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| Maupertuis, 1738 | ||
Maupertuis |
La
ville de Torneå, lorsque nous y arrivâmes le 30 décembre,
avait véritablement l'air affreux. Ses maisons basses se trouvaient
enfoncées jusqu'au toit dans la neige, qui aurait empêché
le jour d'y entrer par les fenêtres, s'il y avait eu du jour; mais
les neiges toujours tombantes, ou prêtes à tomber, ne permettaient
presque jamais au Soleil |
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| Si la terre est horrible alors dans ces
climats, le ciel présente aux yeux les plus charmants spectacles.
Dès que les nuits commencent à être obscures, des feux
de mille couleurs et de mille figures éclairent le ciel [3]
et
semblent vouloir dédommager cette terre accoutumée à
être éclairée continuellement, de l'absence du Soleil
qui la quitte. Ces feux, dans ces pays, n'ont point de situation constante,
comme dans nos pays méridionaux. Quoiqu'on voie souvent un arc d'une
lumière fixe vers le nord, ils semblent cependant encore plus souvent
occuper indifféremment tout le ciel. Ils commencent quelquefois
par former une grande écharpe d'une lumière claire et mobile,
qui a ses extrémités dans l'horizon Nous demeurâmes à Torneå, renfermés dans nos chambres, dans une espèces d'inaction, jusqu'au mois de mars, que nous fîmes de nouvelles entreprises. |
[3]
Maupertuis décrit ici une aurore boréale |
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| La longueur de l'arc que nous avions mesuré,
qui différait tant de ce que nous devions trouver, suivant les mesures
du livre de la grandeur et figure de la Terre, nous étonnait; et
malgré l'incontestabilité de notre opération, nous
résolûmes de faire des vérifications les plus rigoureuses
de tout notre ouvrage.
Quant à nos triangles, tous leurs angles avaient été observés tant de fois, et par un si grand nombre de personnes qui s'accordaient, qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur cette partie de notre ouvrage. Elle avait même un avantage qu'aucun autre ouvrage de cette espèce n'avait encore eu : dans ceux qu'on a faits jusqu'ici, on s'est contenté quelquefois d'observer deux angles, et de conclure le troisième. Quoique cette pratique nous eût été bien commode, et qu'elle nous eût épargné plusieurs séjours désagréables sur le sommet des montagnes, nous ne nous étions dispensés d'aucun de ces séjours, et tous nos angles avaient été observés. De plus, quoique pour déterminer la distance entre Torneå et Kittis, il n'y eût que 8 triangles nécessaires, nous avions observé plusieurs angles surnuméraires; et notre heptagone donnait par là des combinaisons ou suites de triangles sans nombre. Notre ouvrage, quant à cette partie, avait donc été fait, pour ainsi dire, un très grand nombre de fois; et il n'était question que de comparer par le calcul les longueurs que donnaient toutes ces différentes suites de triangles. Nous poussâmes la patience jusqu'à calculer 12 de ces suites : et malgré des triangles rejetables dans de pareilles opérations, par la petitesse des angles que quelques-unes contenaient, nous ne trouvions pas de différence plus grande que de 54 toises entre toutes les distances de Kittis à Torneå, déterminées par toutes ces combinaisons; et nous nous arrêtâmes à deux, que nous avons jugé préférables aux autres, qui différaient entre elles de 4 toises 1/2, et dont nous avons pris le milieu pour déterminer la longueur de notre arc. |
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| Le peu de différence qui se trouvait
entre toutes ces distances, nous aurait étonnés, si nous
n'eussions su quels soins, et combien de temps nous avions employé
dans l'observation de nos angles. Huit ou neuf triangles nous avaient coûté
63 jours; et chacun des angles avait été pris tant de fois,
et par tant d'observateurs différents, que le milieu de toutes ces
observations ne pouvait manquer d'approcher fort près la vérité.
Le petit nombre de nos triangles nous mettait à portée de faire un calcul singulier, et qui peut donner les limites les plus rigoureuses de toutes les erreurs que la plus grande maladresse, et le plus grand malheur joints ensemble, pourraient accumuler. Nous avions supposé que dans tous les triangles depuis la base, on se fût toujours trompé de 20" dans chacun des deux angles, et de 40" dans le troisième, et que toutes ces erreurs allassent toujours dans le même sens, et tendissent toujours à diminuer la longueur de notre arc; et le calcul fait d'après une si étrange supposition, il ne se trouve que 54 toises 1/2 pour l'erreur qu'elle pourrait causer. L'attention avec laquelle nous avions mesuré la base ne nous pouvait laisser aucun soupçon sur cette partie. L'accord d'un grand nombre de personnes intelligentes qui écrivaient séparément le nombre de perches, et la répétition de cette mesure avec 4 pouces seulement de différence, faisaient une sûreté et une précision superflues. |
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| Nous tournâmes donc le reste de
notre examen vers l'amplitude de notre arc. Le peu de différence
qui se trouvait entre nos observations, tant à Kittis qu'à
Torneå, ne nous laissait rien à désirer, quant à
la manière dont on avait observé.
A voir la solidité et la construction de notre secteur, et les précautions que nous avions prises en le transportant, il ne paraissait pas à craindre qu'il lui fût arrivé aucun dérangement. Le limbe, la lunette et le centre de cet instrument, ne forment qu'une seule pièce; et les fils au foyer de l'objectif, sont deux fils d'argent, que M. Graham a fixés, de manière qu'il ne peut arriver aucun changement dans leur situation, et que, malgré les effets du froid et du chaud, ils demeurent toujours également tendus. Ainsi les seuls changements qui paraîtraient à craindre pour cet instrument, sont ceux qui altéreraient sa figure en courbant la lunette. Mais si l'on fait le calcul des effets de telles altérations, on verra que pour qu'elles causassent une erreur d'une seconde dans l'amplitude de notre arc, il faudrait une flexion si considérable, qu'elle serait facile à apercevoir. Cet instrument, dans une boîte fort solide, avait fait le voyage de Kittis à Torneå en bateau, toujours accompagné de quelqu'un de nous, et descendu dans les cataractes, et porté par des hommes. |
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| La situation de l'étoile Quoique par toutes ces raisons nous ne pussions pas douter que notre amplitude ne fût juste, nous voulûmes nous assurer encore par l'expérience qu'elle l'était : et nous employâmes pour cela la vérification la plus pénible, mais celle qui nous pouvait le plus satisfaire, parce qu'elle nous ferait découvrir en même temps, et la justesse de notre instrument, et la précision avec laquelle nous pouvions compter avoir l'amplitude de notre arc. |
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| Mars 1737 | Cette vérification consistait à
déterminer de nouveau l'amplitude du même arc par une autre
étoile. Nous attendîmes donc l'occasion de pouvoir faire quelques
observations consécutives d'une même étoile, ce qui
est difficile dans ces pays, où rarement on a trois ou quatre belles
nuits de suite; et ayant commencé le 17 mars 1737 à observer
l'étoile
a du Dragon |
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Avril |
La méridienne tracée dans
notre observatoire sur Kittis nous mit en état de placer promptement
notre secteur; et le 4 avril nous y commençâmes les observations
d'a. Nous eûmes encore sur Kittis trois observations,
qui, comparées à celles de Torneå, nous donnèrent
l'amplitude de 57' 30" 1/2, qui ne diffère de celle qu'on avait
trouvée par d, que de 3" 1/2, en faisant la
correction pour l'aberration Et si l'on n'admettait pas la théorie de l'aberration de la lumière, cette amplitude par la nouvelle étoile ne différait pas d'une seconde de celle qu'on avait trouvée par l'étoile d. La précision avec laquelle ces deux amplitudes s'accordaient, à une différence près si petite qu'elle ne va pas à celle que les erreurs dans l'observation peuvent causer, différence qu'on verra encore dans la suite, qui était plus petite qu'elle ne paraissait alors; cet accord de nos deux amplitudes était la preuve la plus forte de la justesse de notre instrument, et de la sûreté de nos observations. |
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| Ayant ainsi répété
deux fois notre opération, on trouve par un milieu entre l'amplitude
conclue par d, et l'amplitude par a,
que l'amplitude de l'arc du méridien que nous avons mesuré
entre Torneå et Kittis, est de 57' 28" 3/4, qui, comparée
à la longueur de cet arc de 55 023 ½ toises, donne le degré
qui coupe le cercle polaire de 57 437 toises, plus grand de 377 toises
que celui que M. Picard a déterminé
entre Paris et Amiens Mais il faut remarquer que comme l'aberration des étoiles n'était pas connue du temps de M. Picard, il n'avait fait aucune correction pour cette aberration. Si l'on fait cette correction, et qu'on y joigne les corrections pour la précession des équinoxes et la réfraction, que M. Picard avait négligées, l'amplitude de son arc est 1° 23' 6" 1/2, qui comparée à la longueur, 78 850 toises, donne le degré de 56925 toises, plus court que le nôtre de 512 toises. Et si l'on n'admettait pas l'aberration, l'amplitude de notre arc serait de 57' 25", qui comparée à sa longueur, donnerait le degré de 57 497 toises, plus grand de 437 toises que le degré que M. Picard avait déterminé de 57 060 toises sans aberration. Enfin, notre degré avec l'aberration diffère de 950 toises de ce qu'il devait être, suivant les mesures que M. Cassini a établies dans son livre de la grandeur et figure de la Terre, et en diffère de 1000, en n'admettant pas l'aberration. D'où l'on voit que la Terre est
considérablement aplatie vers les pôles |
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| Pendant notre séjour dans la Zone
glacée, les froids étaient encore si grands, que le 7 avril,
à 5 heures du matin, le thermomètre descendait à 20
degrés au-dessous de la congélation, quoique tous les jours
après midi il montât à 2 et 3 degrés au-dessus.
Il parcourait alors du matin au soir un intervalle presque aussi grand
qu'il fait communément depuis les plus grandes chaleurs jusqu'aux
plus grands froids qu'on ressente à Paris. En 12 heures on éprouvait
autant de vicissitudes que les habitants des zones tempérées
en éprouvent dans une année entière.
Nous poussâmes le scrupule jusque sur la direction de notre heptagone avec la méridienne. Cette direction, comme on a vu, avait été déterminée sur Kittis par un grand nombre d'observations du passage du Soleil par les verticaux de Niemi et de Pullingi; et il n'était pas à craindre que notre figure se fût dérangée de sa direction, par le petit nombre de triangles en quoi elle consiste, et après la justesse avec laquelle la somme des angles de notre heptagone approchait de 900 degrés. Cependant nous voulûmes reprendre à Torneå cette direction. |
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| Mai | On se servit pour cela d'une autre méthode
que celle qui avait été pratiquée sur Kittis : celle-ci
consistait à observer l'angle entre le Soleil dans l'horizon, et
quelques-uns de nos signaux, avec l'heure à laquelle on prenait
cet angle. Les trois observations qu'on fit nous donnèrent par un
milieu cette direction, à 34" près de ce qu'elle était,
en la concluant des observations de Kittis.
Chaque partie de notre ouvrage ayant été tant répétée, il ne restait plus qu'à examiner la construction primitive et la division de notre secteur. Quoiqu'on ne pût guère la soupçonner, nous entreprîmes d'en faire la vérification en attendant que la saison nous permît de partir : et cette opération mérite que je la décrive ici, parce qu'elle est singulière, et qu'elle peut servir à faire voir ce qu'on peut attendre d'un instrument tel que le nôtre, et à découvrir ses dérangements, s'il lui en était arrivé. Nous mesurâmes le 4 mai (toujours sur la glace du fleuve) une distance de 380 toises 1 pied 3 pouces 0 ligne, qui devait servir de rayon; et l'on ne trouva, par deux fois qu'on la mesura, aucune différence. On planta deux fermes poteaux avec deux mires dans la ligne tirée perpendiculairement à l'extrémité de cette distance, et ayant mesuré la distance entre les centres des deux mires, cette distance était de 36 toises 3 pieds 6 pouces 6 lignes 2/3, qui devaient servir de tangente. |
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| On plaça le secteur horizontalement
dans une chambre, sur deux fermes affûts appuyés sur une voûte,
de manière que son centre se trouvait précisément
à l'extrémité du rayon, de 380 toises 1 pied 3 pouces
: et cinq observateurs différents ayant observé l'angle entre
les deux mires, la plus grande différence qui se trouvait entre
les cinq observations n'allait pas à 2"; et prenant le milieu, l'angle
entre les mires était de 5° 29' 52,7". Or, selon la construction
de M. Graham, dont il nous avait averti, l'arc de 5° 1/2 sur son limbe
est trop petit de 3" 3/4; retranchant donc de l'angle observé entre
les mires 3" 3/4, cet angle est de 5° 29' 48,95" : et ayant calculé
cet angle, on le trouve de 5° 29' 50", c'est-à-dire qu'il diffère
de 1" 1/20 de l'angle observé.
On s'étonnera peut-être qu'un
secteur, qui était de 5° 29' 56" 1/4 dans un climat aussi tempéré
que celui de Londres |
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| Ayant trouvé une exactitude si
merveilleuse dans l'arc total de notre secteur, nous voulûmes voir
si les deux degrés de son limbe, dont nous nous étions servis,
l'un pour l'étoile
d, l'autre pour l'étoile
a,
étaient parfaitement égaux. M. Camus, dont l'adresse nous
avait déjà été si utile en plusieurs occasions,
nous procura les moyens de faire cette comparaison avec toute l'exactitude
possible : et ayant comparé nos deux degrés l'un avec l'autre,
le milieu des observations faites par cinq observateurs donnait le degré
du limbe dont on s'était servi pour d, plus
grand que celui pour a d'une seconde.
Nous fûmes surpris lorsque nous vîmes que cette inégalité entre les deux degrés diminuait encore la différence très petite que nous avions trouvée entre nos deux amplitudes, et la réduisait de 3" 1/2 qu'elle était à 2" 1/2. Et l'on peut assez compter sur cette différence entre les deux degrés du limbe, toute petite qu'elle est, par les moyens qu'on a pratiqués pour la découvrir. Nous vérifiâmes ainsi, non seulement l'amplitude totale de notre secteur, mais encore différents arcs, que nous comparâmes entre eux; et cette vérification d'arc en arc, jointe à la vérification de l'arc total, que nous avions faite, nous fit connaître que nous ne pouvions rien désirer dans la construction de cet instrument, et qu'on n'aurait pas pu y espérer une si grande précision. |
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| Juin
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Nous ne savions plus qu'imaginer à
faire sur la mesure du degré du méridien, car je ne parlerai
point ici de tout ce que nous avons fait sur la pesanteur, matière
aussi importante que celle-ci, et que nous avons traitée avec les
mêmes soins. Il suffira maintenant de dire que si, à l'exemple
de MM. Newton et Huygens,
et quelques autres, parmi lesquels je n'ose presque me nommer, on veut
déterminer la figure de la terre par la pesanteur, toutes les expériences
que nous avons faites dans la Zone glacée donneront la terre aplatie,
comme la donnent celles que nous apprenons que MM. Godin,
Bouguer
et La Condamine, ont déjà faites
dans la Zone torride.
Le Soleil cependant s'était rapproché de nous, ou plutôt ne quittait presque plus notre horizon; c'était un spectacle singulier de le voir si longtemps éclairer un horizon tout de glace, de voir l'été dans les cieux, pendant que l'hiver était sur la Terre. Nous étions alors au matin de ce jour qui dure plusieurs mois; cependant il ne paraissait pas que ce soleil assidu causât aucun changement à nos glaces, ni à nos neiges. Le 6 mai il commença à pleuvoir,
et l'on vit quelque eau sur la glace du fleuve. Tous les jours à
midi il fondait de la neige, et tous les soirs l'hiver reprenait ses droits.
Enfin le 10 mai on aperçut la terre, qu'il y avait si longtemps
qu'on n'avait vue : quelques pointes élevées, et exposées
au Soleil, commencèrent à paraître, comme on
vit après le Déluge |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.