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Pélage

Pélage, alchimiste égyptien. On possède sous son nom un petit traité sur l'art sacré dans lequel il est question de la teinture (coloration) du cuivre, qui sert ensuite à teindre les autres métaux, et notamment de la teinture de l'or et des poudres de projection. (M. B.).
Pélage. - Quoique le nom et la doctrine de Pélage tiennent une grande place dans l'histoire ecclésiastique, on n'y trouve sur sa personne que des renseignements fort insuffisants. Les lieux et les années de sa naissance et de sa mort ne sont indiqués nulle part d'une manière certaine. On suppose qu'il naquit vers l'an 370, et on dit qu'il mourut dans une petite ville de la Palestine, à l'âge de soixante-dix ans. Augustin, Prosper, Orose, Gennadius et Mercator s'accordent à le présenter comme Breton. L'indication est vague. Jérôme ajoute : Habet progeniem Scotiae gentis de Britannorum vicinia. On en a conclu qu'il était né en Irlande. Le mot Pélage est évidemment la traduction grecque d'un autre mot. Lequel? On a proposé le mot Morgan, Marigena, dont les Grecs auraient fait Pelagios. On prétend même que Pélage avait résidé à Bangor (pays de Galles). Ces deux dernières conjectures ne sont fondées sur aucune espèce de documents. De la forme grecque du nom sous lequel il est connu et de divers autres indices on pourrait induire, avec plus de vraisemblance, qu'avant de s'établir à Rome, Pélage est allé en Orient, peut-être à Antioche, et qu'il a ressenti l'influence de la théologie qui y était enseignée. Il est certain qu'il était moine, du moins en ce sens qu'il avait conçu et qu'il s'efforçait de réaliser un haut idéal de perfection ascétique; mais il semble bien qu'il n'appartenait à aucun monastère. Il n'avait point reçu les ordres sacrés; car Orose et le pape Zozime parlent de lui comme d'un laïque. A l'exception de Jérôme, qui lui inflige la note cléricale, inévitable en l'histoire ecclésiastique, en vertu de laquelle tout hérétique est nécessairement un homme orgueilleux, vicieux ou hypocrite en son austérité, tous les adversaires de Pélage rendent témoignage à la pureté de ses mœurs et à sa piété. Augustin reconnaît qu'il était généralement considéré comme un saint homme; Paulin de Nole l'estimait comme un fidèle serviteur de Dieu. Une lettre que Pélage écrivit en 415 à une jeune fille, nommée Démétrias, qui se destinait à l'état monastique, montre l'élévation de ses conceptions morales.

Il est généralement admis que Pélage vint à Rome vers 401, qu'il y séjourna jusqu'en 409 et y composa trois ouvrages : un traité sur la Trinité, une collection de passages des Saintes Écritures, appelée par Gennadius Eulogiarum liber, et par Augustin Testimoniorum liber; une Exposition des Épîtres de saint Paul. En même temps, il professait la doctrine à laquelle son nom est attaché. Coelestius fut le plus actif, et il resté le plus célèbre des disciples que Pélage se fit alors. Il était avocat, auditorialis scolasticus; il abandonna sa profession pour se vouer à la propagation des idées de Pélage. Il nous semble même qu'il dut beaucoup contribuer à les développer et à les systématiser; car en la forme où elles nous sont parvenues, non seulement elles apparaissent comme la protestation d'un ascète austère contre une théologie qu'il accusait d'affaiblir chez les humains le sentiment de leur responsabilité et de fomenter leurs inconséquences et leurs défaillances, en leur présentant les illusions de la grâce, mais elles sont aussi, peut-être surtout, la revendication énergique des principes et des règles de justice qui doivent présider aux sentences des juges, dans les tribunaux terrestres.

Le pélagisme
La doctrine de Pélage et de Coelestius concerne les conséquences de la désobéissance d'Adam. Pour rendre exactement compte des évolutions qu'elle a produites ou occasionnées dans les dogmes sur cette matière, il est nécessaire d'indiquer quelles étaient alors les opinions des théologiens.

Tous reconnaissaient que le péché d'Adam a eu des résultats désastreux pour sa postérité, en ce que tous les humains sont devenus mortels, en ce que leurs instincts ont acquis une puissance pernicieuse, et en ce qu'ils ont été plus exposés aux séductions du Démon. A ces idées, les docteurs de l'Église latine ajoutaient l'opinion émise par Tertullien d'une peccabilité héréditaire, c.-à-d. d'une corruption produite par la chute d'Adam et transmise, comme un héritage, à sa postérité. Hilaire (In Psalmo 118 appelle cette peccabilité originis vitium.

Cependant, les Pères de cette Église étaient très éloignés de penser que cette corruption naturelle a détruit la liberté de l'humain. Ils affirment expressément que l'Humain a le pouvoir de faire le bien, par sa propre force. Hilaire (In .Psalmo 118) lui attribue positivement le commencement du bien : Est quidem in fide manendia Deomunus, sed incipiendi a nobis origo est. Ils étaient tout aussi éloignés de l'idée que le péché d'Adam doit être imputé comme faute à ses descendants.

Dans ses premiers écrits et surtout dans ceux qu'il avait rédigés contre les Manichéens, Augustin lui-même s'était montré complètement d'accord avec les autres docteurs de l'Église latine. Il avait admis un péché ou vice originel, qui se manifeste dans l'ignorance ou la faiblesse de l'humain et dans son penchant pour les choses visibles et terrestres, mais par lequel sa liberté ne se trouve nullement atteinte. Il avait, au contraire, nettement affirmé (De liberto arbitrio, II, c. 4) que l'humain peut, par sa propre force, triompher de cet obstacle et vivre comme il le doit, pourvu qu'il le veuille. Recte vivere homo, cum vult, potest. Mais avant sa controverse avec Pélage, il s'était déjà tourné vers une opinion plus rigoureuse. Dans la lutte, elle se développa et parvint à une terrible rigidité.

Le nom et la doctrine du péché ou du vice originel sont complètement étrangers aux docteurs de l'Église grecque. Ils s'accordaient bien à reconnaître les funestes effets de la chute d'Adam pour sa postérité, mais ils ne les concevaient pas comme un état maladif de l'âme, transmis par la génération. Suivant eux, la nature morale de l'humain n'a pas été métamorphosée par la chute; mais une des conséquences de la chute a été d'exposer davantage cette nature aux tentations des démons, au moyen des convoitises et des passions. A propos du passage du psaume LI, 7 : "J'ai été engendré dans le péché". Chrysostome enseigne formellement que l'humain doit combattre et peut vaincre les convoitises et les passions par l'exercice de sa raison et la force de sa volonté (Hom. II). Grégoire de Nysse (De iis qui mature abripiuntur), déclarait que les enfants n'ont besoin d'aucune purification, puisqu'ils ne sont atteints d'aucune maladie de l'âme. Athanase assure qu'il y a eu, avant Jésus, un assez grand nombre de saints qui sont restés purs de tout péché. Il cite, en particulier, Jérémie et Jean-Baptiste.

Ainsi , tous les docteurs et tous les pères des deux Églises, antérieures à Augustin, affirmaient, de la manière la plus positive, que la volonté humaine est pleinement libre et capable de céder ou de résister aux séductions du péché. Non seulement les Orientaux, mais même les Occidentaux, reviennent fréquemment sur ce sujet, à l'égard duquel ils s'expriment énergiquement, parce qu'ils considéraient la liberté humaine comme la condition essentielle de toute moralité.

L'opinion, répandue dans l'Église d'Occident, que tous les humains ont hérité d'Adam une inclination au péché, qui les empêche d'arriver au bien, et que, pour cette raison, ils ne peuvent arriver à la vertu qu'avec la grâce de. Dieu, paraissait à Pélage et à Coelestius une source d'idées dangereuses pour la morale. Ils croyaient remarquer que les humains, à qui l'on promettait qu'ils seraient portés à la vertu par cette grâce, négligeaient les efforts nécessaires pour l'atteindre. Augustin rapporte qu'un jour (vers 405), Pélage manifesta une vive indignation, en entendant un évêque citer ces paroles, d'une des prières du livre des Confessions : Da quod jubes et jube quod vis, donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux". II estimait que ces paroles anéantissaient la liberté de l'humain, et qu'elles faisaient de lui une poupée entre les mains de Dieu. Pour réagir contre une pareille doctrine, ils lui opposèrent les propositions qui leur semblaient les plus propres à relever le sentiment de la liberté, de la responsabilité et de la dignité humaines. Nous ne savons pas bien quelles étaient ces propositions; mais il est vraisemblable qu'elles ne différaient point sensiblement de celles qu'ils formulèrent plus tard. Ils ne furent pas inquiétés à Rome, soit que leur enseignement y ait en peu de retentissement, soit qu'eux-mêmes eussent été protégés par le respect qu'inspirait l'intégrité de leur vie. En 309, ils quittèrent Rome, menacée par l'invasion d'Alaric, et ils passèrent en Sicile; de là, en Afrique.

Augustin, qui soutenait alors une lutte ardente contre les donatistes, ne fit ni n'écrivit rien contre eux. Pélage quitta l'Afrique pour aller en Palestine. En 411, Coelestius, qui était resté à Carthage, sollicita un office de prêtre. Mais Paulin, diacre de Milan, qui se trouvait dans ce temps-là en Afrique, l'accusa d'hérésie, sur les sept points suivants : 

I. Adam a été créé mortel; il serait mort, même s'il n'avait pas péché.
II. Le péché d'Adam n'a fait tort qu'à lui seul, non à toute l'espèce humaine.

III. Les enfants, à leur, naissance, sont dans le même état qu'Adam, au moment de sa création.

IV. Ni la mort ni la chute d'Adam n'ont produit la mort de l'espèce humaine, pas plus que la résurrection du Christ n'a produit la résurrection de tous les hommes.

V. La Loi introduit les hommes dans le royaume des cieux, aussi bien que l'Évangile.

VI. Même avant la venue du Christ, il y a en des hommes sans péché.

VII. Les enfants morts sans avoir été baptisés obtiennent la via éternelle.

Un concile tenu à Carthage (412) condamna ces propositions et excommunia Coalestius, quoiqu'il eut reconnu la nécessité du baptême des enfants, à l'aide d'une distinction entre le royaume des cieux, où les baptisés seuls peuvent être admis, et la vie éternelle, que tous les enfants peuvent obtenir.

Augustin n'avait point assisté au concile qui prononça cette condamnation; mais, en la même année, sur la demande de son ami Marcellin, que troublaient quelques-unes des assertions des pélagiens, il fit des sermons pour les réfuter, et il écrivit son traité De peccatorum meritis et remissione ac de baptismo parvulorum. Il s'y exprime en termes respectueux sur le caractère de Pélage, peut-être parce qu'il espérait encore le convertir.

Coelestius avait appelé à l'évêque de Rome, de la sentence qui le condamnait. Mais au lieu de suivre sur cet appel, il se retira à Ephèse. En Orient, où était professée la doctrine que nous avons précédemment relatée, Pélage avait trouvé un excellent accueil, notamment anprès de Jean, évêque de Jérusalem. Mais Lazare, évêque d'Aix, Héros, évêque d'Arles, qui avaient été exilés en Palestine, et Orose, qu'Augustin avait chargé d'une mission auprès de Jérôme, l'accusèrent d'hérésie, lui reprochant principalement d'avoir enseigné qu'il était possible à l'humain de vivre sans péché, et d'observer, avec sa seule forcé, les commandements de Dieu. La cause fut portée devant un concile assemblé à Jérusalem (415). Jean y prit parti pour Pélage, et ses adversaires ne purent obtenir sa condamnation. Pour atténuer l'effet de ce jugement, Orose avait demandé, ce qui ne pouvait être refusé, que l'affaire fut déférée à l'évêque de Rome, comme appartenant aux Églises d'Occident. Cependant Lazare et Héros s'obstinèrent à la poursuivre, dès la même année, en Orient. Ils relevèrent contre Pélage douze chefs d'accusation, qui furent produits devant un concile tenu à Diospolis (anciennement Lydda) et présidé par Euloge, évêque de Césarée. Les cinq premiers reproduisaient des points sur lesquels Coelestius avait été condamné à Carthage. Parmi les sept autres, nous ne relaterons que ceux qui se rapportent au libre arbitre et à la grâce. 

«  La grâce et le secours de Dieu ne sont point accordés pour chaque acte isolément; mais ils consistent dans le don du libre arbitre, dans la connaissance de la loi divine et de la doctrine chrétienne. - Le libre arbitre n'existe pas s'il a besoin du secours de Dieu : chacun possède dans sa volonté le pouvoir de faire ou de ne pas faire une chose. - La grâce divine nous est attribuée selon nos mérites. - Le pardon est accordé aux repentants, non en vertu de la grâce et de la miséricorde de Dieu, mais selon leurs mérites et leurs efforts, quand, par leur pénitence, ils sa sont rendus dignes de pardon. - La victoire nous vient du libre arbitre, non du secours de Dieu. »
Pélage déclina toute responsabilité, à l'égard des propositions de Coelestius, qu'on prétendait lui imputer, et il en approuva la condamnation; mais sur celles qu'il maintint, comme lui appartenant personnellement, il fut déclaré orthodoxe. Cette décision indigna Augustin, qui s'efforça de démontrer aux évêques orientaux (De gestis Pelagii) qu'ils s'étaient laissé tromper par l'éloge. Mais il ne réussit point à les persuader. Théodore de Mopsueste, chef de l'école d'Antioche, répondit : 
« que la mortalité, tout en étant le châtiment du péché, n'en est pas moins une condition imposée, dès l'origine, à la nature humaine, pour l'utilité même de l'homme. Quoique affecté par l'influence charnelle, l'homme est resté libre et responsable de ses actes, Le péché n'est qu'une transition dans le développement spirituel de l'humanité. Ce développement doit aboutir au rétablissement de toutes choses. Prétendre que Dieu a condamné tout le genre humain pour le péché d'un seul homme, c'est lui attribuer un jugement indigne d'un homme sage et juste. »
Comme nous nous occupons ici de doctrine théologique plutôt que de procédure canonique, nous ne relaterons point les incidents des poursuites qui aboutirent à la condamnation définitive du pélagianisme. Il nous parait suffisant d'en énoncer sommairement les résultats, Le 1er mai 418, un concile de Carthage confirma et étendit les condamnations prononcées dans cette ville et à Milève en 412 et 416. Préalablement, Augustin s'était assuré l'appui du bras séculier. Sur ses instances, Honorius avait, dès le 30 avril précédent, ordonné au préfet du prétoire de rechercher et de chasser de Rome tous les partisans du pélagianisme. Alors, le pape Zozime, qui pendant longtemps était resté fort hésitant, écrivit une lettre dans laquelle il déclarait adhérer aux décisions des conciles africains et à la doctrine d'Augustin sur le péché originel, le baptême et la grade, et invitait les évêques occidentaux à condamner avec lui l'hérésie pélagienne. Dix-huit évêques italiens furent bannis par l'empereur, pour avoir refusé de signer ce document. Le plus célèbre est Julien, évêque d'Esclanum, en Apulie, qui continua la lutte contre la dogmatique d'Augustin, et réussit à donner à la doctrine pélagienne une cohésion qu'elle n'avait pas due jusqu'alors. Il dirigea contre ses adversaires des arguments puissants, auxquels Augustin s'efforça de répondre dans ses livres De nuptiis et concupiscentia; Contra Julianum libri VI (421) et son Opus imperfectum.

En orient, le pélagianisme avait été compromis par la protection qu'il avait reçue de l'école d'Antioche et par un appel de Coelestius à Nestorius, quoique cet appel n'eut point été favorablement accueilli. Il fut condamné, en même temps que cet évêque de Constantinople, par le concile oecuménique d'Ephèse (431). Mais comme la sentence ne contenait pas de définition dogmatique sur les points discutés, les orientaux gardèrent leur doctrine.

Sons l'impulsion de la controverse, Augustin avait été amené à prendre des positions directement opposées à celles des pélagiens, et à formuler une doctrine qui constitue le terme définitif des évolutions de sa pensée. Il nous semble que cette doctrine peut être ainsi résumée : Adam a été créé complètement libre, en sorte qu'il pouvait pécher on ne pas pécher. Mais par sa chute, la nature humaine a été physiquement et moralement corrompue. Les conséquences de cette chute sont la mort physique, la corruption des instincts (Concupiscentia) et par suite la révolte de la chair contre l'esprit, la sueur tombant du front des travailleurs, les ronces et les épines que produit la terre, les douleurs de l'enfantement, en un mot, tous les maux physiques et moraux.

La concupiscence fait perdre à l'humain la faculté de choisir le bien, par amour de Dieu, c'est-à-dire de faire véritablement le bien. Par suite de la perte de cette faculté, il a perdu la liberté vraie de sa volonté; car il ne lui reste plus que la liberté d'agir par des motifs sensuels, c.-à-d. de pécher. Cet état de peccabilité a été transmis par Adam à ses descendants, par la voie de la génération, si bien que même les enfants s'en trouvent déjà affectés lorsqu'ils naissent. Le péché originel se manifeste en ce que la concupiscence domine tellement l'humain qu'il ne se laisse diriger que par elle dans sa conduite: Augustin affirme, en beaucoup de passages, que le libre arbitre est aboli par la chute. Il est vrai que l'humain n'en est point privé, au point d'être lerésistiblement poussé à des actes déterminés par les motifs de la concupiscence, puisqu'il peut choisir entre plusieurs motifs différents; mais tous ces motifs proviennent de la concupiscence, et ils sont les seuls qui opèrent en lui : en fait, il est complètement incapable d'obéir à un plus noble mobile, et de faire ce qui est agréable à Dieu, uniquement par amour de Dieu. Comme sa volonté est ainsi enfermée dans un cercle de considérations impures, il lui manque la liberté qui résulte de la communion avec Dieu, et qui consiste dans une entière soumission à sa volonté. En somme, les actes extérieurs de l'humain déchu dépendent bien de son libre arbitre ; mais non ses motifs. Or, comme ce sont les motifs qui déterminent le mérite des actions, toutes ses actions sont nécessairement mauvaises. D'où il résulte que les vertus des païens ne sont que de brillants péchés.

Non seulement le péché originel souille par la concupiscence toutes les actions des humains; mais, même avant toute action, Il en résulte une coulpe qui s'étend sur toute la postérité d'Adam. En Adam, toute l'humanité a perdu la grâce de Dieu, et a été soumise à la domination de Satan et à la damnation éternelle; elle est devenue une masse corrompue, perditionis massa, en sorte que les enfants nouveau-nés eux-mêmes se trouvent en l'état de damnation. Pour justifier cette assertion, Augustin se servait de Ia traduction erronée d'un texte de saint Paul.

En comparant la doctrine antérieure de l'Église chrétienne avec les opinions des pélagiens et celles d'Augustin sur les conséquences de la désobéissance d'Adam, on pout constater que les pélagiens s'écartaient de cette doctrine, en refusant presque complètement d'admettre que cette chute ait eu des conséquences funestes pour la postérité d'Adam ; en niant même pour la plupart que la mortalité fut une de ces conséquences, et en enseignant que la pratique du bien était aussi facile aux descendants d'Adam qu'à Adam lui-même avant son péché. Tandis que les premiers docteurs de l'Église admettaient généralement, non seulement que la mort est une conséquence du péché d'Adam, mais que les convoitises et les mauvais penchants avaient acquis par suite de ce péché une plus grande puissance sur l'humain, devenu depuis lors beaucoup plus exposé à la séduction des démons.

Le système d'Augustin s'écartait plus encore de l'ancienne doctrine. Car l'idée d'un vice originel n'était admise que par les docteurs de l'Occident, non par ceux de l'Orient. En outre, l'opinion qu'avec ce vice se transmettait une coulpe suffisant à elle seule, pour rendre l'humain passible de la damnation éternelle, n'avait jamais été enseignée jusqu'alors. Ce qui n'était pas moins nouveau, c'était l'idée d'Augustin de refuser à l'humain toute liberté et de le déclarer réellement incapable de faire aucune espèce de bien devant Dieu. Car jusqu'alors les Orientaux et les Occidentaux s'étaient accordés sur l'affirmation de la liberté de l'humain.

On a attribué, non sans quelque apparence de raison, la tendance d'Augustin à l'empreinte qu'il avait gardée de ses anciennes accointances avec le manichéisme (V. t. 1V, pp. 664-666; t. XXII). Sans doute, il s'était éloigné essentiellement du système manichéen, en ce qu'il ne concevait plus le mal comme une substance, ni comme la création spéciale d'un être mauvais ; mais il paraît aboutir à des résultats analogues, en montrant la terre et l'humain en particulier, dominés par le mal, en enseignant que le péché exerce une puissance invincible sur la volonté humaine, et que l'humain doit nécessairement succomber au mal. Une particularité qui semble attester le retour inconscient d'Augustin vers la doctrine manichéenne, c'est que dans le temps où il la combattait, il insistait résolument sur la valeur et la puissance du libre arbitre, tandis que, en ses dernières années, au temps de la lutte contre les pélagiens, ii ne calmait plus que la grâce divine, indépendante de tout fait initial et de toute résistance provenant de l'humain qui en est l'objet ( Prédestination).

Semipélagianisme
Même en Occident, malgré les décisions des conciles et des papes, la doctrine d'Augustin ne parvint point à dominer généralement. Les moines surtout s'en trouvaient blessés ou inquiétés ; car ils s'imaginaient non seulement accomplir tous les commandements de Dieu, mais même faire plus que Dieu n'exigeait d'eux; tandis que cette doctrine leur déclarait que l'humain ne peut absolument rien faire par sa propre force. Ce fut dans un couvent d'Adrumète (Afrique) que se manifesta la première opposition. Mais à Marseille, il s'en forma une autre, plus durable et plus raisonnée, à laquelle. Jean Cassien, disciple de Chrysostome, prit la part la plus importante. Il enseignait que la mort et les maux physiques sont des conséquences de la chute d'Adam ; mais que cette chute n'avait point retiré à Adam l'intelligence, la sagesse et la connaissance de la nature dont il avait été doué. Il les avaitt transmises à la postérité de Seth. Les descendants de Seth ne les perdirent que par suite de leurs mariages avec les descendants de Caïn. Dès lors, ils furent entraînés à toutes sortes d'erreurs, de superstitions et de désordres; et la promulgation d'une loi écrite devint nécessaire. D'autre part, les avantages moraux de l'humain, spécialement ceux qui reproduisent en l'humain l'image de Dieu, tels qu'une entière liberté de volonté et l'absence complète d'antagonisme entre l'esprit et la chair, avaient certainement été fort amoindris par la chute; mais ils n'avaient pas été anéantis. Cassien ne niait pas le péché originel; mais il ne le concevait point, ainsi qu'Augustin, comme la cause d'une corruption complète; il n'y voyait que l'affaiblissement de la nature morale de l'humain; il prétendait même que cet affaiblissement provenait non uniquement de la chute d'Adam, mais aussi de la dégénérescence résultant des unions des descendants de Seth avec les descendants de Caïn. Ainsi, suivant lui, la liberté existe toujours dans l'humain; il peut, de son propre mouvement, commencer le bien; mais pour y persévérer, il a besoin de la grâce divine. Ces opinions eurent beaucoup de succès dans la Gaule méridionale, particulièrement à Marseille et dans les environs de cette ville. C'est pourquoi Augustin, qui les combattit dans ses dernières années, donnait à ceux qui les professaient le nom de Massiliens, auquel les scolastiques substituèrent plus tard celui de Semipélagiens; fort inexactement, car ces théologiens relevaient, non de Pélage, mais des docteurs et des pères de l'Église antérieurs à Augustin.

Les réfutations d'Augustin et l'attaque plus violente encore de Prosper d'Aquitaine ne paraissent point avoir en alors de succès en Gaule. La plupart des théologiens gaulois, notamment Vincent de Lerins, Fauste de Riez, l'auteur anonyme d'un livre intitulé Praedestinatus, adhérèrent au sémipélagianisme. Ce fut précisément en repoussant (Commonitorium pro cathoticae fidei antiquitate et universalitate adversus profanas omnium haereticorum novitates) les nouveautés que l'augustinisme introduisait dans la foi traditionnelle de l'Église, que Vincent de Lérins définit les caractères essentiels de cette foi : quod semper, ubique et ab omnibus creditur. Par respect pour Augustin, ils repoussaient sa doctrine sous le nom de prédestinianisme. Les membres d'un concile tenu à Arles en 475 signèrent le traité de Fauste De Gratia Dei et humana mentis, libero arbitrio. Mais en 520, des moines scythes excitèrent les évêques africains; exilés en Sardaigne, à prendre la défense d'Augustin contre Fauste, mort depuis longtemps. L'un d'eux, Fulgence, évêque de Ruspa, écrivit dans ce but un traité De veritate praedestinationis et gratia Dei. Il réussit à faire confirmer la doctrine augustinienne par un concile assemblé à Orange en 529. Dès lors, le semipélagianisme se trouva condamné, même en Gaule; théoriquement du moins, car en fait, l'Église catholique, sans le professer, a toujours été contrainte de l'appliquer en sa doctrine sur le mérite des oeuvres, surtout des oeuvres surérogatoires. (E.-H. Vollet).

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