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Bernard Palissy

Bernard Palissy est un céramiste et savant né en 1510 à la Chapelle-Biron, près d'Agen, suivant quelques-uns de ses biographes, en Saintonge, d'après quelques autres, mort à Paris en 1590. Tout à la fois artiste, géologue, physicien, chimiste et agronome, et bien qu'ayant laissé un livre (Discours admirable de la nature des eaux et fontaines, des métaux, etc.), « qui le place, a dit le savant Chevreul, tout à fait au-dessus de son siècle par ses observations sur l'agriculture et la physique du globe , en même temps que, par la nouveauté de la plupart de ses remarques (l'Histoire de la géologie), il témoigne de l'originalité de ses pensées », Bernard Palissy est surtout célèbre comme potier.

C'est, sans contredit, le plus connu et le plus populaire de tous les artistes qui se sont adonnés à l'art de la terre et c'est en lui que semble s'incarner, pour ainsi dire, toute la céramique française.  Il s'intitulait modestement ouvrier de terre et inventeur des rustiques figulines. Ses figulines, toutes en ronde bosse, sont encore recherchées; on en voit de beaux échantillons au Louvre, à Sèvres, à l'hôtel Cluny et au musée de Limoges. Plusieurs villes lui ont élevé des statues (Agen, notamment), la légende, le roman et le théâtre seront emparés de sa vie, et son nom, entouré d'une auréole de gloire, brille au premier rang des martyrs de la science.

Son père, fabricant de tuiles, lui fit donner une certaine instruction, de telle sorte que, dès sa première jeunesse. il put exercer les professions de l'arpentage, de la pourtraicture et de la vitrerie. La pourtraicture embrassait alors sculpture et peinture, et la verrerie était l'art si difficile de colorier le verre et de le découper par fragments nuancés pour en former ces mosaïques transparentes des églises. C'était alors un usage général de terminer tout sérieux apprentissage par une série de voyages instructifs et un tour de France.

Palissy, «  faisant des figures ès procès ou peindant des images » résida plusieurs années à Tarbes, et visita très attentivement la chaîne des Pyrénées, puis celles des Cévennes et des Ardennes, où il puisa une foule de connaissances qui plus tard lui servirent à élever ses théories scientifiques. La basse Bourgogne, la Bretagne, l'Anjou, le Poitou, la Touraine et presque toutes les parties de la France furent successivement visitées.

Cet intrépide explorateur ne crut pas devoir s'arrêter aux frontières de son pays d'origine : il chercha encore à recueillir d'utiles observations dans la Flandre, les Pays-Bas et les provinces rhénanes, jusque dans la Brisgau inclusivement. Ces pérégrinations, effectuées de 1525 à 1530, laissèrent dans son esprit le germe de conceptions nouvelles, qui lui permirent d'être le véritable fondateur de la science géologique

Bernard Palissy.
Bernard Palissy (1510-1590).

« Comme un homme qui taste en ténèbres ».
Fixé dans la petite ville de Saintes vers 1535, Palissy continua d'exercer ses trois professions d'imagier, de vitrier et de géomètre. En 1542, on l'y trouve encore, «-chargé de femme et enfants et déjà aux prises avec la pauvreté ». Le hasard voulut qu'à cette époque une coupe de terre émaillée d'une grande beauté tombât entre ses mains. La vue de ce vase devint depuis ce moment l'objet d'une étude incessante; il crut pouvoir retrouver le secret de la fabrication  d'un émail blanc que l'on connaissait partout en Italie aussi bien qu'en France, à Rouen et à Paris. Il le savait bien lui-même, du reste, puisque dans sa dissertation intitulée l'Art de la terre, il se fera dire par son interlocuteur, Théorique : 

Je « scay que tu as enduré beaucoup de pauvreté et d'ennuis [...] et ce a esté à cause que tu ne pouvois laisser ton mesnage pour aller apprendre ledit art en quelque boutique-». 
Mais dans quelle boutique aurait-il pu apprendre le secret de ces émaux si purs, si vigoureux et si profonds, qui lui sont tellement particuliers qu'ils n'ont jamais été imités depuis et qui ont fait de ses oeuvres les merveilles de l'industrie humaine? C'est lui qu'il faut entendre raconter son odyssée domestique :
« J'emploierais mille rames de papier pour escrire tous les incidents qui me sont survenus en cherchant ledit art [...] J'entrai en dispute avec ma propre pensée en me remémorant plusieurs propos qu'aucuns m'avaient tenus, en se moquant de moi, lorsque je peindais les images [...]. Je me mis à chercher les émaux comme un homme qui taste en ténèbres, je pilais toutes les matières que je pouvais penser, et les ayant pilées et broyées, j'achetais une quantité de pots de terre, et après les avoir mis en pièces, je mettais des matières que j'avais broyées dessus icelles; puis, ayant fait un fourneau à ma fantaisie, je mettais cuire lesdites pièces, pour voir ai mes drogues pourraient faire quelques couleurs. 

Or, m'entant ainsi abuzé plusieurs fois, avec grands frais et labeur, j'estais tous les jours à piler et broyer nouvelles matières et construire nou- veaux fourneaux. Je m'advisai, pour obvier à si grande dépense, d'envoyer mes drogues (trois ou quatre cents pièces) en une poterie distante d'une lieue et demie de ma demeure, mais je n'en reçus que honte et perte [...]. Je portai encore mes pièces aux verreries, et durant deux ans, je ne faisais qu'aller et venir [...]. Une de mes épreuves, se trouvant blanche et polie, me causa une telle joie que je pensais être devenu nouvelle créature. »

Au mois de mai 1543. François Ier, ayant établi un impôt sur les gabelles, envoya le connétable Anne de Montmorency en Saintonge, afin d'assurer la perception de ce droit contre les sauniers révoltés. Le premier soin du maréchal fut d'obtenir le plan des salines. Bernard Palissy, chez lequel la misère en ce moment parlait plus haut que les espérances, fut chargé, en sa qualité de géomètre, d'arpenter les îles et les marais salants du littoral. Le fisc lui paya assez largement le cadastre, de telle sorte qu'il se remit à l'oeuvre. Les vases qu'il avait préparés lui-même étant mal pétris et mal séchés, son émail ne fondit pas. Afin de prévenir désormais le retour des fâcheux accidents qu'il venait d'éprouver, Bernard Palissy imagina de renfermer ses préparations dans de grands vaisseaux de terre grossièrement travaillée; emprisonnés de la sorte, ses ouvrages n'eurent plus rien à redouter de la cendre ou des graviers que la violence du feu pouvait soulever. Cette opération est depuis lors pratiquée sous le nom d'encastage, et les vaisseaux préservatifs sont encore appelés cazettes ou manchons. Palissy se tire assez heureusement des difficultés accessoires relatives à la coloration et à la fusion simultanée des émaux.
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Palissy à la recherche des émaux

« Je me prins [1] à ériger un fourneau semblable à ceux des verriers, lequel je bastis avec un labeur indicible : car il falloit que je maçonnasse tout seul, que je destrempasse mon mortier, que je tirasse l'eau pour la destrempe d'iceluy; aussi me failloit [2] moy mesme aller querir la brique sur mon dos à cause que je n'avois nul moyen d'entretenir un seul homme pour m'ayder en cest affaire [3].

Je fis cuire mes vaisseaux [4] en première cuisson : mais quand ce fut à la seconde cuisson, je receus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. Car en lieu de me reposer des labeurs passez, il me fallut travailler l'espace de plus d'un mois, nuit et jour, pour broyer les matieres desquelles j'avois fait ce beau blanc au fourneau des verriers; et quand j'eus broyé lesdites matieres j'en couvré [5] les vaisseaux que j'avois faits. Ce fait [6], je mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, ainsi que j'avois veu faire ausdits verriers; je mis aussi mes vaisseaux dans ledit fourneau pour cuider faire [7] fondre les esmaux que j'avois mis dessus. Mais c'estoit une chose mal-heureuse pour moy : car combien que [8] je fusse six jours et six nuits devant ledit fourneau sans cesser de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouvoir faire fondre ledit esmail, et estois comme un homme désespéré; et, combien que je fusse tout estourdi du travail, je me vay adviser que dans mon esmail il y avoit trop peu de la matiere qui devoit faire fondre les autres, ce que voyant je me prins à piler et broyer de laditte matière, sans toutesfois laisser refroidir mon fourneau; par ainsi j'avois double peine, piler, broyer et chauler le dit fourneau.

Quand j'eus ainsi composé mon esmail, je fus contraint d'aller encores acheter des pots, afin d'esprouver ledit esmail d'autant que j'avais perdu tous les vaisseaux que j'avois faits et, ayant couverts lesdites pieces dudit esmail, je les mis dans le fourneau, continuant toujours le feu en sa grandeur. Mais sur cela il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que, le bois m'ayant failli, je fus contraint brusler les estapes [9] qui soustenoyent les trailles [10] de mon jardin, lesquelles estant bruslées, je fus contraint brusler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J'estois en une telle angoisse que je ne sçavois dire; car j'estois tout tari et tout deseché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit séché sur moy. Encores pour me consoler on se moquoit de moy, et mesme ceux qui me devoyent secourir alloyent crier par la ville que je faisois brusler le plancher : et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on estre fol.

Les autres disoyent que je cherchois à faire la fausse monnoye, qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds; et m'en allois par les ruës tout baissé, comme un homme honteux j'estois endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement deux enfans aux nourrices [11], ne pouvant payer leurs salaires. Personne ne me secouroit; mais au contraire ils se mocquoyent de moy, en disant : « Il luy appartient bien [12] de mourir de faim, parce qu'il délaisse son mestier. » Toutes ces nouvelles venoyent à mes aureilles quand je passois par la ruë; toutes fois il me resta encores quelque espérance, qui m'accourageoit [13] et soustenoit, d'autant que les dernieres espreuves s'estoyent assez bien portées [14], et dès lors en pensois [15] sçavoir assez pour pouvoir gaigner ma vie, combien que j'en fusse fort éloingné (comme tu entendras ci-après) et ne dois trouver mauvais si j'en fais un peu long discours [16], afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra servir.

Quand je me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que nul n'avoit pitié de moy, je dis à mon Ame : « Qu'est-ce qui te triste [17], puisque tu as trouvé ce que tu cherchois? travaille à présent et tu rendras honteux tes détracteurs. »
 

(B. Palissy, Discours admirables : De l'art de terre; t. Il ).


 Notes : 1. Pris.- 2. (II) me fallait. - 3. Affaire a été masculin jusqu'au XVIIe siècle. - 4. Vases. - 5. J'en couvris (d'une couche). - 6. Cela étant fait. - 7. Parce que je pensais ainsi faire. - 8. Bien que.-  9. Étais. - 10. Treilles. - 11. Chez les nourrices. - 12. Il mérite bien. - 13. Encourageait. - 14. Comportées. - 15. J'en pensais. - 16. (Un) discours un peu long. - 17. On n'emploie plus que les composés attrister, contrister. 

Ce fut en 1555, après des travaux et des essais sans nombre, pendant lesquels, suivant son expression, il « cuida entrer iusques à la porte du sépulchre », il parvint enfin à se rendre entièrement maître de son art; il put couvrir enfin les poteries d'un émail jaspé, le seul qui fasse le vrai mérite de ses ouvrages de terre. Dorénavant son sort et celui de son ingrate famille étaient assurés. Il produisit avec succès un certain nombre de vases, de statuettes, de bassins, de plats, d'ustensiles divers, qu'il appelait du nom collectif de rustiques figulines (du mot latin' figulina, qui signifie toute sorte d'ouvrages de poterie). 

Bernard Palissy fabriqua d'abord des faïences, ou, pour être plus exact, des terres vernissées couvertes d'émaux jaspés qui le firent vivre pendant quelques années, puis, ensuite des plats ou « bassins rustiques, ornés de bestioles », serpents, grenouilles, poissons, coquilles, lézards, etc., moulés en relief, qui sont restés les monuments les plus populaires de son art. 
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Statue de Bernard Palissy, devant l'église de Saint-Germain-des-Prés, à Paris.
© Photos : Serge Jodra, 2010.

Des Tuileries à la Bastille.
Toutes les misères passées furent alors oubliées; sa réputation grandit et ses «-vaisselles de terre », très appréciées et très recherchées, lui apportèrent, avec l'aisance, des protections. Les seigneurs de la Saintonge, ravis de la beauté de ces ouvrages variés, se les disputèrent pour orner leurs châteaux et leurs parcs, le comte de Maulevrier, entre autres, et principalement le connétable de Montmorency. Ce dernier le chargea d'embellir son domaine d'Écouen, où l'architecte Jean Bullant et le sculpteur Jean Goujon avaient déjà payé le double tribut de leur art. Le connétable fit construire à ses frais un atelier à Bernard Palissy, et ce fut à Saintes et non à Ecouen même qu'il dut exécuter ses commandes. 

Bernard Palissy se serait désormais trouvé, lui et sa famille, à l'abri du besoin et aurait vécu tranquille si la Réforme ne fût venue l'arracher à ses occupations. Emporté, en effet, par son esprit ardent et inquiet, Palissy n'avait pas tardé à embrasser les nouvelles idées religieuses (Le Protestantisme) : il fut un des fondateurs de l'Eglise réformée de Saintes, et son atelier devint milieu de réunion et de conciliabules. Aussi, en 1562, en exécution de l'édit de Henri Il qui punissait de mort le « crime d'hérésie », fut-il arrêté et conduit de nuit dans les prisons de Bordeaux. Averti du danger que courait son protégé, le connétable lui fit aussitôt décerner le brevet d'inventeur des rustiques figulines du Roy (1563), l'arrachant ainsi, comme faisant partie de la maison du roi, à la juridiction du Parlement de Bordeaux. 

Ce fut un an après son heureuse délivrance qu'il publia à La Rochelle un ouvrage intitulé Recepte véritable, etc., qu'il avait composé durant sa captivité, et qu'il dédia à Catherine de Médicis et au connétable de Montmorency, ses bienfaiteurs. La reine mère ne tarda pas à l'appeler à Paris; elle lui donna un logement aux Tuileries peu de temps avant qu'elle jetât les fondements du célèbre palais qui est devenu la résidence des rois de France. Bernard Palissy fut spécialement chargé de la décoration des jardins royaux, ainsi que le témoigne un mémoire manuscrit de 1570, déposé à la bibliothèque de Paris; Catherine de Médicis lui commanda pour les jardins du palais des Tuileries, une grotte rustique dont il a été retrouvé quelques fragments conservés au musée de Sèvres. Il associait à ses travaux ses deux fils Nicolas et Mathurin ; c'est avec leur concours qu'il embellit, outre les résidences du Louvre et d'Écouen, les magnifiques châteaux de Chaulnes et de Nesle, en Picardie; ceux de Reux, en Normandie; de Madrid, au bois de Boulogne, et enfin de Chenonceaux, en Touraine

La position privilégiée qu'il occupait dans une habitation royale lui valut, le 14 août 1572, d'être épargné au milieu des massacres de la Saint-Barthélemy. Il n'échappa à cette horrible boucherie que parce qu'il était au Louvre, où le protégeait l'inviolable majesté et peut-être aussi l'égoïsme craintif du roi. 

Bernard Palissy ne se voua pas tout entier, à Paris, à la mise en pratique de ses procédés pour faire les émaux. Tout en continuant la fabrication de ses poteries, il publia ses Discours admirables sur la nature des eaux et fontaines dont nous avons parlé plus haut, et il fit publiquement des cours scientifiques, véritables conférences qui étaient annoncées au moyen d'affiches collées « dans tous les carrefours ».  Ainsi, commença, pendant le carême de 1575 son cours public, où il convia tous les érudits de la capitale à venir entendre dans trois leçons l'exposé de ses théories sur les pierres, les fontaines, les métaux, etc. Afin de provoquer la réplique et aussi pour éloigner la foule des niais et des indifférents qui encombrent toujours les leçons gratis, il prévint que l'on paierait un écu en entrant. Palissy put ainsi faire son cours devant un auditoire composé d'hommes d'élite, dont il nous a transmis la liste et sur laquelle figurent Ambroise Paré, puis tous les médecins et chirurgiens de la cour et les savants les plus distingués de cette époque. Palissy appuya toutes ses explications de l'exhibition d'une grande quantité de pièces colligées avec méthode et toutes propres à la formation d'un musée d'histoire naturelle

Le succès toujours croissant de ses leçons se poursuivit pendant une dizaine d'années encore, jusqu'en 1584 approximativement. Le mérite d'avoir le premier en France inauguré le grand enseignement public, dont les institutions modernes de la Sorbonne et du Collège de France, du Muséum, etc., ne sont aujourd'hui que la continuation agrandie et perfectionnées revient sans conteste à Bernard Palissy. Il sut substituer aux vaines déclamations des philosophes des démonstrations scientifiques rigoureuses sur l'origine des fontaines, la formation des pierres et celle des coquillages fossiles. que les physiciens de ce temps-là regardaient comme un jeu de la nature.
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De la pétrification des poissons armés (1580)

Palissy n'est pas seulement un potier; il a l'esprit scientifique d'un précurseur. Pour preuve ce passage où il semble devancer Buffon et Cuvier.

« Tu t'abuses de penser que par toutes les parties de la mer il y ait des poissons portants coquilles : car, tout ainsi que la terre produict des plantes qui ne sauroient venir en un païs comme en l'aultre, ainsi que les orangers, figuiers, palmiers, amandiers et grenadiers, ne peuvent venir en tous païs; aussi en la mer il y a certaines contrees où l'on pesche des harengs, aultres contrees des seiches, aultres des maigres; et mesme, nous sommes contraincts aller quérir des molues [1] en Terres Neuves. Tous poissons portants coquilles se tiennent pres des limites de la terre, et viennent, en partie, des matieres salsitives [2] qui sont amenees des bords de la terre prochaine de la mer. Et encores ne fault penser trouver les dicts poissons par tous les endroicts des bordures de la mer. Il fault donc conclure qu'il y a quelques endroicts où les semences des poissons peuvent prendre nourriture, et aultres non. Tout ainsi comme des vegetatifs [3]. Je n'entends pas dire qu'il y a à present aussi grand nombre de poissons armés [4] en la terre comme il y eut aultre fois; car, pour le certain, les bestes et poissons qui sont bons à manger, les hommes les poursuivent de si presque, enfin, ils en font perdre la semence. J'ai veu plusieurs ruisseaux où l'on prenoit grand nombre de lamproyons [5] qu'à présent l'on n'y en trouve plus. J'ai veu aussi aultres ruisseaux où l'on prenoit des escrevisses par milliers, là où l'on n'en trouve plus. J'ai veu des rivieres où l'on prenoit du saumon, et à present ne s'y en trouve plus. Et que la terre ou rivieres d'icelle ne produisent aussi bien des poissons armés comme la mer, je le prouve par les coquilles petrifiees, lesquelles on trouve en plusieurs endroicts par milliers et millions, desquelles j'ai veu un grand nombre qui sont petrifiees, dont la semence en est perdue, pour les avoir trop poursuivis [6]. Et est une chose qui se voit tous les jours, que les hommes mangent des viandes [7] desquelles anciennement l'on n'en eust mangé pour rien du monde. Et de mon temps j'ai veu qu'il se feust trouvé bien peu d'hommes qui eussent voulu manger ni tortues ni grenouilles, et à present ils mangent toutes choses qu'ils n'avoient accoustumé de manger. J'ai veu aussi, de mon temps, qu'ils n'eussent voulu manger les pieds, la teste ni le ventre d'un mouton, et à present c'est ce qu'ils estiment le meilleur. Par quoi je maintiens que les poissons armés, et lesquels sont petrifiés en plusieurs carrieres, ont esté engendrés sur le lieu mesme, pendant que les rochers n'estoient que de l'eau et de la vase, lesquels depuis ont esté petrifiés avec lesdicts poissons [8]... Et quant à la cause de la petrification des coquilles, aulcunes ont esté jectees en la terre, apres avoir mangé le poisson [9], et estant en terre, par leur vertu salsitive ont fait attraction d'un sel generatif, qui, estant joinct avec celui de la coquille en quelque lieu aqueux ou humide, l'affinité des dictes matieres, estants joinctes à ce corps mixte, a endurci et petrifié la masse principale. Et quant est des pierres, où il y a plusieurs especes de coquilles, ou bien que en une mesme pierre il y en a grande quantité d'un mesme genre, comme celles du fauxbourg Saint Marceau lez Paris [10], elles là sont formees en la maniere qui s'ensuit savoir est qu'il y avoit quelque grand receptacle d'eau, auquel estoit un nombre infini de poissons armés de coquilles, faictes en limace pyramidale [11]. Et les dicts poissons ont esté engendrés, dans les eaux dudict receptacle, par une lente chaleur, soit qu'elle soit provenue par le soleil au descouvert, ou bien par une lente chaleur qui se trouve soubs la terre, comme j'ai apperceu, estant dans lesdictes carrieres. »

(B. Palissy, Discours admirables : des pierres).


 Notes : 1. Molues, morues. - 2. Salsitives, où le sel domine. - 3. Vegetatifs, végétaux. - 4. Armés, de coquilles. - 5. Lamproyons, petites lamproies. - 6. Cette raison sera mieux exposée plus loin. - 7. Viandes (latin vivenda), tout ce qui sert à la nourriture. - 8. Ici, la théorie est plus nette, et Palissy semble vraiment devancer les découvertes de la géologie moderne. - 9. Apres avoir mangé le poisson, après qu'on en a eu mangé. - 10. Lez, près de. - 11. Limace pyramidale, bélemnites.

Tant et de si grands services ne purent lui faire trouver grâce aux yeux des ligueurs. Par ordre de Matthieu de Launay, l'un des Seize, il fut (1588), malgré son extrême vieillesse, jeté à la Bastille et noté pour être conduit au spectacle public. On comprend le sens mystérieux de cette terrible expression. Le duc de Mayenne, l'un de ses admirateurs, fit ajourner l'exécution, de telle sorte que le roi Henri III put le venir visiter dans son cachot. Si Henri III parvint à détourner la main sanguinaire des ligueurs de cette tête illustre, Palissy n'en fut pas pour autant rendu à la liberté, et il  termina , dans sa prison, en 1590, à l'âge de quatre-vingts ans, une existence commencée dans la misère.
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Un plat de Bernard Palissy.
Un plat à « bestioles » de Bernard Palissy (musée de Sèvres).

Le dialogue de la Théorique et de la Practique.
L'oeuvre de céramiste assez considérable de Bernard Palissy comprend trois périodes distinctes correspondant à chacune des phases de sa vie. De la première période, celle des tâtonnements et des recherches, datent les plats, « les vaisseaux de divers émaux entremeslez en manière de jaspe » et le commencement des « bassins rustiques ». Au point de vue purement céramique, ce sont les plus belles et les plus intéressantes de ses oeuvres. Les « pièces rustiques » qui caractérisent la seconde période portent surtout l'empreinte de son talent si original et si épris des merveilles de la nature. Elles se composent principalement de plats ou « bassins » presque toujours ovales et dont quelques-uns atteignent parfois 50 et même 55 centimètres. Les bouteilles, les gourdes de chasse et les aiguières sont beaucoup plus rares que les plats.

La troisième période comprend les plats à ornements et à figures, les corbeilles délicatement découpées à jour, les vases d'apparat, les aiguières imitées des étains de Briot, les salières, les flambeaux, les saucières et tant d'autres pièces sur lesquelles on retrouve toujours la marque du goût pur et élevé du célèbre faïencier. Mais l'art qu'il avait créé avec, tant de peine disparut avec lui ou, du moins, ne produisit sous ses successeurs immédiats que des oeuvres médiocres, ternes, et provenant de moules usés. Il faut cependant faire une exception pour l'atelier d'Avon, près de Fontainebleau, d'où sont sorties, à la fin du XVIe siècle, plusieurs pièces recouvertes d'un émail pur et brillant qui, pendant longtemps, les a fait attribuer à Bernard Palissy. Vers 1845, un faïencier de Tours, Avisseau, tenta avec succès d'imiter le genre de Palissy; son exemple fut suivi depuis par plusieurs céramistes, Pull, Barbizet, Sergent, Parvillée et autres; presque tous ont signé leurs oeuvres, mais, même quand elles ne sont pas signées, elles sont tellement loin, pour la plupart, des faïences du maître qu'il est difficile de s'y laisser tromper.

Terminons en disant quelques mots sur la contribution de Bernard Palissy aux progrès de la géologie. Il a écrit sur la constitution géologique du sol :

« Nous savons, dit-il, qu'en plusieurs lieux les terres sont faites par divers bancs, et en les fossoyant on trouve quelquefois un banc de terre, un autre de sable, un autre de pierre et de chaux, et un autre de terre argileuse : et communément les terres sont ainsi faites par bancs distingués. Je ne te donnerai qu'un exemple pour te servir de tout ce que j'en saurais jamais dire : regarde les carrières de terre argileuse qui sont près de Paris, entre la bourgade d'Auteuil et de Chaillot, et tu verras que, pour trouver la terre d'argile, il faut premièrement ôter une grande épaisseur de terre, une autre épaisseur de gravier, et puis après on trouve une autre épaisseur de roc, et au-dessous dudit roc on trouve une grande épaisseur de terre d'argile, de laquelle on fait toute la tuile de Paris et lieux circonvoisins. » (De la marne, dans les Œuvres de Bernard Palissy, p. 141 et suiv. (édition Paris, 1777, in-4°).)
Bernard Palissy recommanda l'un des premiers l'emploi de la sonde pour s'assurer de la nature d'un terrain. "Mais si tu rencontrais, demande la Théorie dans un curieux dialogue entre la Théorique et la Practique, des rocs durs, comment te prendrais-tu pour les percer?"  -  La Practique répond : 
« A la vérité, cela serait fâcheux. Toutefois, il me semble qu'une tarière torcière les percerait aisément; et après la torcière, on pourrait mettre une autre torcière, et par tel moyen on pourrait trouver des terres de marne noire, voire des eaux pour faire puis, lesquelles bien souvent pourraient monter plus haut que le lieu où la pointe de la torcière les aura trouvées; et cela se pourra faire moyennant qu'elles viennent de plus haut que le fond du trou que tu auras fait. »
De là à la découverte des puits artésiens, il n'y avait qu'un pas.

Bien avant le chancelier Bacon, Bernard Palissy avait recommandé la méthode expérimentale comme le seul moyen de faire avancer les sciences.

Ses œuvres ont été réunies à Paris, 1777, avec notes de Faujas de Saint-Fond, et en 1844, par A. Cap, avec une notice sur l'auteur. (E. Garnier / J. S-r. /  F.Hoefer).
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Les outils de Palissy (fantaisie)

« Il advint, la semaine passée, qu'estant en mon repos sur l'heure de minuict, il m'estoit avis, que mes outils de Géometrie s'estoyent eslevez l'un contre l'autre, et qu'ils se débatoyent à qui appartenoit l'honneur d'aller le premier. Et, estant en ce débat, le Compas disoit : « il m'appartient l'honneur : car c'est moy qui conduis et mesure toutes choses; aussi, quand on veut réprouver un homme de sa despence superflue, on l'admoneste de vivre par compas [1]. Voilà comment l'honneur m'appartient d'aller le premier. » La Reigle disoit au Compas « Tu ne sais que [2] tu dis; tu ne saurois rien faire qu'un rond seulement..., mais moy, je conduis toutes choses directement [3], et de long, et de travers, et, en quelque sorte que ce soit, je fay tout marcher droit devant moy. Aussi quand un homme est mal-vivant, on dit qu'il vil desreiglement [4] qui est autant à dire que, sans moy, il ne peut vivre droitement. Voila pourquoy l'honneur m'appartient d'aller devant. » Lors l'Escarre  [5] dist : « C'est à moy à qui l'honneur appartient : car, pour un besoin, on trouvera deux reigles en moy : aussi c'est moy qui conduis les pierres angulaires et principales du coin [6], sans lesquelles nul bastiment ne pourroit tenir. » Lors le Plomb [7] vinst à esleser, disant : « Je dois estre honoré par dessus tous car c'est moy qui ameine et conduis toute massonnerie direclement en haut, et sans moy on ne sauroit faire aucune touraille droite, qui [8] seroit cause que les bastiments tomberoyent soudain; aussi, bien souvent, je fay l'office d'une reigle. Par quoy faut [9] conclurre que l'honneur m'appartient. » Ce fait, le niveau s'esleva et dist : « O ces belistres [10] et coquins. C'est à moy que l'honneur appartient. Ne sait-on pas, que tous les soumiers [11], poutres et traverses ne pourroyent estre assises à leur devoir sans moy? Ne sait-on pas bien que je conduis toutes places et pavements comme je veux ? Ne sait-on pas bien que plusieurs ingenieux [12] se sont servis de moy, en faisant leurs mines, tranchées, et en braquant leurs furieux canons, et que, sans moy, ils ne pourroyent parvenir à leur dessein? Voila pourquoy il faut arrester et conclurre que l'honneur me doit demeurer. » Et soudain que le Niveau eut fini son propos, voicy la Sauterelle [13], qui d'une grande vistesse va eslever [14], en disant : « Devant, devant [15]! Vous ne savez que vous dites, c'est à moy à qui appartient l'honneur : car je fay des actes que nul ne sauroit faire; et je vous demande, sauriez vous conduire un bastiment en une place biaise [16]? Et on sait bien que non; et vous ne servez, ni ne savez rien faire, sinon un mestier [17]... mais moy, je vay, je viens, je fay de la petite, je fay de la grande [18], brief, je fay des choses que nul de vous ne sauroit faire. Parquoy il est aisé à juger que l'honneur m'appartient. » Adonc l'Astrolabe vint à s'eslever avec une constance et gravité canonique [19], et dist ainsi : « Me voulez-vous oster l'honneur qui m'appartient? car c'est moy qui monte plus haut que tous tant que vous estes, et mon regne et empire s'estend jusques aux nues. N'est-ce pas moy qui mesure les astres, et que [20] par moy les temps et saisons sont cognues aux hommes, fertilité ou stérilité? et qu'est ceci à dire? Me sauroit-on nier, que ce que je dis ne soit vray? » Et, ainsi que j'entendis le bruit de leurs disputes, je m'esveillay, et soudain m'en allay voir ce que c'estoit. Dont, soudain qu'ils m'eurent apperçeu, ils me vont eslire juge, pour juger de leur different. Lors je leur dis : « Ne vous abusez point, il ne vous appartient ny honneur, ny aucune prééminence : l'honneur appartient à l'homme, qui vous a formez. Parquoy, il faut que a vous luy serviez [21] et l'honoriez. » - « Comment, dirent-ils, à l'homme? et faut-il que nous obeyssions et servions à l'homme qui est si meschant et plein de folie?... »
 

(B. Palissy, Recepte veritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier leurs thrésors; tome I).


 Notes : 1. On l'engage, en l'admonestant, à vivre par compas, c'est-à-dire par mesure; compas, qui signifie à l'origine pas égal, marche régulière, mesurée, a pris le sens de règle, mesure, et s'est ensuite appliqué à l'instrument qui sert à prendre les mesures. - 2. Ce que. - 3. En droite ligne. - 4. D'une manière déréglée. 5. L'équerre. - 6. De l'angle de l'édifice. - 7. Le fil à plomb. - 8. Ce qui. - 9. C'est pourquoi il faut. - 10. Gueux. - 11. Sommiers. Sommier désigne toute pièce de charpente disposée pour soutenir d'autres pièces lourdes; c'est le mot sommier ou bête de somme, pris dans une acception figurée. La même métaphore se retrouve dans poutre, à l'origine cavale (de pulletrum), dans chevalet, de cheval, etc. - 12. Ingénieurs. - 13. La fausse équerre, dont les deux branches s'ouvrent ou se referment comme un compas, peuvent prendre la mesure d'angles de toute sorte, et, comme dit le texte, des surfaces biaises. - 14. Se lève. - 15. A moi d'aller devant. Voir plus haut. Voilà pourquoi l'honneur m'appartient d'aller devant. - 16. Dans les parties qui sont de biais. - 17. Un seul métier. - 18. Je fais le rôle de petite et de grande, c'est-à-dire, je remplis tous les rôles. - 19. De chanoine. - 20. Et n'est-ce pas vrai que, etc. - 21. Que vous lui obéissiez.



Christine Viennet, photos : Paul Starosta, Bernard Palissy et ses suiveurs, du XVIe siècle à nos jours, Faton/Archéologie, 2010. - Bernard Palissy, le plus connu des céramistes? Davantage : un héros de l'histoire de France, l'incarnation de la persévérance et de la passion du chercheur et de l'artiste, brûlant ses meubles pour terminer la cuisson de ses céramiques, en une scène immortalisée par les manuels de générations d'écoliers et contée par le céramiste lui-même dans ses Discours admirables : un épisode parmi d'autres des combats que Palissy eut à mener... Les écrits de Palissy, en effet, comme les témoignages de son époque, nous révèlent non seulement les projets, les rêves et l'oeuvre d'un céramiste, mais encore le cheminement d'un homme de caractère, créateur sans concessions et protestant convaincu, qui jamais ne renia ses convictions et finalement mourut en prison. Un homme de la Renaissance, pris dans les tourmentes politiques, sociales et religieuses de son siècle comme dans son ébullition artistique. Un penseur curieux de tout, s'occupant tant de géologie, d'agriculture ou de fortifications que des moeurs humaines ou de l'art des jardins. Sans doute même un écologiste avant l'heure, dénonçant les hommes qui ravagent les ressources naturelles et " ne se soucient aucunement du temps à venir " ; en tout cas un artiste qui puise dans la nature son inspiration et conçoit ses oeuvres comme le miroir et l'éloge des créatures terrestres. C'est cet hymne à la nature que Christine Viennet dégage à travers son étude, s'intéressant d'abord à l'homme complet que fut Palissy, avant de se pencher plus précisément sur une oeuvre à la végétation et au bestiaire foisonnants qui marqua durablement l'histoire de la céramique. Sur cet homme passionné et fascinant, comme sur ses émules du XVIe siècle à nos jours, elle s'est efforcée de réunir un maximum d'informations, mais aussi de montrer une collection impressionnante de plats, bassins et objets, illustrant notamment la création palissyste des XIXe et XXIe siècles. C'est encore cet hymne à la nature que Paul Starosta fait vibrer avec ses photographies sublimant l'art de la terre. Le feuillage frémit, les poissons scintillent, les serpents se coulent et l'on s'attend à voir bondir les grenouilles : sous son objectif, la céramique et les émaux deviennent matière vivante autant qu'objets précieux... (couv.).

Jean-Pierre Poirier, Bernard Palissy, le secret des émaux, Pygmalion, 2008. - Jusqu'aux années 1980, on savait peu de chose sur Bernard Palissy (1510-1589), créateur de l'art de la céramique et des émaux en France. Il a fallu attendre les fouilles réalisées au Louvre, sous la cour du Carrousel, entre 1985 et 1987, pour que notre connaissance fasse soudain un bond avec la mise au jour de son atelier, de son four, de ses moules et de huit mille fragments de céramique émaillée. Jean-Pierre Poirier nous livre ici la première et passionnante biographie moderne de Bernard Palissy, fondée sur une relecture critique de ses textes et sur les découvertes les plus récentes des archéologues et des historiens de l'art. Avec un cahier photos de 8 pages. Du même auteur : Amboise Paré; Lavoisier

Musée de la Renaissance d'Ecouen, Une orfevrerie de terre : Bernard Palissy et la céramique de Saint-Porchaire , RMN, 1997.

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Dictionnaire biographique
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