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La France ,
qui paraissait ruinée et épuisée par les troubles
de la Fronde et par la guerre contre l'Espagne ,
se releva beaucoup plus vite que les autres Etats de l'Europe
continentale. Tout en conservant d'abord la paix avec ses voisins, Louis
XIV se plut à leur faire sentir sa suprématie. Il humilia
le roi d'Espagne Philippe IV et le
pape
Alexandre VII qui avaient voulu
contester à ses ambassadeurs des privilèges de préséance
(1661). Il affecta de se déclarer le protecteur de la chrétienté
en envoyant une armée au secours de l'empereur Léopold, un
des ennemis naturels de la France, alors gravement menacé par les
Turcs.
On ne manqua pas d'exagérer beaucoup à la cour la part sans
doute honorable que prirent 6000 Français à la victoire de
Saint-Gothard, qui sauva Vienne .
Dans le même temps, le roi rachetait Dunkerque
aux Anglais (1662) et, sur-le-champ,
employait toute une armée d'ouvriers aux travaux des fortifications
et du port. Richelieu, en temps de paix, n'entretenait
guère qu'une dizaine de mille hommes sous les armes. Louis XIV en
eut 60,000. Aucune puissance ne pouvait faire
un tel effort. Aussi toutes attendaient avec inquiétude le moment
où le jeune roi mettrait en oeuvre ses ressources en hommes et en
argent.
La Suède
et les princes allemands de la ligue du Rhin restaient à la solde
du gouvernement français plutôt comme mercenaires que comme
alliés. La Hollande ,
malgré une guerre de tarifs, et l'Espagne
s'épuisaient en protestations d'amitié, l'une parce que son
gouvernement était essentiellement pacifique, l'autre par conscience
de sa faiblesse. Louis XIV avait déjà résolu de démembrer
la monarchie espagnole lorsque la guerre de
la Hollande et de l'Angleterre
(1674-1667) vint à la fois retarder ses projets et favoriser sa
politique générale. Allié des Pays-Bas ,
il s'excusa sur le dépérissement de sa marine pour ne les
défendre que sur terre contre l'évêque de Munster.
Quant à sa flotte, déjà en partie reconstituée,
il l'avait envoyée, dans la Méditerranée ,
châtier les pirates barbaresques. Pendant que la marine anglaise
et la marine hollandaise se ruinaient réciproquement, il faisait
construire à la fois soixante grands bâtiments, s'apprêtant
à recueillir ce double héritage.
Toutefois, il mit tous ses soins à
maintenir la guerre anglo-hollandaise dans ses premières limites,
afin de ne pas diviser de nouveau l'Europe
en deux ligues générales, ce qui l'eût gêné
dans ses revendications particulières. Arrivé à son
but grâce à l'habileté de Lionne, dès que fut
mort son beau-père Philippe IV
(1665), il invoqua contre son beau-frère Charles
II, roi d'Espagne, la coutume civile des Pays-Bas méridionaux
qui dans une succession donnait la préférence à la
soeur née d'un premier mariage du père (c'était le
cas de Marie-Thérèse, sa femme) sur le frère issu
d'un second mariage (c'était le cas de Charles II). Ce droit
de Dévolution ne pouvait évidemment s'appliquer à
une souveraineté politique, à un domaine d'Etat, et Louis
XIV a reconnu lui-même plus tard qu'il fut poussé à
la guerre par le désir de s'agrandir, par l'impatience belliqueuse
de sa noblesse, plutôt que par la nécessité de revendiquer
les « droits de la reine ». Il avait la meilleure armée
et les plus grands généraux de l'Europe. Il marcha en personne
à la tête de 35,000 hommes contre
les Pays-Bas espagnols qui n'avaient qu'une garnison totale de 8000 hommes,
non soldés.
-
Louis
XIV (détail du tableau de Rigaud).
Lille
ne soutint le siège que pendant neuf jours. Les autres villes de
Flandre
ou de Hainaut
ne se défendirent même pas (mai-septembre 1667). Ce fut une
prise de possession plutôt qu'une conquête. Bientôt,
on apprit que le roi faisait de nouveaux préparatifs plus considérables
que pour la première campagne, pendant la saison même où
l'usage constant était de faire entrer les troupes dans leurs quartiers
d'hiver. L'orage allait-il tomber sur l'Allemagne ?
Sur l'Italie ?
Plus prudent, le roi ne songeait qu'à la Franche-Comté
alors espagnole, complément supposé naturel de la Bourgogne ,
dont le grand Condé, rentré en grâce,
avait le gouvernement. Philippe IV avait abandonné la Franche-Comté
à ses propres forces, non seulement par impuissance, mais surtout
parce que cette province, très attachée à ses coutumes
et privilèges et horriblement traitée par les Suédois
alliés à la France
sous Louis XIII, avait plusieurs fois arrêté
d'elle-même l'invasion française. Mais, devant l'immense supériorité
de Louis XIV, toute idée de résistance
devait s'évanouir.
Des conquêtes aussi importantes,
faites aussi rapidement, stupéfièrent l'Europe .
La Hollande
s'empressa de signer avec l'Angleterre
la paix de Bréda ;
l'Angleterre s'interposa entre l'Espagne
et le Portugal ,
en guerre depuis vingt-huit ans, et le traité fut conclu malgré
Louis XIV, envers qui le Portugal s'était engagé à
ne pas faire de paix séparée. Plusieurs princes allemands
pensionnaires de la France, entre autres le grand-électeur de Brandebourg ,
envoyèrent offrir leurs secours à Léopold. La Suède
elle-même se sépara de Louis XIV, espérant obtenir
de la Hollande des subsides plus considérables. Bref, trois Etats
protestants, Hollande, Angleterre et Suède, s'armèrent et
se concertèrent (Triple Alliance) pour défendre le roi très
catholique contre le roi très chrétien : curieux événement,
qui montre la distance parcourue depuis le XVIe
siècle et même depuis la guerre de Trente ans. Mais Louis
XIV s'était subordonné secrètement Charles
II d'Angleterre, en lui promettant l'argent que son Parlement lui refusait,
et dont il comptait se servir pour corrompre ce Parlement même et
rétablir, malgré l'opinion anglaise, le pouvoir absolu. Quant
à Léopold, il fut apaisé par un traité éventuel
de partage de toute la monarchie espagnole que Louis XIV lui faisait proposer
et qui était tout a son avantage. Aussi abandonna-t-il l'intérêt
de l'équilibre européen pour le sien propre.
La Triple Alliance se rompit comme d'elle-même
par suite de la rapidité des négociations de la France avec
l'Espagne, et de la modération relative du vainqueur : au traité
d'Aix-la-Chapelle
(1668), il restitua la Franche-Comté et garda dans les Pays-Bas
la Flandre dite française: Lille ,
Douai
(conservées par la France), Charleroi ,
Ath ,
Tournai, Audenarde, Courtrai ,
Furnes
(actuellement en Belgique ).
Les Hollandais
avaient espéré que Louis XIV préférérait
la Franche-Comté. Ils se crurent avec raison menacés par
l'établissement si voisin de la puissance française. Beaucoup
plus que leur orgueil national - dont on a tort exagéré les
démonstrations - leur suprématie commerciale et leur
esprit républicain et protestant ne pouvaient qu'irriter au vif
le roi de France : chose presque unique,
contre la Hollande, Colbert et Louvois
étaient d'accord. Mais Louvois était le plus zélé
:
«
Le véritable moyen de parvenir à la conquête des Pays-Bas
espagnols est d'abaisser les Hollandais, de les anéantir s'il est
possible. »
Le grand pensionnaire de Hollande ,
Jean de Witt, avait répondu aux tarifs protecteurs de 1667 de la
France
par les tarifs presque prohibitifs de 1670. Tout en essayant de maintenir
la subordination de l'armée et du stathoudérat au pouvoir
civil, il fit tous ses efforts auprès des sept Etats pour fortifier
L'armée de terre, trop longtemps négligée, depuis
1650, pendant la longue minorité du stathouder Guillaume
d'Orange. De son côté, Louis XIV, par ses promesses et
par ses subsides, achète, contre la Hollande, le roi
d'Angleterre et le roi de Suède; il prend à sa solde
quelques princes allemands, entre autres l'évêque de Munster,
l'ennemi implacable des Hollandais. L'empereur, occupé par les Hongrois,
promet la neutralité.
Ces succès diplomatiques terminèrent,
en 1671, la carrière de Lionne, auquel succéda pour les affaires
« du dehors », Simon Arnauld, marquis de Pomponne. Henriette
d'Angleterre, soeur de Charles II
et belle-soeur de Louis XIV, comme duchesse
d'Orléans, avait servi d'intermédiaire pour le très
secret traité de Douvres, par lequel on peut dire, sans exagération,
que le roi d'Angleterre se vendait au roi de France. Quand toutes les trames
furent terminées, une armée de 122,000
hommes, dont 80,000 de marche, se jeta tout
à coup sur la Hollande à travers l'évêché
de Liège. Ce fut « un coup de foudre dans un ciel serein».
Louis XIV commandait en personne avec Louvois
pour administrer, Condé et Turenne
pour commander les opérations militaires, Vauban
pour diriger les sièges.
La flotte anglo-française vint bloquer
les côtes de la Hollande .
Ses 25,000 soldats, peu exercés, ses
forteresses mal entretenues, en un mot, son état militaire trop
longtemps sacrifié à la crainte d'un despotisme possible
et à de fausses idées d'économie, n'étaient
pas capables d'une longue résistance. Le peuple furieux contre le
parti républicain, excité d'ailleurs par les agents du prince
d'Orange, massacra Jean et Cornelius de Witt, et, malgré l'édit
perpétuel de 1672, Guillaume
d'Orange reçut comme stathouder un pouvoir
dictatorial. Il avait vingt-deux ans. Ce fut l'ennemi le plus acharné,
le plus perspicace de la politique de Louis XIV, le chef de toutes les
coalitions qui se formèrent contre lui. Cependant l'armée
du grand roi, laissant derrière elle Maastricht, occupait la Gueldre ,
la province d'Utrecht ,
l'Over-Yssel, et campait à quatre lieues d'Amsterdam .
Les riches songeaient à s'embarquer pour Batavia (Djakarta) avec
leur or, lorsqu'on apprit tout à coup que la guerre se ralentissait.
Sur le conseil de Louvois,
au lieu de surprendre Amsterdam, l'armée française était
dispersée en une foule de petites garnisons. Les Etats-Généraux
prescrivirent la rupture des digues qui préservent le sol de la
Hollande contre le flux marin. Ce moyen désespéré
avait autrefois réussi contre le duc d'Albe.
Il fit aussi reculer le grand roi. Bientôt l'amiral Ruyter, vainqueur
sur mer des Anglo-Français, vint ranger sa flotte triomphante dans
les plaines inondées d'Amsterdam. L'Europe ,
d'abord déconcertée, reprit courage en apprenant que les
Hollandais ne s'abandonnaient pas eux-mêmes. Léopold, sur
les instances des princes allemands, surtout du grand-électeur,
le Danemark ,
la Lorraine ,
l'archevêque de Cologne
et l'évêque de Munster lui-même, se déclarèrent
pour la Hollande, ou promirent la neutralité (1672 à 1674).
En février 1674, Charles II
fut contraint par son Parlement de signer la paix avec les Hollandais,
mais non à se tourner contre celui dont il avait fait son maître.
Cependant, Louis XIV avait été
forcé de faire revenir son armée de la Hollande dans les
Pays-Bas espagnols pour conserver ses communications avec la France.
L'Espagne
épuisa ses dernières ressources pour lever une armée.
Ce fut encore elle qui supporta tout le poids de la guerre : non seulement,
le pays belge fut occupé, mais Louis XIV s'empara une seconde fois
de la Franche-Comté
(mai-juin 1674). Enfin, par une faveur inattendue de la fortune, c'est
le moment que choisirent Messine et presque toute la Sicile
pour secouer le joug de l'Espagne et proclamer roi Louis XIV. Pendant cette
guerre continentale et maritime, les armées françaises furent
presque constamment victorieuses. Aux Pays-Bas ,
Condé,
plus faible de 20,000 hommes, livra au stathouder
cette furieuse bataille de Senef (11 août 1674) qui rappela trop
celle de Fribourg : il l'emporta, mais ne put retirer aucun fruit de cette
sanglante victoire. Sur le Rhin, Turenne «
croissait d'audace en vieillissant » (Bonaparte); avec une petite
armée, il tenait en échec tout l'Empire. Deux fois il chassa
les impériaux de l'Alsace ;
deux fois, il pénétra dans la région de la Forêt-Noire.
L'électeur palatin s'étant
ligué secrètement avec l'empereur, Louvois fit procéder
à l'incendie et à la dévastation du Palatinat, avec
L'intention avouée de donner à la France
un désert pour frontière. Turenne fut tué l'année
suivante à Salzbach (27 juillet 1675) au moment de livrer à
Montecuculli une bataille décisive; Condé, perclus de la
goutte, sortit de son domaine de Chantilly
pour chasser de nouveau les Impériaux de l'Alsace, mais ce fut sa
dernière campagne. Créqui, vainqueur
de Charles V de Lorraine, garda victorieusement le Rhin. Dans les Pays-Bas
espagnols, Condé, Bouchain ,
Valenciennes ,
Cambrai ,
Gand ,
Ypres, succombèrent. Sur mer, l'amiral Duquesne
envoyé au secours de Messine, après une rencontre indécise
près des îles Stromboli, tint tête à la flotte
hispano-hollandaise en vue de l'Etna; les alliés perdirent 12 vaisseaux,
6 galères, 7000 hommes, 700 canons et, perte irréparable,
un chef comme Ruyter (1676). Une seconde victoire, en vue de Palerme, donna
la Sicile
à la France (juin 1676); mais cette île fut vite reperdue
par l'incapacité et les vexations du vice-roi français et
de son entourage. Dans les Antilles ,
le comte d'Estrées prenait aux Hollandais
Tobago
et le territoire de Cayenne .
Cependant la France s'épuisait en
hommes et en argent. L'équilibre financier rétabli par Colbert
périclitait. La Hollande, d'autre part, sûre de son indépendance,
redoutait de voir la conquête française s'étendre à
tous les Pays-Bas
espagnols. Les Hongrois menaçaient
l'Autriche .
Enfin, l'Angleterre ,
malgré Charles II, se préparait
à passer de la neutralité à l'hostilité ouverte.
Ces circonstances facilitèrent la paix signée à Nimègue
(1678) entre Louis XIV et les Etats-Généraux
de Hollande, paix à laquelle accédèrent successivement
les autres coalisés, le Brandebourg
en dernier lieu (à Saint Germain ,
1679). La Hollande ne perdit rien de son territoire, et obtint l'abolition
du tarif de 1667. L'Espagne
céda à la France
la Franche-Comté, Aire et Saint-Omer ,
Valenciennes ,
Bouchain, Condé, Cambrai ,
Ypres, Poperinghe, Bailleul, Cassel, Bavay, Maubeuge .
L'empereur, en échange de Philippsbourg, céda Vieux-Brisach et
Fribourg (en Brisgau) .
L'électeur de Brandebourg et son allié le Danemark durent
restituer à la Suède ,
fidèle alliée de la France, tout ce qu'ils lui avaient pris.
La France, sortie plus puissante d'une lutte inégale (nec pluribus
impar), paraissait récompensée de ses fautes.
Un roi sage eût senti que l'Europe
ne pouvait rester malgré elle soumise à une telle fortune;
pour la lui faire supporter, la modération la plus scrupuleuse était
nécessaire. Tout au contraire, Louis XIV fut enivré de sa
gloire, surnommé le Grand par l'Hôtel de Ville
de Paris, adoré en effigie sur la place des Victoires ,
par le duc de La Feuillade comme l'avaient été autrefois
les empereurs romains.
Il
« sembla rechercher les moyens de se précipiter, avec la France,
du haut de cette grandeur, en contraignant l'Europe de se délivrer
de lui. La France devait à son unité et à la toute-puissance
de son gouvernement cette force militaire qui avait triomphé de
tous les obstacles. Mais elle allait bientôt payer cher cette domination
absolue d'un homme qui ne la sauvait dans la guerre que pour la ruiner
dans la paix [...]. Une gloire éclatante et alors sans rivale, les
flatteries les plus ingénieuses et les plus séduisantes qui
eussent jamais entouré un souverain, l'ivresse même du plaisir
facile et continuel ébranlèrent par degrés cette raison
sur laquelle reposait, sans autre appui, la destinée de la France.
» (Prévost-Paradol).
En 1681, les revenus n'atteignent que 90 millions,
et le roi en dépense 134, principalement pour les « folies
» de Versailles
et de Marly .
Colbert
meurt désespéré (1683) : Louvois
partage sa succession ministérielle avec le contrôleur général
Claude Le Peletier, « honnête homme court de génie »
(Saint-Simon). La même année,
Louis
XIV perdit Marie-Thérèse « C'est le seul chagrin
qu'elle m'ait jamais causé », déclara froidement le
roi. Les deux premières favorites en titre, Louise de La Vallière
et Mme de Montespan n'avaient eu d'action que sur ses sens; Mme
de Maintenon, qui avait mieux su « se ménager »
par une « conduite irréprochable », réussit à
se faire épouser secrètement, un an après la mort
de la reine, dans la chapelle de Versailles.
La conduite privée du roi, dans la dernière moitié
de son règne, devint du moins régulière et décente.
Au dehors, Louis XIV considéra sa
supériorité comme tellement incontestée qu'il n'hésita
pas à donner un exemple, jusqu'alors inconnu, de conquêtes
à main armée en pleine paix, contrairement à tous
les principes du droit des gens. Il s'attribua le droit de faire interpréter,
les traités qu'il avait signés par des tribunaux français
d'exception, nommés chambres de réunion, puis il réunit
par la force les villes ou territoires qui lui étaient adjugés,
Luxembourg ,
Strasbourg,
etc. En même temps (et quoiqu'il traitât en secret avec la
Turquie
contre l'Autriche
pour se venger de l'essai de ligue tenté à La Haye ),
le roi de France envoyait Duquesne contre
Tripoli
(1681), contre Alger
(1682-1683), et le comte d'Estrées contre
Tunis
(1684). C'est devant Alger que le marin Petit-Renaud essaya pour la première
fois, avec succès, les galiotes à bombes. Les Barbaresques
qui avaient en coutume jusqu'alors de vendre la paix à tous les
Etats, même à la France, se virent contraints de l'acheter,
de restituer leurs prises et leurs esclaves chrétiens. Gênes
avait ouvertement préféré le protectorat de l'Espagne
à celui de la France .
On accusait quelques-uns de ses marchands d'avoir vendu de la poudre aux
Algériens. Louis XIV l'aurait écrasée dans ses palais
de marbre si le doge lui-même ne fût venu demander grâce
à Versailles.
Il acheta Casal ,
la porte de l'Italie ;
il bâtit Huningue, celle du Rhin supérieur. Il intervint dans
l'Empire et prétendit faire, de son autorité supérieure,
un archevêque de Cologne .
Depuis 1685, il réclame au nom de sa belle-soeur, duchesse d'Orléans;
une partie du Palatinat, en invoquant dans cette affaire, comme dans celle
de Flandre ,
le droit civil contre le droit public.
L'absolutisme
de Louis XIV s'était dès le début
étendu au domaine de la conscience : là encore, il semble
vouloir justifier la célèbre devise nec pluribus impar.
Car ses attaques sont tour à tour dirigées contre le Jansénisme,
contre le Saint-siège
et contre le Protestantisme. De 1664
à 1667 une première persécution ferma les écoles
des Jansénistes et dispersa les religieuses de Port-Royal;
Clément
IX eut le mérite d'y mettre un terme en modifiant, de façon
à la leur rendre acceptable, la déclaration imposée
aux Jansénistes. Contre Innocent XI,
Louis XIV soutint par les armes les funestes abus du droit d'asile dont
jouissaient les hôtels des ambassadeurs à Rome,
et auxquels toutes les autres puissances avaient aisément consenti
à renoncer. Deux déclarations royales (1673-1675) étendirent
le droit de régale à tous les diocèses du royaume,
malgré l'usage contraire des provinces de Guyenne ,
Languedoc
et Dauphiné ,
et malgré les protestations des évêques d'Aleth
et de Pamiers .
L'assemblée du clergé de
1680, l'assemblée extraordinaire de 1681 se prononcèrent
pour le roi, tout en lui demandant d'apporter quelque modération
à l'exercice de son droit, et en le suppliant, par la voix de Bossuet,
de « tout supporter plutôt que de rompre avec l'Eglise
romaine ». L'édit royal du 14 janvier 1682, qui réglementait
la régale, n'en fut pas moins repoussé par Innocent
XI qui cassa les décisions de l'Assemblée. C'est alors
que fut signée la célèbre Déclaration
du clergé gallican sur la puissance ecclésiastique (1682)
qui dans ses quatre articles proclamait l'indépendance temporelle
et politique du roi à l'égard du Saint-siège et de
l'Eglise, se référait aux décisions du concile de
Constance ,
affirmait les « règles, moeurs et constitutions » (et
non les libertés) de l'Eglise de France et proclamait la supériorité
des conciles universels en matière de foi. Un vague compromis, sous
Innocent
XII, termina la lutte; mais aucun acte ne vint abroger la déclaration
de 1682, qui n'avait soustrait le clergé de France à l'omnipotence
pontificale que pour le livrer à l'omnipotence royale. Trois ans
après, Louis XIV révoquait l'édit
de Nantes.
Cette faute et cette injustice énorme
qui d'ailleurs avait été préparée et annoncée
de longue date et se trouvait parfaitement dans la logique du règne,
combla la mesure et tira l'Europe
de sa torpeur. Une première et courte ligue, sur laquelle l'Espagne
avait trop compté, avait été dissoute par la trêve
de Ratisbonne (1684). Guillaume d'Orange n'eut pas de difficulté
à former cette fois, à Augsbourg ,
une coalition formidable avec l'Espagne, la Suède, l'empereur, l'Empire,
la Savoie, les princes italiens et le pape lui-même (1686). Trahie
par Jacques II, l'Angleterre seule
manquait à l'Europe. Guillaume d'Orange chassa Jacques Il en 1688
et devint roi d'Angleterre sous le nom de Guillaume
III; l'Europe fut au complet contre le roi de France.
Toujours préoccupé de l'effet,Louis
XIV voulut ôter aux coalisés d'Augsbourg l'honneur de
lui déclarer la guerre il prit les devants. Il fit tous ses efforts
pour rétablir son allié Jacques Il. Il lui donna une flotte
et une armée pour soulever l'Irlande ,
qui était demeurée très catholique.
L'expédition réussit, mais les Protestants
restèrent maîtres de quelques places, et Jacques, au lieu
de répondre à l'appel de l'Ecosse ,
pays d'origine des Stuarts, s'opiniâtra
au siège de Londonderry. Guillaume eut le temps d'accourir avec
toutes ses forces, au premier rang desquelles il faut compter les Protestants
français qui avaient trouvé en Angleterre
un refuge pour leur foi et pour leurs personnes. Jacques revint en France ,
après s'être fait battre complètement près de
la rivière de la Boyne
(1691). Sans se rebuter, Louis XIV lui fournit les moyens d'équiper
30,000 hommes et tenta d'en envoyer 20,000;
Tourville et d'Estrées devaient les escorter avec 75 vaisseaux.
Le vent arrêta d'Estrées : Tourville
se trouva avec 44 vaisseaux contre l'amiral Russel, qui en avait plus du
double, entre le Cotentin
et l'île de Wight .
Tourville tint bon toute une journée (il en avait reçu l'ordre
formel); le lendemain, il dut se résigner à la retraite,
qui fut désordonnée faute d'un grand port de guerre en Normandie
et qui coûta à la France 17 vaisseaux, dont 7 capturés
dans la rade de la Hougue-Saint-Wast (1692). Mais la bataille « de
la Hogue » ne ruina que les espérances de Jacques II, et non
pas la marine française, qui ne dépérit que plus tard,
faute d'argent.
La guerre continentale fut moins malheureuse.
Dans les Pays-Bas ,
le maréchal de Luxembourg battit le prince de Waldeck à Fleurus
(30 juin 1690), ce qui facilita la prise de Mons et de Luxembourg par Louis
XIV (1691). L'année suivante, le maréchal se laissa surprendre
à Steinkerque par Guillaume III, mais le repoussa victorieusement
(1692); nouvelle victoire, beaucoup plus sanglante, en 1693, à Neerwinden,
ou l'attaque eut lieu à la baïonnette, arme nouvelle inventée
par Vauban. Mais après la mort de Luxembourg,
l'incapacité de Villeroi, qui laissa Guillaume reprendre Namur,
nous ferma les Pays-Bas. Dans l'Allemagne
occidentale, le second et plus affreux incendie du Palatinat (1689) fit
éprouver à toute l'Europe un juste sentiment d'horreur et
de pitié. En Italie, le « plébéien » Catinat
dut le bâton de maréchal à ses victoires de Staffarde
(1690) et de La Marsaille (1693) sur Victor-Amédée II : le
duc
de Savoie
se sépara de ses alliés et consentit à signer la paix
de Turin
(1696); il donna sa fille Marie-Adélaïde au duc de Bourgogne ,
fils aîné du dauphin, mais recouvra tous ses Etats, y compris
Casale et Pignerol. La paix générale fut signée en
1697 à Ryswick. Le roi de France reconnut Guillaume III nomme roi
d'Angleterre. La Hollande obtint le droit de tenir garnison en territoire
espagnol, dans les villes frontières surnommées places de
la barrière. Courtrai ,
Charleroi ,
Mons et Luxembourg
furent rendues à l'Espagne, Kehl ,
Vieux-Brisach
et Fribourg
à l'Empire. Le duc de Lorraine rentra dans son duché, occupé
par les garnisons françaises depuis la guerre de Trente ans. (H.
Monin). |
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