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Léon XIII

Léon XIII , Joachim Vincent Pecci, est le 263e, pape. Il a été élu le 20 février 1878 et est mort le 20 juillet 1903. Il était né le 2 mars 1810 à Carpinetto, diocèse d'Anagni, d'une famille à laquelle on a fait, après son élévation, une généalogie remontant au delà du VIIIe siècle (Fiumi et Lisini, Genealogia dei conti Pesci). Il a reçu toute son éducation chez les Jésuites : élève de leur collège de Viterbe, dès l'âge de huit ans, puis (1824) du Collège Romain, que Léon XII venait de leur rendre. Il y eut des succès dans toutes les parties de leur enseignement : versification, chimie et physique, philosophie et théologie. Malgré sa jeunesse, on l'avait chargé de donner des répétitions de philosophie au collège Germanique. En 1831, il fut reçu docteur en théologie. Il entra alors à l'Académie des nobles ecclésiastiques, où les enfants des familles patriciennes sont préparés aux diverses carrières de la prélature, suivit les cours de l'université de Rome et devint docteur utriusque juris. Le 16 mars 1837, Grégoire XVI le nomma prélat de sa Maison et référendaire à la Signature. Quelque temps après, il fut envoyé comme délégat à Bénévent, où il réussit à réprimer le brigandage. Ces premiers succès le firent désigner pour le poste de gouverneur de Pérouse. Il y fit pareillement preuve d'énergie, de justice et d'habileté. Le 27 janvier 1843, il fut préconisé archevêque de Damiette in partibus, puis député comme nonce à Bruxelles. Au bout de trois ans, le climat et le travail avaient tellement altéré sa santé qu'il dut demander son rappel. Il avait si bien gagné l'estime de Léopold Ier que ce roi sollicita pour lui le chapeau de cardinal. Dans un consistoire du 19 janvier 1846, il fut nommé archevêque-évêque de Pérouse et créé cardinal (réservé in petto).

 Il a administré ce diocèse pendant trente-deux ans, au milieu de difficultés qui furent gravement augmentées par l'annexion du territoire au royaume d'Italie. Lorsque Victor-Emmanuel alla à Pérouse (janvier 1869), l'évêque refusa de se joindre aux autorités civiles et militaires pour présenter ses hommages; précédemment (21 juin 1861), il avait écrit au roi pour protester contre les ordres de son gouvernement. Dans l'ordre ecclésiastique, il exerçait ses fonctions épiscopales avec un zèle, une fermeté et une sagesse qui semblent n'avoir jamais été contestés : multipliant et renforçant les oeuvres de charité et d'édification, veillant à le discipline et l'instruction de son clergé, révisant pour son séminaire les programmes classiques. Il aimait à présider l'Académie de Saint-Thomas-d'Aquin, qu'il avait fondée en 1859, pour dresser ses clercs aux exercices scolatiques. 

Ce fut à Pérouse qu'il composa ses mandements sur l'Eglise et la civilisation. Au concile du Vatican, il vota l'infaillibilité, mais sans se faire remarquer par son zèle ou son exagération. Le 21 septembre 1877, il fut nommé camerlingue de l'Eglise romaine, office qui l'attachait à la Curie et qui représente la première dignité du Sacré-Collège pendant la vacance du Saint-Siège. Après la mort de Pie IX, il fut élu pape, au troisième tour de scrutin, et il adopta le nom de Léon, en souvenir de Léon XII, pour lequel il a toujours professé une grande vénération. Pour éviter des manifestations compromettantes, il s'abstint de donner, de la loge extérieure de Saint-Pierre, la bénédiction urbi et orbi.

Dans l'encyclique Aeterni Patris (4 août 1879), Léon XIII a invité les évêques à restaurer dans leurs diocèses l'étude de saint Thomas d'Aquin, et plusieurs fois, dans ses brefs et dans ses discours, il a renouvelé cette recommandation. Reprenant ce qu'il avait commencé à Pérouse, il a fondé l'Académie romaine de Saint-Thomas d'Aquin, et il a consacré une somme importante à la réimpression intégrale des oeuvres de ce docteur, chez lequel il admire l'exposition rationnelle de la doctrine catholique et aussi, écrit-il, « des doctrines politiques qui assureraient le salut de la société, si on voulait les suivre ». 

Convaincu que la raison et la foi, la science et la révélation peuvent s'accorder, il s'est appliqué à demander aux études humaines, dirigées par l'Eglise, tous les secours qu'elles peuvent prêter à la religion. C'est dans ce but qu'il a établi plusieurs institutions où se donne un haut enseignement, et qu'il a modifié la Congrégation des études, pour en faire la directrice de l'instruction catholique dans tous les pays. D'autre part, afin d'utiliser tous les instruments et toutes les armes que son époque pouvait fournir, il recherche et accueille, stimule, conseille et encourage tous les littérateurs et tous les journalistes, même les reporters, disposés à servir l'Eglise romaine.

Les maximes de ce pape sur le droit public sont systématiquement exposées dans l'encyclique Immortelle Dei (1er novembre 1885) : toute puissance vient de Dieu. La souveraineté n'est pas nécessairement liée à une forme politique; elle peut fort bien  s'adapter à celle-ci ou à celle-là, pourvu qu'elle soit, en fait, apte à l'utilité commune. Mais, quelle que soit la forme du gouvernement, tous les chefs d'Etat doivent absolument avoir les yeux fixés sur Dieu, et mettre au nombre de leurs principaux devoirs l'obligation de favoriser la religion, de la protéger de leur bienveillance, de la couvrir de l'autorité tutélaire des lois, et de ne rien statuer qui soit contraire à son intégrité. La seule religion vraie, c'est celle de l'Eglise catholique, parfaite en soi, ne relevant que d'elle-même, et dont une disposition particulière de la Providence a fortifié l'autorité par un principat civil, comme meilleure sauvegarde de son indépendance. Dans les choses humaines, tout ce qui est sacré à un titre quelconque, tout ce qui touche au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par nature, soit par son but, est du ressort de l'autorité de l'Eglise. Aux temps où le sacerdoce et l'Empire étaient liés par une heureuse concorde et par l'amical échange des bons offices, la société a donné des fruits supérieurs à toute attente. C'est la Réforme qui, par ses doctrines subversives, a anéanti cette concorde et ses bienfaits. La liberté de penser et de publier ses pensées, soustraite à toute règle, est la source de beaucoup de maux. Exclure l'Eglise de la vie publique, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la société domestique, est une pernicieuse erreur. L'Eglise juge qu'il n'est pas permis de mettre les divers cultes sur le même pied légal que la vraie religion; néanmoins, elle ne condamne pas pour cela les chefs d'Etat qui, en vue d'un but à atteindre, tolèrent dans la pratique que ces divers cultes aient chacun leur place dans l'Etat. Contre la séparation de l'Eglise et de l'Etat, Léon XIII reproduit et s'approprie la réprobation prononcée par Grégoire XVI, dans l'encyclique Mirari vos. A l'égard de ce qu'on appelle les libertés modernes, tous les catholiques doivent s'en tenir, avec une adhésion inébranlable, à tout ce que les pontifes romains ont enseigné ou enseigneront, et toutes les fois que les circonstances l'exigeront, en faire profession publique. Ils doivent, en outre, s'efforcer de s'emparer des fonctions publiques pour faire prévaloir ces doctrines. 

Reprenant quelques-unes de ces maximes, l'encyclique Libertas (20 juin 1888) condamne spécialement la liberté des cultes, la liberté d'exprimer sa pensée par la parole ou par la presse, la liberté d'enseigner. Néanmoins, dans son appréciation, l'Eglise dit-elle tenir compte du poids accablant de l'infirmité humaine, et elle n'ignore pas le mouvement qui, à notre époque, entraîne les esprits et les choses. Par ces motifs, tout en n'accordant de droits qu'à ce qui est vrai et honnête, elle ne s'oppose pas cependant à la tolérance dont la puissance publique croit pouvoir user à l'égard de certaines choses contraires à la vérité et à la justice, en vue d'un mal plus grand à éviter ou d'un bien plus grand à obtenir ou à conserver.

Conformément à la tradition pontificale, Léon XIII attribue à des desseins insensés ou pervers et à des machinations criminelles toute opposition à l'Eglise romaine. Dans l'encyclique Humanum genus (10 avril 1884), il répartit tout le genre humain entre le royaume de Dieu et le royaume de Satan, et il déclare qu'à son époque les fauteurs du mal paraissent s'être coalisés dans un immense effort, à l'aide de la société des Francs-Maçons, pour ruiner l'Eglise et dépouiller les nations chrétiennes des bienfaits dont elles sont redevables à Jésus-Christ. En conséquence, il renouvelle et confirme toutes les sentences prononcées par ses prédécesseurs, pour détourner les hommes de s'affilier à cette société ou pour les déterminer à en sortir, et il conjure tous les évêques d'unir leurs efforts aux siens pour faire disparaître l'impure contagion du poison qui circule dans les veines de la société et l'infecte tout entière. En même temps, il leur recommande la société de Saint-Vincent-de-Paul. Cette encyclique fut suivie d'une instruction de la Sacrée Congrégation, du Saint-Office, adressée à tous les évêques du monde catholique (10 mai 1884). Elle indique les moyens de désigner les sectes pernicieuses frappées de censures, et elle propose la formation d'associations de tous genres, mais toutes placées sous le patronage d'un saint et la direction des pasteurs, pour grouper autour de l'Eglise les jeunes gens, les ouvriers, les pères et les mères de famille, même les hommes lettrés, au moyen d'académies.

Dans ses mandements épiscopaux publiés à Pérouse, Léon XIII avait dénoncé les conséquences funestes qui devaient, suivant lui, résulter pour l'Eglise et pour la civilisation de la suppression du pouvoir temporel. Devenu pape, il a constamment revendiqué, dans son encyclique Inscrutabili, dans ses discours au Sacré-Collège, dans ses allocutions aux pèlerins, et toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, le principat civil qu'il considère comme une garantie providentielle de l'indépendance de la papauté, et le domaine de Saint-Pierre détenu par le roi d'Italie. Une lettre expédiée aux nonces par le cardinal Jacobini (30 avril 1844) déclare que le pape n'admettra aucune transaction, aucun modus vivendi contraire à sa souveraineté, et qu'en toute occasion il maintiendra comme sacrés les intérêts de l'Eglise et comme imprescriptibles les privilèges du Saint-siège indignement violés. Mais en même temps que de toute concession sur ce point, il s'abstient de toute provocation. Il subit le placet et l'exequatur, subis d'ailleurs par Pie IX, avant lui.

Lorsqu'on discutait en France la loi qui rétablit le divorce, Léon XIII écrivit au président de la République (12 juin 1883) pour lui représenter les périls dont ce rétablissement menaçait le pays. Après que la loi eut été promulguée (29 juillet 1884), une note très ferme fut remise, par ordre du pape, à l'ambassadeur français près le Vatican. Elle rappelait l'encyclique Arcanum et la lettre qui vient d'être mentionnée, et déclarait que le rétablissement du divorce non seulement offensait la conscience religieuse de la nation, mais introduisait entre les devoirs du chrétien et ceux du citoyen une contradiction monstrueuse, accompagnée d'une violation manifeste du libre exercice de la religion catholique, accordé par la loi et sanctionné par le Concordat. Dans une lettre adressée à tous les évêques de France (25 juin 1885) la Sacrée Congrégation de l'Inquisition Romaine et Universelle interdit aux avocats et aux magistrats de jamais émettre, ni plaider pour faire émettre, ni provoquer aucun jugement répugnant au droit divin ou ecclésiastique. Le 27 mai 1886, un décret de la même congrégation défendit aux maires de remarier les époux divorcés, et aux officiers de l'état civil de publier et de transcrire sur les registres les jugements rendus. Ces prohibitions n'ayant eu pour effet que de déterminer trois ou quatre démissions, le pape put constater l'impuissance des armes de l'Eglise contre les lois séculières. Ordinairement, il évitait les protestations et les injonctions positives qui rendraient manifeste cette impuissance. Il se contentait de montrer qu'il n'approuvait pas, qu'il ne consentait pas, et se réservait ou paraissait se réserver le bénéfice du temps; parfois même, il intervenait pour empêcher les évêques et les fidèles de se livrer à des manifestations et à des résistances qui pourraient offenser les gouvernements et surexciter les passions hostiles.

On dit que le lendemain de la publication de l'encyclique Inscrutabili, Léon XIII approuva un visiteur qui, le comparant à son prédécesseur, disait : 

« Pie IX reprochait aux puissances de ne pas venir au secours du Saint-siège; Votre Sainteté leur reproche de ne pas appeler le Saint-siège à leur secours. » 
La préoccupation dominante de son pontificat semble être d'établir l'accord entre le Saint-siège et les puissances. Il ne néglige aucune occasion de leur montrer qu'il peut leur être utile. Une encyclique du 28 décembre 1878 fit appel à toutes les forces morales de la catholicité contre la propagande des idées subversives. Léon XIII intervint en Allemagne pour modérer l'opposition des catholiques et faire voter le septennat; en Irlande, pour comprimer les agitations et les agressions des partisans de l'indépendance; en France, pour désarmer les partis monarchiques. Son bref du 9 février 1892 recommande au clergé le respect du gouvernement : il déclare que la forme des gouvernements résulte de l'ensemble des circonstances historiques ou nationales. Chacun doit respecter ces gouvernements et s'abstenir de rien tenter pour les renverser ou pour en changer la forme. Malgré la persévérance et l'incontestable habileté de sa diplomatie, le pape, lorsqu'il a obtenu quelque chose des gouvernements, n'en a reçu qu'une faible part de ce qu'il devait espérer. Parfois même, ses mesures ont suscité entre les puissances des méfiances et des conflits embarrassants pour le Saint-siège. Parmi les peuples, il est peu probable que son entreprise ait ramené au catholicisme beaucoup de ceux qui lui étaient hostiles ou indifférents; elle alarma ceux qui, sans être ennemis de la religion, réprouvaient toute immixtion de l'Eglise dans la politique. Elle troubla et divisa les anciens partis, qui formaient la clientèle la plus fidèle de la papauté, mais qui, en servant l'Eglise, étaient accoutumés à se servir d'elle. Il en est résulté une diminution de ferveur qui s'est traduite par la diminution du denier de Saint-Pierre; même des résistances catégoriques, notamment en Allemagne et en France. Une assemblée de la droite catholique, réunie le 15 mars 1899, reconnut la nécessité politique qui impose au Saint-siège l'acceptation de tous les gouvernements qui se succèdent en France; mais elle lui contesta le droit d'exiger des partisans des anciens régimes l'oubli de leur fidélité et la renonciation à leurs espérances. Des effets analogues ont été produits dans les mêmes milieux par la tentative d'instituer une sorte de socialisme chrétien.

 A la fin de son pontificat, Léon XIII a essaye de couronner son oeuvre, en réunissant à l'Eglise romaine toutes les Eglises chrétiennes qui en sont séparées. Mais aux difficultés qui ont résisté précédemment è tous les efforts de ce genre ont été ajoutés, cette fois, les obstacles vraisemblablement insurmontables qui résultent des décisions du premier concile du Vatican. (E.-H. V.).

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