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Paganini

Paganini est certainement le plus fameux virtuose dont on ait conservé, la mémoire, non pas tant peut-être pour son talent prestigieux de violoniste, qu'à cause des légendes fantastiques qui ont été, de son vivant et sans qu'il y fut toujours étranger, entassées autour de son nom comme à plaisir. L'impression profonde laissée par son physique étrange partout où il passait, les bruits mystérieux que ses ennemis répandaient sur son compte, enfin l'effet extraordinaire de son exécution, différant en tout de la manière des plus illustre artistes de son temps, tout, cela sans doute a contribué à faire de Paganini un personnage singulier, dont le souvenir survivra longtemps encore, sans aucun doute.
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Paganini.
Paganini (1784-1839).

Niccolo Paganini naquit à Gênes le 18 février 1784. Sa famille était obscure, et son père tenait un petit commerce sur le port. Quoique rude et grossier, cet homme avait quelque goût pour la musique; il jouait assez bien de la mandoline. Aussi sut-il promptement découvrir les merveilleuses dispositions de son fils : avide, de les exploiter un jour à son profit, il s'appliqua à les développer de tout son pouvoir. Dès l'âge de six ans, l'enfant, déjà musicien, avait commencé l'étude du violon avec G. Servetto, artiste assez médiocre, et avec Giacomo Costa, le meilleur violoniste de Gênes à cette époque. Ses progrès furent rapides; sans doute même, l'eussent-ils été davantage, si l'extrême sévérité et la rudesse de son père n'eussent inspiré quelquefois au jeune Paganini une certaine répulsion pour la musique. Cependant, dans sa neuvième année, il donnait son premier concert à Gênes, où il exécutait, avec grand succès, de brillantes variations de sa composition sur l'air populaire alors de la Carmagnole

Son père, sur l'avis de plusieurs de ses amis, le conduisit alors à Parme pour s'y perfectionner, sous la conduite du célèbre violoniste Alexandre Rolla. Bien que Paganini ait, publié quelque part que cet artiste, l'entendant exécuter, à première vue un de ses concertos, ait déclaré n'avoir plus rien à lui apprendre, il paraît constant qu'il fut pendant plusieurs mois l'élève de cet habile musicien, dont les conseils ne lui furent certes pas inutiles. Préoccupé déjà de chercher sur son instrument de nouveaux effets, il travaillait des jours entiers sans prendre aucun repos; la musique qu'il écrivait était si difficile, qu'à peine lui-même arrivait-il à l'exécuter à son entière satisfaction. Au commencement de 1797, il partait de Parme avec son père pour entreprendre en Italie sa première tournée d'artiste. Il visita successivement les principales villes de la Lombardie : dès lors commença sa réputation de virtuose qui désormais devait toujours aller croissant. Bientôt après, revenu dans sa famille, il se résolut à fuir la sujétion paternelle, devenue intolérable pour lui. Profitant d'un concert à Lucques où il devait paraître, il s'enfuyait de Gênes et, libre désormais, s'élançait dans la carrière. Il avait alors un peu plus de quinze ans.

Nous ne le suivrons pas dans ses tournées en Italie. Partout accueilli avec le plus grand étonnement, à peine avait-il exécuté un de ces morceaux de concert que nul ne connaissait, que le public était transporté d'enthousiasme. Les artistes et les dilettanti ne pouvaient comprendre comment il arrivait à exécuter certains passages. Paganini, il est vrai, à qui un peu de charlatanisme ne déplaisait pas, ne se faisait pas faute d'user, pour exciter plus de surprise, de certains procédés matériels, qui lui facilitaient beaucoup l'exécution de traits, qui sans cela eussent été en effet impraticables.

Des aventures de tout genre, et qui ne sont pas toujours à son honneur, signalent cette époque de la vie de Paganini. Le désordre de sa conduite était extrême. Livré avec fureur à la passion du jeu, il lui arriva plus d'une fois de perdre tout ce qu'il possédait, jusqu'à son violon, et d'arriver, dénué de tout, dans la ville où il devait donner son concert. Des calomnies, plus graves encore, furent répandues sur son compte. Ses ennemis lui imputèrent jusqu'à des crimes : ils assurèrent qu'à la suite d'un meurtre et d'actes de brigandage il avait passé de longues années en prison. Des gravures popularisèrent cette légende : c'était, disait-on, à cette longue captivité, que Paganini était redevable de son merveilleux talent sur la quatrième corde du violon; l'humidité de son cachot ayant fait rompre les autres cordes de l'instrument, il avait su, faute de les pouvoir remplacer, s'exercer sans relâche sur la seule qui lui restât. Pendant son séjour en France, l'artiste dut protester publiquement, à diverses reprises, contre ces odieuses imputations.

En 1828, Paganini avait quitté l'Italie pour visiter Vienne. Il traversa toute l'Allemagne et vint pour la première fois à Paris en 1831 : le 9 mars, il donnait son premier concert à l'Opéra. Ses oeuvres publiées l'avaient été à Paris ; les artistes les connaissaient, mais les considéraient comme des énigmes indéchiffrables. Aussi serait-il impossible de décrire l'enthousiasme de l'auditoire entendant l'effet incroyable de ces compositions jugées jusqu'à ce jour inexécutables, Après un voyage triomphal en Angleterre, il revint à Paris en 1833. Ici se placent ses premières relations avec Berlioz. On sait que ce fut Paganini qui, manifestant le désir d'avoir une composition de concert pour l'alto (il possédait en effet un magnifique alto de Stradivarius), donna à Berlioz l'idée d'écrire sa symphonie Harold en Italie, pour alto solo et orchestre. En 1838, à son retour d'Italie, fixé de nouveau à Paris, Paganini eut l'occasion d'entendre diverses oeuvres du maître français; son admiration fut si vive, qu'immédiatement après le concert, il alla, dit-on, lui baiser la main sur l'estrade des musiciens. Le lendemain d'ailleurs, il envoyait, par son jeune fils, 20.000 F au compositeur, à titre d'hommage, comme il le lui écrivait.

Cette générosité princière à l'égard d'un artiste qu'il savait pauvre est un noble trait de la vie de Paganini. Elle permit à Berlioz, alors dans une situation fort difficile, d'écrire en toute tranquillité sa plus belle oeuvre peut-être, Roméo et Juliette, dédiée au grand violoniste. Paganini passait cependant pour fort avare, et à ce moment même, une spéculation malheureuse, à laquelle il avait donné son appui, allait lui coûter fort cher. Sa santé était déjà atteinte; la phtisie laryngée dont il souffrait lui avait déjà fait perdre entièrement la voix. Il avait presque renoncé au violon qui le fatiguait trop. Tout au plus en jouait-il quelquefois encore dans l'intimité : plus souvent encore, prenant pour partenaire un violoniste de ses amis, exécutait-il avec lui des duos pour violon et guitare. Il tirait en effet des effets inouïs de ce dernier instrument, pour lequel il s'était pris de passion dans sa jeunesse. Sa santé continuait à décliner; les médecins l'envoyèrent chercher, dans le midi de la France, un climat plus doux. Il séjourna quelque temps à Marseille, puis à Nice. Ce fut là qu'il mourut le 27 mai 1839.

Tout d'ailleurs n'était pas fini pour cet homme extraordinaire. Sa conduite privée, sa mort, qui fut assez soudaine, inspirèrent des doutes sur son orthodoxie. L'évêque de Nice s'opposa à ce que ses restes fussent inhumés en terre sainte. Un long débat s'ensuivit qui ne fut pas à l'honneur du clergé génois, et ce ne fut qu'après une attente fort prolongée et des contestations violentes, que son fils eut enfin gain de cause et put lui faire rendre les derniers honneurs.

Il faudrait un volume pour indiquer tout ce que l'art du violon doit à Paganini. Ce qu'il a trouvé d'effets nouveaux, de procédés ingénieux, de formes et de combinaisons inédites tient du prodige. Sans doute, il avait existé avant lui de grands violonistes : l'art d'écrire pour l'instrument était depuis longtemps arrivé à une grande perfection. Dès ses premières années, Paganini l'avait senti; comprenant bien qu'en suivant la même voie que ses devanciers, il ne pouvait arriver au plus qu'à les égaler, il a su chercher et trouver des procédés inconnus; il s'est fait une technique entièrement nouvelle. Sans doute, beaucoup de ses innovations n'intéressent que la pure virtuosité : l'art musical n'a rien ou presque rien à y voir. Quelques-unes même tiennent passablement du charlatanisme. C'est ainsi que dans ses concertos, Paganini rendait dominateur le timbre du violon solo en accordant ses quatre cordes un demi ton plus haut que celles des violons de l'orchestre.

Par cet artifice (qu'on ne connut que très tard, car il ne montrait à personne la partie de violon solo qu'il exécutait toujours de mémoire), il pouvait jouer dans les tons brillants et aisés de ré et de la par exemple, tandis que l'orchestre l'accompagnait en mi bémol ou en si bémol, tons où la sonorité est moindre et les difficultés de doigté beaucoup plus grandes. Dans le même ordre d'idées, il exécutait souvent des morceaux entiers sur la quatrième corde, ou sur celle-ci et la chanterelle seulement. Il n'y a là que le mérite de la difficulté vaincue, et le désir d'étonner, par des prouesses d'exécution sans exemple, un auditoire médiocrement musicien. Mais à côté de ces puérilités indignes d'un grand artiste, Paganini introduisit dans la technique du violon des ressources nouvelles et précieuses, fort négligées avant qu'il parût, sinon totalement inconnues. 

Le premier, il a montré l'effet des sons harmoniques simples ou doubles, dont il tirait un merveilleux parti dans le morceau composé par lui sur la prière du Moïse de Rossini. Dans la forme des arpèges, dans les coups d'archet, dans les passages en double et triple corde, dans l'emploi des notes pincées de la main gauche accompagnant une mélodie exécutée avec l'archet sur une autre corde, il a aussi puissamment innové. Malgré les progrès très rapides que fit après lui, en France et en Italie surtout (l'Allemagne resta longtemps à l'écart sous ce rapport), le mécanisme du violon, un grand nombre des compositions de Paganini, qui ne furent éditées que longtemps après sa mort, sont restées longtemps inabordables pour la plupart des violonistes. Il n'est pas sûr qu'aujourd'hui même certaines puissent être exécutées aisément par nos meilleurs artistes.

Cette virtuosité extraordinaire est d'autant plus surprenante qu'au rebours de la plupart des artistes de concert, Paganini n'étudiait jamais aucun des morceaux qu'il devait jouer en public. Il arrivait dans la salle où il devait se faire entendre sans avoir même, le plus souvent, répété avec l'orchestre qui allait l'accompagner, et il restait souvent des semaines entières sans toucher à son violon. Il se vantait d'ailleurs d'avoir découvert un secret qui lui permettait et qui aurait permis à tout le monde d'arriver aux mêmes résultats que lui. Il se réservait, disait-il, de le révéler a sa mort. Mais il a emporté avec lui ce secret merveilleux, si toutefois il y eut jamais rien de sérieux dens ses propos à ce sujet.

Paganini, il le faut bien dire, n'était véritablement lui-même qu'en exécutant sa propre musique (ses compositions sont d'ailleurs peu nombreuses : La Campanella, avec Rondo à la clochette, op. 7; Allegro Moto perpetuo, op. 11, etc..). Si l'on en croit Fétis, quand il interprétait de la musique classique, dans les trios et quatuors de Beethoven par exemple, il n'était qu'un violoniste ordinaire. Rien n'est plus vraisemblable. Il fallait à ce tempérament extraordinaire des oeuvres écrites pour lui, suivant ses inspirations : il ne pouvait se plier à suivre la pensée d'un autre. Ses compositions, au point de vue musical, en dehors de leur mérite de virtuosité, sont d'ailleurs vraiment remarquables. Malheureusement, le sentiment de l'exécution ne peut se fixer, et il est donc probable que, fussent-elles admirablement bien exécutées, nous n'y retrouverions pas l'effet qu'elles produisaient sous sa main. Il y manquera toujours, dit justement Berlioz, l'étincelle qui animait et rendait sympathiques ces foudroyants prodiges de mécanisme. (Henri Quittard).

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