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Le voyage des géomètres
en Amérique du Sud
La Harpe, 1820  

Retour de La Condamine par le fleuve des Amazones
Présentation
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Les géomètres au Pérou
Rendez-vous à Quito
Le pays des volcans
La jungle des triangles
La seconde base
La fin des opérations
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La descente de l'Amazone
Une envie d'Amazonie
Au pays des Jivaros
En terre Omagua
Au Brésil
La fin des moustiques
Au pays des Jivaros

La Harpe
1820.
[La Condamine] partit de Tarqui, à cinq lieues au sud de Cuença, le 11 mai 1743. Dans son voyage de Lima, en 1737, il avait suivi le chemin ordinaire de Cuenca à Luxa. Cette fois il en prit un détourné, qui passe par Zaruma, pour le seul avantage de pouvoir placer ce lieu sur sa carte. Il courut quelque risque en passant à gué la grande rivière de los Jubones, fort grosse alors, et toujours extrêmement rapide.

D'une montagne où l'académicien passa sur sa route, on voit le port de Tumbez. C'est proprement de ce point qu'il commençait à s'éloigner de la mer du Sud pour traverser tout le continent. Zaruma, situé par 3° 40' de latitude australe, donne son nom à une petite province, à l'occident de celle de Loxa. Les mines de ce canton, autrefois célèbres, sont aujourd'hui presque abandonnées. La hauteur du baromètre à Zaruma se trouva de 24 pouces 2 lignes. On sait que cette hauteur ne varie pas dans la zone torride comme dans nos climats. Les académiciens avaient éprouvé à Quito, pendant des années entières, que sa plus grande différence ne passe guère une ligne et demie. Godin remarqua le premier que ses variations, qui sont à peu près d'une ligne en vingt-quatre heures, ont des alternatives assez régulières; ce qui, étant une fois connu, fait juger de la hauteur moyenne du mercure par une seule expérience. Toutes celles qu'on avait faites sur les côtes de la mer du Sud, et celles que La Condamine avait répétées dans son voyage de Lima, lui avaient appris que cette hauteur moyenne, au niveau de la mer était de vingt-huit pouces; d'où il crut pouvoir conclure que le terrain de Zaruma était élevé d'environ 200 toises, ce qui n'est pas la moitié de l'élévation de celui de Quito.

On rencontre sur cette route plusieurs de ces ponts d'écorce d'arbres et de lianes dont on verra différentes descriptions. Loxa est moins élevé que Quito d'environ 350 toises, et la chaleur y est sensiblement plus grande; mais, quoique les montagnes du voisinage ne soient que des collines en comparaison de celles de Quito, elles ne laissent pas de servir de partage aux eaux de la province; et le même coteau, appelé Caxanuma, où croît le meilleur quinquina, à deux lieues au sud de Loxa, donne naissance à des rivières qui prennent un cours opposé, les unes à l'occident,, pour se rendre dans le grand Océan, les autres à l'orient, qui grossissent le Maragnon.

L'académicien passa le 3 de juin sur une de ces montagnes pour y recueillir du plant de l'arbre de quinquina; mais, avec le secours de deux Indiens qu'il avait pris pour guides, il n'en put rassembler dans toute, sa journée que huit à neuf jeunes plantes, qui purent être transportées en Europe. Il les fit mettre, avec de la terre prise au même lieu, dans une caisse qu'il fit porter avec précaution sur les épaules d'un homme jusqu'à son embarquement.

De Loxa à Jaen, on traverse les derniers coteaux de la cordillère. Dans toute cette route, on marche presque sans cesse par des bois où il pleut chaque année pendant onze mois, et quelquefois l'année entière. Il n'est pas possible d'y rien sécher. Les paniers couverts de peau de boeufs, qui sont les coffres du pays, se pourissent et rendent une odeur insupportable. La Condamine passa par deux villes qui n'en ont plus que le nom, Loyola et Valladolid; l'une et l'autre opulentes et peuplées d'Espagnols il y a moins d'un siècle, mais aujourd'hui réduites à deux petits hameaux d'Indiens ou de métis, et transférées de leur première situation. Jaen même, qui conserve encore le titre de ville, et qui devrait être la résidence du gouverneur, n'est plus aujourd'hui qu'un village sale et humide, quoique sur une hauteur, et renommé seulement par un insecte dégoûtant, nommé garrapata, dont on y est dévoré. La même décadence est arrivée à la plupart des villes du Pérou, éloignées de la mer, et fort détournées du grand chemin de Carthagène à Lima, Cette route offre quantité de rivières qu'on passe les unes à gué, les autres sur des ponts, et d'autres sur des radeaux construits, dans le lieu même, d'un poids fort léger, dont la nature a pourvu toutes les forêts. Les rivières réunies en forment une grande et très rapide, nommée Chinchipé, plus large que la Seine à Paris. On la descend en radeau pendant cinq lieues, jusqu'à Tomépenda, village américain dans une situation agréable, à la jonction des trois rivières. Le Maragnon qui est celle du milieu, reçoit du côté du sud la rivière de Chachapoyas , et celle de Chinchipé du côté de l'ouest, à 5° 30' de latitude australe. Depuis ce point, le Maragnon, malgré ses détours, va toujours en se rapprochant peu à peu de la ligne équinoxiale jusqu'à son embouchure. Au-dessous du même point, le fleuve se rétrécit et s'ouvre un passage entre deux montagnes, où la violence de son courant, les rochers qui le barrent, et plusieurs sauts le rendent impraticable. Ce qu'on appelle le port de Jaen, c'est-à-dire le lieu où l'on s'embarque, est à quatre journées de Jaen, sur la petite rivière de Chuchunga, par laquelle on descend dans le Maragnon au-dessous des cataractes.

Un exprès que La Condamine avait dépêché de Tomépenda, avec des ordres du gouverneur de Jaen à son lieutenant de San Iago, pour faire tenir prêt un canot au port, avait franchi tous ces obstacles sur un radeau composé de deux ou trois pièces de bois. De Jaen au port, on traverse le Maragnon, et où se trouve plusieurs fois sur ses bords. Dans cet intervalle, il reçoit du côté du nord plusieurs torrent qui, pendant les grandes pluies, charrient un sable mêlé de paillettes et de grains d'or, et les deux cotés du fleuve sont couverts de cacao, qui n'est pas moins bon que celui qu'on cultive, mais dont les Américains du pays ne font pas plus de cas que de l'or, qu'ils ne ramassent que lorsqu'on les presse de payer leur tribut.

Le quatrième jour, après être parti de Jaen, La Condamine traversa vingt-une fois à gué le torrent de Chuchunga, et la vingt-deuxième fois en bateau. Les mules, en approchant du gîte, se jetèrent à la nage toutes chargées, et l'académicien eut le chagrin de voir ses papiers, ses livres et ses instruments mouillés. C'était le quatrième accident de cette espèce qu'il avait essuyé depuis qu'il voyageait dans les montagnes : 

"Mes naufrages, dit-il, ne cessèrent qu'à mon débarquement."

Arrivée à Chuchunga.
Le port de Jaen, qui se nomme Chuchunga, est un hameau de dix familles indiennes, gouvernées par un cacique. La Condamine avait été obligé de se défaire de deux jeunes métis qui, auraient pu lui servir d'interprètes. La nécessité lui fit trouver le moyen, d'y suppléer: Il savait à peu près autant de mots de la langue des Incas, que parlaient ces Indiens que ceux-ci en savaient de la langue espagnole. Ne trouvant à Chuchunga que de très petits canots, et celui qu'il attendait de San Iago ne pouvant arriver de quinze jours, il engagea le cacique à faire construire une balze assez grande pour le porter avec son bagage. Ce travail lui donna le temps de faire sécher ses papiers et ses livres. Il fait une peinture charmante des huit jours qu'il passa dans le hameau de Cuchunga : 
"Je n'avais, dit-il, ni voleurs, ni curieux à craindre : j'étais au milieu des sauvages. Je me délassais parmi eux d'avoir vécu avec des hommes; et, si j'ose le dire, je n'en regrettais pas le commerce. Après plusieurs années passées dans une agitation continuelle, je jouissais pour la première fois d'une douce tranquillité. Le souvenir de mes fatigues, de mes peines et de mes périls passés, me paraissait un songe. Le silence qui régnait dans cette solitude me la rendait plus aimable : il me semblait que j'y respirais plus librement. La chaleur du climat était tempérée par la fraîcheur des eaux d'une rivière à peine sortie de sa source, et par l'épaisseur du bois qui en ombrageait les bords. Un nombre prodigieux de plantes singulières et de fleurs inconnues m'offrait un spectacle nouveau et varié. Dans les intervalles de mon travail, je partageais les plaisirs innocents de mes Indiens; je me baignais avec eux, j'admirais leur industrie à la chasse et à la pêche. Ils m'offraient l'élite de leur poisson et de leur gibier; tous étaient à mes ordres : le cacique qui les commandait était le plus empressé à me servir. J'étais éclairé avec des bois de senteur et des racines odoriférantes. Le sable sur lequel je marchais était mêlé d'or. On vint me dire que mon radeau était prêt, et j'oubliai toutes ces délices."
Nouveau départ.
Le 4 juillet, après midi, il s'embarqua dans un petit canot de deux rameurs, précédé de la balle, sous l'escorte de tous les Indiens du hameau qui étaient dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour la conduire de la main, et la retenir contre la violence du courant entre les rochers et dans les petits sauts. Le jour suivant, il déboucha dans le Maragnon, à quatre lieues vers le nord, du lieu de l'embarquement; c'est là que ce fleuve commence à être navigable. Le radeau, qui avait été proportionné au lit de la petite rivière, demandait d'être agrandi et fortifié, on s'aperçut le matin que le fleuve était haussé de dix pieds. L'académicien, retenu, par l'avis de ses guides, eut le temps de se livrer à ses observations : il mesura géométriquement la largeur du Maragnon, qui se trouva de 135 toises, quoique déjà diminué de 15 à 20. Plusieurs rivières que ce fleuve reçoit au-dessus de Jaen sont plus larges : ce qui devait faire juger qu'il était d'une grande profondeur. En effet, un cordeau de 28 brasses ne rencontra le fond qu'au tiers de sa largeur. Il fut impossible de sonder au milieu du lit, où la vitesse d'un canot abandonné au courant était d'une toise et un quart par seconde. Le baromètre, plus haut qu'au port de plus de quatre lignes, fit voir à l'académicien que le niveau de l'eau avait baissé d'environ 50 toises depuis Chuchunga, d'où il n'avait mis que huit heures à descendre.

Dans les remous du détroit de Cumbinama.
Le 8, continuant sa route, il passa le détroit de Cumbinama, dangereux par les pierres dont il est rempli : sa largeur n'est que d'environ 20 toises. Celui d'Escurrebragas, qu'on rencontra le lendemain, est d'une autre espèce. Le fleuve, arrêté par une côte de roche fort escarpée, qu'il heurte perpendiculairement, se tourne tout d'un coup en faisant un angle droit avec sa première direction. Le choc des eaux, ajouté à toute la vitesse acquise par son rétrécissement, a creusé dans le roc une anse profonde où les eaux du bord du fleuve, écartées par, la rapidité de celles du milieu, sont retenues comme dans une prison. Le radeau sur lequel La Condamine était alors, poussé dans cet enfoncement par le fil du courant, n'y fit que tournoyer pendant plus d'une heure. A la vérité, les eaux, en circulant, le ramenaient vers le milieu du lit du fleuve, où la rencontre du grand courant formait des vagues capables, de submerger la balse si sa grandeur et sa solidité ne l'eussent bien défendue. Mais la violence du courant le repoussait toujours dans le fond de l'anse, et l'académicien n'en serait jamais sorti sans l'adresse de quatre Indiens qu'il avait eu la précaution de garder avec un petit canot. Ces quatre hommes, ayant suivi la rive terre à terre, et fait le tour de l'anse, gravirent sur le rocher, d'où ils lui jetèrent, non sans peine des lianes, qui sont les cordes du pays, avec lesquelles ils remorquèrent le radeau jusqu'au fil du courant. Le même jour, on passa un troisième détroit nommé Guaracayo, où le lit du fleuve, resserré entre deux grand rochers, n'a pas 30 toi ses de large; mais ce passage n'est périlleux que dans les grandes crues d'eau. Ce fut le soir du même jour que l'académicien rencontra le grand canot qu'on lui envoyait de San Iago, et qui aurait eu besoin encore de six jours pour remonter jusqu'au lieu d'où le radeau était descendu en dix heures.

Les Jivaros de San Iago.
La Condamine arriva le 10 à San lago de las Montañas, hameau situé à l'embouchure de la rivière du même nom, et formé des débris d'une ville qui avait donné le sien à la rivière. Ses bords sont habités par une nation nommé les Xibaros (= Jivaros), autrefois chrétiens, et révoltés depuis un siècle contre les Espagnols pour se soustraire au travail des mines d'or du pays : Ils vivent indépendants dans des bois inaccessibles, d'où ils empêchent la navigation de la rivière, par laquelle on pourrait descendre en moins de huit jours des environs de Loxa et de Cuenca. La crainte qu'ils inspirent a fait changer deux fois de demeure aux habitants de San Iago, et leur avait fait prendre depuis quarante ans le parti de descendre jusqu'à l'embouchure de la rivière dans le Maragnon. Au-dessous de San Iago, on trouve Borja, ville à peu près semblable aux précédentes, quoique capitale du gouvernement de Maynas qui comprend toutes les missions espagnoles des bords du fleuve. Elle n'est séparée de San Iago que par le fameux Pongo de Manseriché. Pongo, anciennement Punca, dans la langue du Pérou, signifie Porte. On donne ce nom en cette langue à tous les passages étroits, mais celui-ci le poreé par excellence. C'est un chemin que le Maragnon, tournant à l'est après un cours de plus de deux cents lieues au nord, s'ouvre au milieu des montagnes de la cordillère, en se creusant un lit entre deux murailles parallèles de rochers coupés à pic. Il n'y a guère plus d'un siècle que quelques soldats espagnols de San lago découvrirent ce passage, et se hasardèrent à le franchir. Deux missionnaires jésuites de la province de Quito les suivirent de près, et fondèrent, en 1639, la mission de Maynas, qui s'étend fort loin en descendant le fleuve. En arrivant à San Iago, l'académicien se flattait d'être à Borja le même jour, et n'avait besoin en effet que d'une heure pour s'y rendre; mais, malgré ses exprès réitérés, et des recommandations auxquelles on n'avait jamais beaucoup d'égard, le bois du grand radeau sur lequel il devait passer le Pougo n'était pas encore coupé. Il se contenta de faire fortifier le sien par une nouvelle enceinte dont il le fit encadrer pour recevoir le premier effort des chocs qui sont inévitables dans les détours faute de gouvernail, dont les Indiens ne font point usage pour les radeaux. Ils n'ont aussi, pour gouverner leurs canots, que la même pagaie qui leur sert d'aviron.

Quitter San Iago.
A San Iago, La Condamine ne put vaincre la résistance de ses mariniers; qui ne trouvaient pas la rivière assez basse encore pour risquer le passage. Tout ce qu'il put obtenir d'eux fut de la traverser, et d'aller attendre le moment favorable dans une petite anse voisine de l'entrée du Pongo, où le courant est d'une si furieuse violence, que, sans aucun saut réel, les eaux semblent se précipiter, et leur choc contre les rochers cause un bruit effroyable. Les quatre Indiens du port de Jaen, moins curieux que le voyageur français de voir de près le Pongo, avaient déjà pris le devant par terre; par un chemin de pied, ou plutôt par un escalier taillé dans le roc, pour aller l'attendre à Borja. Il demeura, comme la nuit précédente, seul avec un nègre sur son radeau; mais une aventure fort extraordinaire lui fit regarder comme un bonheur de n'avoir pas voulu l'abandonner. Le fleuve, dont la hauteur diminua de vingt-cinq pieds en trente-six heures, continuait de décroître. Au milieu de la nuit, l'éclat d'une très grosse branche d'un arbre caché sous l'eau s'était engagé, entre les pièces du radeau, où elle pénétrait de plus en plus à mesure qu'il baissait avec le niveau de l'eau; l'académicien se vit menacé de demeurer accroché et supendu en l'air avec le radeau, et le moindre accident qui, lui pouvait arriver était de perdre ses papiers; fruit d'un travail de huit ans; enfin il trouva le moyen de se dégager et de remettre son radeau à flot. 

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