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Leibniz
montre ce rare exemple d'un génie dont la vocation pour les mathématiques
ne s'est révélée qu'assez tard et qui a fait néanmoins
dans ce domaine des découvertes capitales, tout en étant
loin de s'y adonner complètement. Si dès l'âge de vingt
ans, il avait écrit une dissertation, De Arte cornbinatoria
(intéressante, mais contenant diverses erreurs), si cinq ans après
il commençait à exposer ses idées sur le mouvement
et entrait, à cette occasion, en relations avec Oldenbourg
à Londres,
avec Honoré Fabry à Rome,
il savait en réalité encore assez peu de mathématiques
quand il vint à Paris,
en 1672, et y refit son éducation (il dit lui-même qu'alors
Descartes
lui paraissait obscur). Sa principale préoccupation paraît
avoir été de bonne heure (en dehors de la construction d'une
machine à calculer) la combinaison de nouveaux algorithmes
pour faciliter la langue des calculs, peut-être pour constituer la
science universelle qu'il rêvait dès 1663. Si c'est précisément
dans cet ordre d'idées qu'il créa l'algorithme du calcul
différentiel et du calcul intégral,
il fit plusieurs essais semblables qui n'aboutirent pas.
Ainsi le t. V de l'édition de ses
oeuvres mathématiques par Gerhardt contient (pp. 141-171) une Characteristica
geometrica, qui a pour but l'exposition d'un système de notations
destiné à faciliter les raisonnements
en géométrie. Leibniz le communiqua
en 1679 à Huygens; mais, découragé
par l'avis peu favorable de ce dernier, ne le publia pas. Le premier résultat
important qu'il obtint fut le développement de
(Pi), suivant la série déjà trouvée par Gregory,
mais non publiée. Il y arriva dès 1674, rédigea un
traité qui fut prêt pour l'impression en 1676, mais que ses
autres découvertes lui firent négliger, et il ne reprit l'exposition
de ses travaux sur les séries qu'en 1682, dans les Acta eruditorum
de Leipzig.
Dans son traité primitif, il avait déjà fait la première
application connue des indices; en 1693, il enseigne au marquis de L'Hôpital
l'emploi de deux indices et en montre l'utilité pour les éliminations
au moyen d'un algorithme qui se rapproche singulièrement de celui
des déterminants.
L'invention des signes du calcul
différentiel et intégral
est des mois d'octobre et novembre 1675 (les papiers de Leibniz, publiés
par Gerhardt, sont heureusement datés); la première est celle
du signe , qu'il employa quelque
temps sans indiquer la différentielle;
il désigna d'abord celle-ci par x/d, au lieu de la notation
dx,
qu'il finit par adopter. Il appliquait les signes pour retrouver les résultats
déjà obtenus on exposés par Cavalieri,
Grégoire de Saint-Vincent, Pascal, qu'il
raconte lui-même avoir été ses maîtres par leurs
livres, tandis qu'il ne fait aucune mention des Lectiones de Barrow,
où l'on a voulu retrouver les sources de ses idées. En 1676,
le 24 juillet, Oldenbourg, interrogé
par lui sur les développements de sin x et arcsin x,
qu'il avait su avoir été obtenus en Angleterre ,
lui apprend que ces résultats sont dus à Gregory;
que, d'autre part, Newton lui a communiqué,
en 1672, une méthode générale des tangentes
et que cette méthode rentre dans une autre
s'étendant aux quadratures, etc.
Newton envoyait en même temps à
Leibniz
sa série du binôme, divers autres
développements, mais sans preuves et rien de plus. En répondant,
Leibniz laissa entendre qu'il était lui-même en possession
du moyen de résoudre le problème inverse des tangentes. Il
fit vers la même époque un court voyage à Londres
(le second), où Collins lui communiqua
le traité manuscrit de Newton, De Resolutione
aequationum affectarum. Enfin le 24 octobre 1676, Newton écrivit
à Leibniz une seconde lettre, où il développa son
invention du binôme, et, pour s'assurer la priorité de son
calcul des fluxions, inséra un anagramme, qui n'aurait certainement
renseigné en rien Leibniz, s'il avait pu le déchiffrer. Le
savant allemand répondit aussitôt après la réception
de la lettre par une claire exposition de sa méthode des tangentes
avec l'algorithme différentiel, montra comment il pouvait ainsi
traiter le problème inverse (intégral) et exprima la conjecture
que la méthode de Newton ne devait différer de la sienne.
Newton, qui ne voulait pas publier sa méthode, encore trop imparfaite
à ses yeux, ne répondit rien. Leibniz, de son côté,
attendit jusqu'en 1682 pour faire connaître dans les Acta Eruditorum
qu'il possédait une méthode particulière pour les
problèmes de maximis et minimis, et en 1684 pour exposer
dans le même recueil cette Nova Methodus.
Dès 1685, Craig
vulgarisa en Angleterre
la découverte de Leibniz, qui s'était ainsi assuré
la priorité de la publication, tandis que celle de l'invention d'une
nouvelle méthode est due sans conteste à Newton,
qui ne fit connaître qu'en 1686, dans son immortel livre des Principes,
les fondements du calcul des fluxions et encore ne les exposa que synthétiquement
(la première exposition réelle du calcul des fluxions fut
donnée par Wallis en 1693, dans son Algèbre,
d'après des lettres de Newton). La même année (1686),
Leibniz développait ses découvertes dans deux nouveaux Mémoires
des Acta Eruditorum; le second, De Geometria recondita, est
de beaucoup le plus important, surtout au point de vue du calcul
intégral. Newton, dans un scholie de la première édition
des Principes, avait reconnu l'indépendance de l'invention
de Leibniz tout en réservant ses propres droits. Dans la seconde
édition (1743), ce scholie subit une légère modification,
destinée à bien marquer la différence des deux méthodes.
Dans la troisième (1726), il est remplacé par un autre, où
il n'est plus parlé de Leibniz et où Newton attribue à
ses communications à Collins (dont Leibniz
avait pu avoir connaissance) une importance qu'elles étaient loin
d'avoir.
Pendant ce temps, Leibniz
se créait une école; les Bernoulli,
L'Hôpital
en France
apprenaient à se servir de sa méthode, et surtout les premiers
rivalisaient bientôt avec le maître; mais ce dernier continuait
à produire de brillantes applications de ses procédés,
à la solution du problème des courbes isochrones (1689),
à la conception des coordonnées curvilignes et des enveloppes,
à la voûte quarrable de Viviani
(1692), à l'emploi des séries pour l'intégration des
équations
différentielles, à la tractrice (1693), à la brachistochrone
(1697), etc. Cependant, ses relations avec les savants anglais se refroidissaient;
le rôle politique important de Leibniz et son action jusqu'en Angleterre ,
dans le sens whig, en faveur de la ligne hanovrienne, déplaisaient
aux torys et à Newton comme tel.
Dès 1699, un esprit inquiet, Fatio
de Duillier, se mettait à contester les droits de Leibniz à
son invention. Cette attaque n'aurait probablement pas en de suite, si
le savant allemand avait pu venir s'entendre franchement à Londres
avec son rival de gloire. En tout cas, la querelle n'éclata qu'en
1704, à la suite d'un compte rendu dans les Acta Eruditorum
de la dissertation de Newton sur les quadratures.
Outré d'une violente attaque de Keill dans
les Philosophical Transactions ,
Leibniz soumit la question à la Société
royale de Londres. Une commission, nommée pour l'examiner, conclut,
sur le rapport de Halley, à la publication
d'une série de lettres de Newton, Barrow,
Gregory,
Leibniz, etc. C'est le Commercium epistolicum
de 1712 (réédité en 1722, puis en 1856 par Biot
et Lefort) qui est une oeuvre de parti et dont Leibniz se plaignit hautement;
mais sa mort l'empêcha de présenter sa défense, et
nombre d'assertions erronées ont, à la suite, eu cours sur
l'histoire de la découverte
des nouveaux calculs jusqu'à
ce que la connaissance des originaux tronqués dans la première
édition du Commercium, modifiés dans la seconde, et
la publication des papiers de Leibniz aient permis, au XIXe
siècle, de rétablir la vérité. On ne peut que
déplorer que Newton, sans se montrer, ait permis et même guidé
contre son rival des attaques dont il connaissait pertinemment la fausseté;
on doit peut-être regretter encore plus que Leibniz qui, de fait,
avait le beau rôle, ait essayé, dans diverses de ses lettres,
de pallier certains détails qu'il pouvait hautement avouer.
(P. Tannery). |
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