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Nihilisme (du
latin nihil, rien), nom par lequel on désigne la doctrine
sceptique de Hume. Partant de ce principe admis
par Locke, que nous ne connaissons
rien que par l'intermédiaire des idées,
Hume démontrait rigoureusement que nous ne connaissons rien d'autre
que nos idées, et qu'ainsi tout dans le monde se réduit à
une suite d'idées et de sensations purement subjectives, sans qu'il
soit besoin de concevoir hors de nous quelque réalité que
ce soit.
Le mot sert par ailleurs à désigner
une certaine phase de l'agitation libérale et révolutionnaire
en Russie. On le trouve pour la première fois sous la plume de Tourgueniev,
dans son roman Père et Fils. C'est d'abord la doctrine de
l'individualisme le plus absolu, la revendication
farouche de la dignité humaine se dressant contre toutes les sujétions,
religieuse, gouvernementale, morale. En dehors de la Russie, on considérait
le nihilisme surtout comme le parti de la révolution violente; cette
confusion s'explique par le soin que prit le gouvernement autocratique
à confondre avec tous les agents de désordre les hommes épris
du goût de la liberté; mais elle est en contradiction avec
le développement du mouvement social et politique auquel le nihilisme
a donné son nom.
A l'avènement du tsar Alexandre
II, au sortir d'une longue période de réaction qui avait
pesé lourdement sur les esprits, les classes cultivées -
nobles, fonctionnaires, militaires, fils de prêtres, fils de marchands
- toux ceux qui composaient ce qu'on appelait l'Intelligenzia, crurent
voir s'ouvrir devant eux un avenir plein d'espérances. Le nouvel
autocrate arrivait avec un désir, qu'on
croyait sincère, de réformer les institutions barbares de
sur le peuple; il avait promis l'émancipation des serfs, point de
départ d'une régénération totale, d'une ère
de bonheur dont tous, riches et pauvres, allaient profiter. Sous la main
de fer de Nicolas, le libéralisme
avait trouvé un refuge dans la littérature; mais, avec son
fils, la pensée allait être complètement libre, on
pourrait écrire et parler, sans réticences; sans ambages,
sans être obligé de dépister par des efforts de style
les soupçons de la police. Alors se produisit une admirable floraison
d'écrivains et de penseurs; Tchernichevsky, le profond économiste,
commentateur de Karl Marx, de Proudhon;
Dobrolioubov, un critique génial; Pierre Lavrov, l'auteur des Lettres
historiques et de fortes oeuvres scientifiques; Pierre
Kropotkine, savant géodésien, futur collaborateur d'Elisée
Reclus. D'autres, nombreux, ardents, doués d'une foi inébranlable,
se jetaient dans la mêlée, fondant des écoles, ou sollicitant
les fonctions publiques; pour faire pénétrer partout les
principes de l'ordre nouveau.
Ce qui caractérise cette première
étape du nihilisme, c'est une tentative d'affranchissement du dogme
religieux, la lutte de l'individu contre la
tyrannie de la famille, du pouvoir, des préjugés sociaux,
inculte des préjugés révoIutionnaires à la
mode de l'Europe occidentale. C'est la "négation, dit Stepniak,
au nom de la liberté individuelle, de toutes les obligations imposées
à l'individu. Le nihilime fut une réaction puissante et passionnée,
non pas contre le despotisme politique, mais contre le despotisme moral,
qui pèse sur la vie privée intime de l'individu". La
première propagande s'exerça contre la religion, dont les
Russes cultivés étaient déjà à moitié
libérés; après la religion, on s'attaqua à
la famille; la femme russe, jusqu'alors tenue en la plus étroite
sujétion, devint l'égale de l'homme; elle conquit toutes
les libertés, et d'abord celle de l'amour. |
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Jalons |
En 1870,
le nihilisme a terminé son développement purement littéraire;
il entre dans la période de l'action. Les réformes d'Alexandre
II avaient laissé des déceptions; beaucoup des paysans, affranchis
du seigneur, étaient tombés sous les griffes de l'usurier,
plus misérables, et désespérant de posséder
jamais le coin de terre que la loi leur accordait nominalement. Le tsar
lui-même, inquiet du mouvement anarchique,
avait renoncé à développer les institutions libérable
qu'il avait concédées dans un accès de générosité.
Des mesures de répression policière avaient averti ceux qui
s'étaient trop avancés. Dès 1863,
le soulèvement de la Pologne avait été le signal de
la rupture; elle alla en s'aggravant jusqu'au moment où le nihilisme
prit une autre physionomie. La Commune
de Paris exerça aussi une très grande influence parmi
les socialistes d'Europe. Ici et là, C'était la même
question sociale qui se posait, l'émancipation des ouvriers, des
travailleurs, du peuple qui peine et qui souffre, tandis que les privilégiés
vivent heureusement du produit de son labeur : cette idée, que l'échec
des réformes de 1861 rendait chaque jour plus sensible, transforma
le nihilisme; de spéculatif, il devint actif.
«
Voilà les deux types, dit Stepniak dans la Russie souterraine,
qui personnifient le mouvement intellectuel russe. L'un a régné
dix ans (1860-70). Le second date de 1871. Quel contraste? Le nihilisme
recherchait son bonheur propre à tout prix. Il le plaçait
dans un idéal de vie raisonnable et réaliste. Le révolutionnaire
cherche le bonheur des autres. Il le veut à tout prix. Il lui sacrifie
le sien. Son idéal, c'est une vie pleine de souffrance, et une mort
de martyr. Et pourtant la fatalité a voulu que les premiers, comme
il fallait s'y attendre, enfermés dans leur propre pays, n'ont pas
laissé de nom en Europe, tandis que les autres, après avoir
acquis une renommée de terreur, ont été baptisés
du nom de ces prédécesseurs inconnus.»
C'est la période de la propagande.
Les révolutionnaires, tous fils de la bourgeoisie, des classes privilégiées,
se répandirent par tout le pays, cherchant à se mêler
au peuple des villes et des campagnes, à vivre de sa vie propre,
afin de connaître ses besoins et de lui inculquer la croyance
en la révolution. Ils se faisaient artisans, cultivateurs, aubergistes
; les femmes étaient médecins, sages-femmes, maîtresses
d'école; 2 000 ou 3 000 propagandistes choisissaient une région,
s'y jetaient d'un seul coup et répandaient à profusion par
des brochures, des discours, dans des conversations, l'enseignement oral.
En même temps, à l'étranger, les exilés forcés
ou volontaires prenaient une part active à la lutte contre l'autocratie.
Il s'était formé à Zurich, où beaucoup de jeunes
filles russes suivaient le cours de l'Université, un foyer de conspiration
révolutionnaire : un ukase impérial enjoignit à toutes
les étudiantes de quitter la Suisse et de rentrer en Russie. Elles
obéirent, mais ce fût pour propager à leur tour, au
milieu des sujets du tsar, les idées de révolte qu'elles
avaient emportées avec elles et qui n'avaient pu que se fortifier
à l'étranger.
«Ce
fut une révélation plutôt qu'une propagande. Il y avait
comrne un cri venu on ne sait d'où, appelant toute âme qui
vive à la grande oeuvre de la rédemption de la patrie et
du genre humain. El, les âmes, en entendant cet appel, se levaient
dans la honte et la douleur de leur vie passée. On abandonnait sa
maison, ses richesses, ses honneurs, sa famille. Le fait caractéristique
fut que la Contagion gagna les gens d'âge, ceux qui s'étaient
préparé un avenir sûr, des juges, des officiers.»
Mais, ajoute l'auteur de la Russie souterraine,
ce noble élan se brisa bientôt au contact de la dure réalité.
Les propagandistes faisaient des adeptes; ils comprirent bientôt
qu'ayant à lutter contre un pouvoir trop bien armé, ils n'arriveraient
pas ébranler la masse du peuple courbée sous une Servitude
séculaire. Les persécutions se faisaient de plus en plus
sévères; le gouvernement voulut avoir raison de ces hommes,
de ces femmes, de ces jeunes filles, qui méconnaissaient à
ses yeux les conditions essentielles et vitales de l'organisation nationale
russe. Par des rigueurs souvent inutiles ou maladroites, il pensait les
nihilistes sensibles aux représailles, et fit tout ce qu'il fallait,
disait en son temps Anatole Leroy-Beaulieu, écrivain très
modéré et bien informé sur les choses de Russie, pour
« transformer les agneaux en loups dévorants ».
En 1877, eut lieu à Moscou
le procès des Cinquante; parmi eux, plusieurs des étudiantes
de Zurich, entre autres Sophia Bardine, qui définissait ainsi, devant
les juges, l'oeuvre du nihilisme :
«Le
groupe auquel j'appartiens est celui des propagandistes pacifiques. Faire
pénétrer dans la conscience du peuple l'idéal d'une
organisation meilleure, plus conforme a la justice, on plutôt éveiller
l'idéal encore vague qui dort en lui, indiquer les vices de l'organisation
actuelle, afin de prévenir dans l'avenir le retour des mêmes
erreurs : tel est notre but. Mais quand sonnera-t-elle l'heure de cet avenir
meilleur? C'est ce que nous ignorons, car il ne dépend pas de nous
de la fixer.»
Le gouvernement, dont les principes étaient
aussi menacés par le libéralisme individualiste à
visées parlementaires que par la propagande directement révolutionnaire,
ne pouvait déférer ni aux sommations des uns, ni aux voeux
des autres. Il sévit, et à la terreur officielle les nihilistes
opposèrent le terrorisme révolutionnaire. Cependant. que
la répression redoublait, que les suspects, en foule, étaient
enfermés dans les prisons devenues trop petites ou envoyés
en Sibérie, que quelques-uns étaient pendus sans jugement,
les nihilistes rendaient coup pour coup, visant d'abord ceux qui les avaient
frappés, juges, procureurs; puis, prenant les devants et frappant
à leur tour les premiers, pour se protéger contre les coups
probables. De représailles en représailles, ils devaient
monter jusqu'à celui qui incarnait a lui seul tout le système
de persécutions dirigées contre les partisans de la Russie
libre; ils finirent par condamner à mort Alexandre II. Au commencement
de 1878, procès des 193 à
Saint-Pétersbourg ; 73 des accusés succombèrent par
le suicide ou la folie; les nihilistes tuent une dizaine d'espions. Un
étudiant, prévenu, nommé Bogolubov, est frappé
de verges, pour n'avoir pas salué le général Trépov,
chef de la police; Vera Zassoulitch blesse grièvement le général
d'un coup de revolver (5 février 1878);
le jury acquitté la jeune fille, qui est portée en triomphe
et parvient à s'enfuir. En août 1878,
le socialiste Kervalsky est fusillé à Odessa ; quelques jours
après, les révolutionnaires tuent le chef des gendarmes,
Mesentsev (16 août). Le 24 février 1879,
ils tuent à Kharkov le gouverneur prince Alexis Kropotkine; le 25
avril, un attentat est dirige contre le nouveau préfet de police,
Drentelen. D'autre part, en mai 1879,
Valérian Ossinsky. l'un des plus énergiques organisateurs
du parti de la révolution, est pendu à Kiev
avec deux de ses camarades.
Pendant trois ans, la Russie et le monde
tout entier assistèrent à une série de meurtres ininterrompus.
Par une proclamation du 26 août 1879,
le Comité exécutif condamna à mort le tsar Alexandre
Il. A ce moment, le parti révolutionnaire, qui était resté
pendant les premières années à l'état presque
anarchique, s'était resserré pour concentrer ses forces et
mieux diriger son action. Un congrès se réunit à Zgierz.
Il y eut des dissidences : les centralisateurs créèrent,
le groupe de la Narodnaïa Volia (Volonté du peuple)
; les fédéralistes, celui de Tchernyi Peredel (Partage
noir). Le Messager de la Volonté du peuple, publié
à Genève, fut l'organe des nihilistes. Des groupes locaux,
fondés çà et là, se reliaient aux groupes centraux,
les uns et les autres très mobiles pour échapper aux recherches
de la police ; ils avaient des bataillons de combat, composés des
nihilistes qui avaient fait le sacrifice de leur vie. Trois fois, les attentats
dirigés contre le tsar échouèrent: la première
fois, la mine creusée sous le passage du train ne fit pas explosion
; la deuxième fois, l'explosion se produisit, mais le tsar n'était
pas dans le train (1er décembre
1879)
; la troisième, c'est par hasard qu'il ne vint pas à la salle
à manger du palais d'hiver, qui fut enlevée par la mine de
Kholtourine (17 février
1880).
Une femme, Sophia Perovskaïa, aidée de Chiraïev et von
Hartmann, avait été l'âme des deux premières
tentatives. Enfin, le 11 mars 1881,
Alexandre ll fut blessé à mort, sur les bords du canal de
Sainte-Catherine, par les bombes de Ryssakov et de Grimevitzky. L'auteur
principal de l'explosion et quatre autres nihilistes, y compris Perovskaïa,
furent pendus quelques jours après on en exécuta dix autres
en 1882.
Dès le meurtre d'Alexandre II, le
Comité exécutif avait publié un manifeste adressé
au nouveau tsar, en lui proposant de désarmer. Il ne pouvait continuer
la lutte inégale entreprise contre le souverain. Les plus énergiques
des nihilistes avaient péri et, malgré les recrues faites
en particulier parmi les Polonais et jusque dans le corps des officiers
, les terroristes disparaissaient ; l'inutilité des attentats individuels
était d'ailleurs manifeste. L'organisation des dvorniks,
qui dans chaque maison des grandes villes instituait une surveillance,
fortifia l'action de la police, qui réussit. à glisser ses
espions jusque dans la Narodnaïa Volia. Ce fut l'un de ceux-ci,
Degaïev, qui, démasqué, pour se racheter tua le colonel
de police Sondeikin (28 décembre 1883).
Cependant les attentats devenaient de plus en plus rares. Il faut encore
signaler : le meurtre à Odessa de Strelnikov, procureur du tribunal
militaire de Kiev
(25 novembre 1882); une tentative contre
la vie du tsar le 13 mars 1887 et celle
faite pour faire sauter à Borki le train qui ramenait du Caucase
la famille impériale (29 octobre 1888).
Le mouvement nihiliste a complètement échoué. Son
seul effet aura été d'exaspérer la répression.
(G. E., 1900).
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En
bibliothèque - Sterniak,
la Russie souterraine. - Karlowitsch, Die Entwchehung der russischen
Nihilismus, 3e éd., Berlin, 1880. - Oldenberg, Der russische
Nihilismus, Leipzig, 1888. |
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