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Le Voyage d'Uraniborg
Jean Picard, 1680


Article 6

Picard 
Dans notre solitude d'Uraniborg nous fumes souvent visités non seulement par M. Bartholin dont j'ai parlé ci-dessus, mais encore par M. Spole l'un des professeurs de mathématiques à Lunde, qui tous deux nous aidèrent à plusieurs observations, et avec lesquels nous mesurames actuellement au côté oriental de l'île, une base de 1063 toises de Paris, par le moyen de laquelle nous trouvâmes les distances de Landscrone, de Helsemborg, et de Helseneur, à l'égard du milieu d'Uraniborg, mais principalement celle de Landscrone, d'où je prétendais conclure celle de la tour astronomique de Copenhague pour l'usage que l'on verra ci-après.
Distances à l'égard d'Uraniborg
Tour de Landscrone, 
Tour de l'Eglise de Helsemborg, 
Clocher de Helseneur
4760 Toises
7888
7752

Nous trouvâmes aussi par le calcul que la distance entre le clocher de Helseneur et la tour de l'Eglise de Helsemborg était de 2698 toises, et si nous eussions su combien chacun de ces deux lieux était éloigné du bord de la mer nous eussions conclu la largeur du Sond, que Tycho dans ses manuscrits dit être de 7950 aulnes, ou de 15900 pieds de Danemark, qui font 2580 toises de Paris.

Ces Messieurs dont nous venons de parler furent aussi présents aux expériences que nous fîmes plusieurs fois touchant la longueur du pendule simple à secondes de temps moyen, laquelle nous trouvâmes toujours assez précisément telle que nous l'avons déterminée à Paris; savoir de 36 pouces 8 lignes et 1/2, sans qu'il y parût aucune différence sensible. Je faisais ces expériences avec d'autant plus de soin et d'exactitude, que je savais qu'en Angleterre, à Londres, la longueur du pendule avait été déterminée de 39 pouces 4/10 du pied d'Angleterre; ce qui revenait à 36 pouces 11 lignes 13/20 du nôtre : mais l'ayant trouvée à Uraniborg égale à celle que j'avais établie à Paris, je commençai à tenir pour suspectes les observations qui avaient été faites en Angleterre, et après mon retour en France, je ne cessai de témoigner mon doute, jusque à ce que M. Roëmer ayant été envoyé exprès à Londres en l'année 1679 trouva que la longueur du pendule était la même qu'à Paris; ce qui soit dit en passant.

Et pour revenir à Uraniborg, je ne dois pas oublier que nous y observâmes aussi la déclinaison de l'aiguille aimantée 2° 30' du Nord vers l'Occident, au lieu que peu de temps après Copenhague, je la trouvai plus grande d'un degré entier vers le même coté.

C'était ainsi qu'après les observations du ciel qui étaient notre principale occupation, et dont le Journal sera mis à la fin de celles de Tycho, nous donnions le reste du temps à diverses curiosités: mais enfin le travail des veilles durant un froid auquel je n'étais pas accoutumé, et l'air de la mer Baltique me causèrent une langueur qui tenait un peu du scorbut, et qui me fit à la fin résoudre à quitter cette solitude, pour me retire dans un lieu de secours avant que les glaces ne fermassent le passage.

Me voyant donc obligé de retourner à Copenhague, j'en donnai avis à M. Bartholin, qui ne manqua pas de faire préparer le salon de la Tour astronomique où tous nos instruments furent apportés le 22 novembre.

J'avais assez d'observations pour la différence qu'il y a entre le parallèle de l'observatoire de Paris et le parallèle d'Uraniborg; mais il n'en était pas de même à l'égard de la différence de longitude, qui avait été le principal motif de mon voyage. Une éclipse  de Lune arrivée au mois de septembre n'avait pu être observée à Uraniborg à cause du mauvais temps; et depuis que Jupiter était sorti des rayons du Soleil, je n'avais pu faire qu'une seule observation du premier satellite [Io] lorsqu'il entrait dans l'ombre, le 25 octobre, encore n'étais-je pas bien certain si la clarté de l'aurore ne m'avait point fait perdre ce satellite avant qu'il fut véritablement éclipsé (Eclipses, occultations, transits); j'ajoute que je ne savais pas encore si cette observation avait réussi à M. Cassini.

Mais par le moyen des précautions que j'avais prises avant que de sortir d'Uraniborg, je pouvais achever à Copenhague tout ce qui me restat à faire, sans compter que vers la fin de l'année, dans un temps qui fut plus favorable qu'il n'a accoutumé, M. Roëmer et le sieur Villiard retournèrent à Uraniborg, où ils firent plusieurs observations, et entre autres une du premier satellite de Jupiter, qui fut décisive, comme l'on verra ci-après.

Au reste le salon de la tour de Copenhague était beaucoup plus commode pour les observations que notre cabane d'Uraniborg : car outre qu'il a des fenêtres de tous côtés, la voûte est percée du côté du midi, pour donner la commodité d'observer à l'abri durant les vents les plus impétueux, au lieu qu'à Uraniborg notre observatoire était souvent en danger d'être emporté par les vents assez ordinaires dans ce lieu là. Il est vrai que la Tour de Copenhague, à cause de sa hauteur, nous donnait de l'exercice plusieurs fois par jour; mais c'était un remède contre le scorbut, qui dans le climat où j'étais, est comme inévitable aux personnes sédentaires, et n'attaque que rarement les gens de travail, comme les paysans quoiqu'ils ne vivent que de chairs salées.

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