèrent dès lors de doubler.
Le Cathay ,
en prolongeant considérablement l'Asie
vers l'Est, fit naître la pensée d'en atteindre les côtes
et de parvenir dans les riches contrées de l'Inde
en cinglant directement vers l'Occident. C'est ainsi que Marco Polo et
les savants cosmographes qui les premiers donnèrent du crédit
à sa relation ont préparé les deux plus grandes découvertes
géographiques
des temps modernes : celle du cap de Bonne-Espérance et celle du
Nouveau monde .
Les lumières acquises successivement pendant plusieurs siècles
ont de plus en plus confirmé la véracité du voyageur
vénitien, et lorsque enfin la géographie eut atteint, au
milieu du XVIIIe siècle, un haut
degré de perfection, la relation de Marco Polo servit encore à
d'Anville
pour tracer quelques détails du centre de l'Asie.
Cependant, les découvertes des Anglais
et celles des Russes, rendirent à
partir du milieu du XIXe siècle
l'ouvrage de Marco Polo tout à fait inutile pour la géographie
positive, puisqu'on disposait désormais sur toutes les contrées
qu'il avait visitées des matériaux plus nombreux et plus
abondants; mais cette relation restait toujours comme un monument intéressant
pour l'histoire de la géographie et pour celle des Etats. La manière
d'aborder le texte du voyageur s'inversa. On ne se préoccupa plus
d'y chercher des informations géographiques, mais au contraire,
à la lumière des informations géographiques dont on
disposait par ailleurs, de reconstituer le plus précisément
possible l'intinéraire de Marco Polo sur une carte moderne. Une
tâche plus difficile qu'on aurait pu le croire. Ainsi, par
exemple, les premiers chercheurs qui se sont engagés dans cette
voie, se sont contentés de comparer les voyages et les cartes
modernes avec la relation du voyageur vénitien, et de la seule ressemblance
des noms on a conclu l'identité des lieux. Ils ont ainsi oublié
que dans l'empire chinois
les noms des lieux changeaient à chaque dynastie et que ceux qui
se trouvaient à leur époque sur leurs cartes ne ressemblent
pas à ceux qui prévalaient au XIIIe
siècle.
Pour bien expliquer la géographie
de Marco Polo, il a fallu se proposer un but plus grand, plus important.
Il a été nécessaire s'attacher à éclaircir
d'abord la géographie des Arabes, car c'est surtout d'après
leurs notions réelles ou systématiques que Marco Polo a parlé
des parties méridionales et des îles d'Asie, ainsi que des
côtes orientales d'Afrique et de la grande île qui en est voisine.
Il a fallu encore, d'après les historiens et géographes d'Orient,
éclaircir la géographie de l'Asie au XIIIe
siècle et comparer les descriptions de ces auteurs avec des cartes
dressées d'après tous les documents modernes, tant asiatiques
qu'européens, et retrouver toutes les dénominations alors
en usage; par là on est parvenu, au moins en grande partie, à
suivre géographiquement l'histoire de Gengis-Khan
et de ses successeurs; on a acquis une idée beaucoup plus précise
de l'étendue et des limites des différents Etats qui à
cette époque ont été successivement détruits
et élevés sur les débris les uns des autres.
Un autre obstacle de taille a été
que le texte originel de Marco Polo n'est pas même connu. En effet,
non seulement on ignore quel est ce texte, mais dans quelle langue ce voyageur
a composé sa relation. Ramusio affirme
que Rustigielo (Rusticien) avait écrit sous sa dictée en
latin, que ce premier texte été traduit ensuite en langue
italienne vulgaire, retraduit en latin, d'après cette traduction
italienne, par François Pipinus de Bologne ,
en 1320. Mais Pipinus, qui était, dit-on, de la famille Pepuri ou
Pépoli, s'exprime dans sa préface comme s'il avait traduit
de l'original pour la première fois; et il écrivait du vivant
même de Marco Polo. Grynaeus qui, dans son Novus orbis, imprimé
pour la première fois en 1532, a publié, avant Ramusio, une
traduction de Marco Polo, préférable à celle de Pipinus,
croit que le voyageur vénitien a employé sa langue maternelle.
C'est-à-dire le vénitien : c'est une opinion répandue.
Un auteur italien, Baldelli, sachant sans doute que plusieurs manuscrits
de Marco Polo, écrits en ancien français, contenaient des
chapitres qui ne se trouvaient pas dans ceux qui sont en italien ou en
latin, en a conclu que Polo avait d'abord écrit en français,
et que les manuscrits français de cet auteur donnaient le seul texte
véritable.
Après toutes ces conjectures, il
en est une qui les concilierait toutes : c'est que Marco Polo, qui a survécu
plus de vingt ans à la première dictée de sa relation
en 1298, et qui parlait diverses langues, a pu, après avoir rédigé
sa relation en vénitien, sa langue maternelle, traduire ou faire
traduire sous ses yeux, en diverses langues, cette même relation,
et y faire à chaque fois des changements et des additions. Ceci
expliquerait pourquoi les manuscrits diffèrent entre eux dans plusieurs
passages, et même par l'ordre et par le nombre des chapitres qu'ils
renferment.
Huit ans après la rédaction
faite par Rusticien, Thiébaud de Cépoy donna une nouvelle
édition de l'ouvrage de Marco Polo, d'après une relation
plus correcte que celui-ci lui avait envoyée. Toutes les autres
rédactions, latines, vénitiennes ou toscanes, sont des copies
ou des abrégés du travail de Rusticien de Pise ou du texte
de Thiébaud de Cépoy. La 1re
édition
latine est présumée être de Venise
ou de Rome, 1484, mais elle ne porte ni date ni indice de lieu. La 1re
édition italienne est de Venise, 1496. La meilleure traduction française
est celle qui forme le tome I du Recueil des Voyages et Mémoires
de la Société de géographie de Paris,
publié en 1824. G. Pauthier a donné
une édition du vieux texte français, qu'il considèrait
comme la rédaction originale, 1865, 2 vol. in-8. Au début
du XXe siècle, la découverte
d'une nouvelle version du texte, plus longue que les précédentes,
a encore aidé à connaître le voyage de Marco Polo,
et de confirmer encore plus la totale sincérité de sa relation.
(Z.
/ G. R.). |
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