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Le voyage des géomètres
en Amérique du Sud
La Harpe, 1820  

Voyage des mathématiciens français et espagnols aux montagnes de Quito
Présentation
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Les géomètres au Pérou
Rendez-vous à Quito
Le pays des volcans
La jungle des triangles
La seconde base
La fin des opérations
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La descente de l'Amazone
Une envie d'Amazonie
Au pays des Jivaros
En terre Omagua
Au Brésil
La fin des moustiques
La fin des opérations

La Harpe
1820.

On avait été retenu, tout le mois de janvier et la moitié de février, aux premiers des signaux des environs de la base, et à ceux de Pambamarca, de Tanlagoa et de Changailli. Le Cotopaxi et le Coraçon devinrent ensuite le champ des opérations : mêmes embarras et mêmes souffrances : le 9 août, Bouguer et La Condamine, toujours accompagnés d'Ulloa, achevèrent de prendre leurs angles au Coraçon, après avoir passé vingt-huit jours sur cette montagne. Dans le reste du mois, ils finirent ceux du Papaourcou, du Pouca-Ouaïcou et du Milin. Le 16, les deux académiciens français, étant partis seuls de la ferme d'Illitiou, après avoir fait prendre le devant à tout leur bagage, jugèrent que le porteur de la tente sous laquelle ils devaient camper ne pouvait arriver au signal avant la nuit; ils cherchèrent vainement une grotte. La nuit les surprit en plein champ, au pied de la montagne, et dans une lande très froide, où la nécessité les contraint d'attendre le jour; leurs selles leur servirent de chevet, le manteau de Bouguer, de matelas et de couverture; une cape de taffetas usée, dont La Condamine s'était heureusement pourvu, devint un pavillon soutenu sur leurs couteaux de chasse, et leur fournit un abri contre le verglas qui tomba toute la nuit. Au jour, ils se trouvèrent enveloppés d'un brouillard si épais, qu'ils se perdirent en cherchant leurs mules : Bouguer ne put même rejoindre la sienne. A peine, à dix heures et demie, le temps était-il assez clair pour voir à se conduire. Dans la station du Contour-Palti, sur le Chimboraço, ils eurent à redouter les éboulements des grosses masses de neige, incorporées et durcies avec le sable, qu'ils avaient prises d'abord pour des bancs de rochers; elles se détachaient du sommet de la montagne, et se précipitaient dans ces profondes crevasses entre lesquelles leur tente était placée; ils étaient souvent réveillés par ce bruit, que les échos redoublaient, et qui semblait encore s'accroître dans le silence de la nuit. Au Choujai, où ils passèrent quarante jours, La Condamine, logé dans la tente même qui servait de signal, avait pendant la nuit le terrible spectacle du volcan de Sangaï : tout un côté de la montagne paraissait en feu comme la bouche même du volcan; il en découlait un torrent de soufre et,de bitume enflammé, qui s'est creusé un lit au milieu de la neige dont le foyer ardent du sommet est sans cesse couronné; le torrent porte ses flots dans la rivière d'Upano, où il fait mourir le poisson à une grande distance. Le bruit du volcan se fait entendre fréquemment à Guayaquil, qui en est éloigné de plus de quarante lieues en droite ligne.

Sur une des pointes de l'Assouay, qu'on nomme Sinaçahouan, et qui n'est inférieur au Pichincha que de quatre-vingt-dix toises, le temps se trouva clair et serein le 27 avril, à l'arrivée de La Condamine; il y découvrait un très bel horizon, précisément entre deux chaînes de la cordillère qui fuyaient à perte de vue au nord et au sud. Le Cotopaxi s'y faisait distinguer à cinquante lieues de distance; les montagnes intermédiaires, et surtout les vallons voisins, s'offraient à vol d'oiseau comme sur une carte topographique. Insensiblement la plaine se couvrit d'une vapeur légère; on n'aperçut plus les objets qu'à travers un voile transparent qui ne laissait paraître distinctement que les plus hauts sommets des montagnes. Bientôt La Condamine, seul alors, fut enveloppé de nuages, et ses instruments lui devinrent inutiles; il passa tout le jour et la nuit suivante sous une tente sans murs. Le 28, Bouguer l'ayant rejoint avec Ulloa, la tente fut placée quelques toises plus bas, pour la mettre un peu à l'abri d'un vent très froid qui souffle toujours sur ce paramo. Précaution inutile : la nuit du 29 au 30, vers les deux heures du matin, il s'éleva un orage mêlé de neige, de grêle et de tonnerre; les trois associés furent réveillés par un bruit affreux; la plupart des Piquets étaient arrachés; les quartiers de roche qui avaient servi à les assurer, roulaient les uns sur les autres; les murailles de la tente, déchirées et raides de verglas, ainsi que les attaches rompues et agitées d'un vent furieux, battaient contre les mâts et la traverse, et menaçaient les trois mathématiciens de les couvrir de leurs débris. Ils se levèrent avec précipitation. Nul secours de la part de leur cortège d'Indiens, qui était demeuré dans une grotte assez éloignée. Enfin, à la lueur des éclairs, ils réussirent à prévenir le mal le plus pressant, qui était la chute de la tente, où le vent et la neige pénétraient de toutes parts. Le lendemain ils en firent dresser une autre plus bas et plus à l'abri; mais les nuits suivantes n'en furent pas plus tranquilles : trois tentes, montées successivement, avec la peine qu'on peut s'imaginer, sur un terrain de sable et de roche, eurent toutes le même sort. Les Indiens, las de racler et de secouer la neige dont elles se couvraient continuellement, prirent tous la fuite les uns après les autres. Les chevaux et les mules, qu'on laissait aller, suivant l'usage du pays, pour chercher leur pâture, se retirèrent par instinct dans le fond des ravines. Un cheval fut trouvé noyé dans un torrent, où le vent l'avait sans doute précipité. Godin et Juan, qui observaient d'un autre côté sur la même montagne, ne souffrirent guère moins, quoique campés dans un lieu plus bas. Cependant on acheva le 7 mai de prendre tous les angles dans cette pénible station, et l'on se rendit le même jour à Cagnar, gros bourg peuplé d'Espagnols, à cinq lieues au sud de l'Assouay. En voyant de loin les nuages, les tonnerres et les éclairs qui avaient duré plusieurs jours, et la neige qui était tombée sans relâche sur la cime de la montagne, les habitants du canton avaient jugé que tous les mathématiciens y avaient péri : ce n'était pas la première fois, qu'on en avait fait courir le bruit, et dans cette occasion on fit pour eux des prières publiques à Cagnar.

Mais souvenons-nous que l'objet de cet article n'est pas de les suivre dans toutes leurs stations, et qu'il suffit d'avoir représenté une partie des obstacles qu'ils eurent presque sans cesse à combattre. On a déjà dit que, depuis le commencement d'août 1737 jusqu'à la fin de juillet 1739, la compagnie de Bouguer et La Condamine habita sur trente-cinq différentes montagnes, et celle de Godin sur trente-deux.

 L'autre bataille des pyramides.
 Dès l'année 1735, avant le départ des académiciens, La Condamine avait proposé de fixer les deux termes de la base fondamentale des opérations qu'ils allaient faire au Pérou par deux monuments durables, tels que deux, colonnes, ou obélisques, ou pyramides, dont l'usage serait expliqué par une inscription. Le projet fut approuvé de l'académie dés sciences. Celle des belles-lettres rédigea l'inscription. On eut pour but de n'y rien insérer qui pût déplaire à la nation espagnole ou blesser les droits légitimes du souverain dans les états et sous la protection duquel on avait choisi le champ du travail. Les académiciens partirent; ils exécutèrent glorieusement leur entreprise, et La Condamine prit, avec le consentement de ses associés, la commission d'élever le monument dans la plaine d'Yaronqui, où l'on a vu que la base avait été mesurée.

Son premier soin, lorsqu'il vit cette mesure achevée, fut de constater inviolablement les deux termes. Dans cette vue, il fit transporter à chaque extrémité une meule de moulin. Il fit creuser le sol et enterrer les meules; de sorte que les deux jalons qui terminaient la distance mesurée occupaient les centres vides de ces pierres. On n'eut pas besoin, dit-il, de méditer beaucoup sur la matière et la forme qui convenaient le mieux à un monument simple et durable, propre à constater sans équivoque les deux termes de la base. Quant à la forme, la plus avantageuse était la pyramide; et la plus simple de toutes les pyramides était un tétraèdre. Mais, comme il convenait d'orienter l'édifice par rapport aux régions du monde, il se détermina par cette raison à donner quatre faces aux pyramides, sans compter celle de leur base : ce qui rendait d'ailleurs la construction plus facile. L'inscription, posée sur une face inclinée, eût présenté un aspect désagréable; elle eût été moins aisée à lire et, trop exposée aux injures de l'air : il fallait, donc un socle ou piédestal assez haut pour porter l'inscription. Quant à la matière, il n'y avait point à choisir; la terre n'aurait point eu assez de solidité. Comme la carrière des pierres de taille la plus voisine était au-dessus de Quito à six ou sept lieues de distance, on n'eut pas d'autre parti à prendre que de tirer des ravines les plus proches des pierres dures, et des quartiers de roche pour le massif intérieur de l'ouvrage, sauf à le revêtir extérieurement de briques.

La Condamine fit marché pour les pierres. Elles ne pouvaient être transportées qu'à dos de mulet, seule voiture que le pays permette; et cette seule opération demandait plusieurs mois de travail. Il donna les ordres nécessaires pour faire mouler et cuire les briques sur le lieu même. Quoique les bâtiments ordinaires, dans l'Amérique espagnole, ne soient composés que de grosses masses de terre pétrie et séchée au soleil, on ne laisse pas d'y faire aussi des briques à la manière de l'Europe : le seul changement fut d'en faire le moule d'une plus grande proportion, afin que, ne pouvant servir à toute autre fabrique, on ne fût pas tenté de dégrader ce monument pour les prendre. La chaux fut apportée de Cayambé, à dix lieues de Quito, vers l'orient, comme la meilleure du pays.

L'aveu du souverain, ou de ceux qui le représentent, étant nécessaire pour ériger un monument public dans une terre étrangère, La Condamine jugea qu'il était temps de régler avec ses associés les termes de l'inscription pour la communiquer à l'audience royale de Quito, qui rend ses arrêts au nom de sa majesté catholique comme toutes les cours souveraines d'Espagne. Il la mit au net, de concert avec Bouguer, et obtint de l'audience royale la permission de la placer.

Les fondements des pyramides étaient posés La Condamine pressa vivement le resté de l'édifice. II eut à vaincre de nouveaux obstacles de la part du terrain; qui, étant inégal et sablonneux, le força de recourir aux pilotis; de celle des ouvriers péruviens, également maladroits et paresseux; et surtout le manque d'eau pour éteindre la chaux et détremper le mortier, qui le mit dans la nécessité d'en faire amener, par un lit creusé en pente douce, jusqu'au lieu du travail. Ces embarras regardaient la construction, surtout celle de la pyramide boréale; mais ils augmentèrent beaucoup lorsqu'il fallut trouver des pierres propres aux inscriptions, les tailler, les tirer de quatre cents pieds de profondeur, les graver, et les transporter au lieu de leur destination. Celles qu'il avait déjà reconnues, et sur lesquelles on comptait, avaient été enlevées ou brisées par les crues d'eau. Il parcourut dans un grand espace les lits de tous les torrents et de tous les ravins pour trouver de quoi former deux tables de la grandeur qui convenait à ses vues. Lorsqu'elles furent trouvées, il fit faire à Quito les instruments nécessaires; et, quoique muni des ordres du président, du corrégidor et des alcades, il eut beaucoup de peine à rassembler les tailleurs de pierre. A mesure qu'ils désertaient avec ses outils, il en renvoyait d'autres à leur place. Un travail pour lequel ils étaient payés à la journée ne laissait pas de leur paraître insupportable, par sa lenteur. Aussi les pics les mieux acérés s'émoussaient ou se brisaient au premier coup. Il fallait continuellement les rapporter à Quito pour les réparer. La Condamine avait un homme gagé, dont ces voyages étaient l'unique fonction.

Les pierres ayant été dégrossies, il fut question de les polir. On n'imagina point d'autre moyen que de frotter l'une sur l'autre les faces destinées à recevoir l'inscription. Elle venait d'être arrêtée entre les trois académiciens. Il restait à faire graver, les lettres opération qui avait déjà paru fort difficile à Quito pour une autre inscription qui contenait le résultat de toutes les observations et la longueur du pendule. Les deux pierres avaient été taillées, sculptées, polies. dans le fond même de la ravine où elles avaient été trouvées; l'inscription y fut gravée aussi, à la réserve de ce qui regardait les deux officiers espagnols, qui fut laissé en blanc. Ensuite les pierres furent enlevées avec un engin fixé dans la plaine, au bord d'une cavée de soixante toises de profondeur. Mais les câbles étant de cuir comme les cordes du pays, une pluie abondante, qui retarda le travail, allongea tellement les torons, qu'ils se rompirent; et l'une des pierres, retombant au fond de la ravine, y fut brise en mille pièces. Ainsi les peines de six mois furent perdues en un instant. Heureusement Morainville trouva une autre pierre, et le dommage fut réparé.

Enfin les pyramides étaient achevées, et La Condamine attendait que les pierres qui portaient l'inscription fussent, en place pour en faire dresser un procès-verbal, auquel il voulait joindre le dessin des pyramides, avec une copie figurée de l'inscription, et présenter le tout à l'audience royale, lorsque l'énoncé de cette inscription excita un assez long procès entre les deux officiers espagnols et les académiciens de Paris. Les premiers se plaignaient qu'on ne fit pas d'eux une mention convenable, et prétendaient de plus que cette inscription blessait les droits et l'honneur de la couronne d'Espagne. Le procès dura deux ans. La Condamine finit par le gagner pleinement à l'audience. Mais, comme il était difficile que des Français eussent plus de crédit en Espagne que des Espagnols, on apprit bientôt qu'on avait expédié de Madrid des ordres pour la démolition des pyramides. Il est vrai que ces ordres furent révoqués peu de temps après: Mais, avant que la révocation fût arrivée, ils étaient exécutés; et une vaine jalousie nationale détruisit ce beau monument d'une si belle entreprise; ces pyramides, ouvrages de tant de soins, et qu'il serait difficile de rétablir avec la même justesse dans les dimensions et dans les rapports.

Des mesures prises dans la zone torride et dans la Laponie suédoise, il est résulté que la différence entre le degré du Pérou et celui de la Laponie est de huit cents toises (Maupertuis, Le voyage en Laponie, texte en ligne). Or il n'est ni vraisemblable, ni même possible qu'une différence si considérable puisse être attribuée à une erreur d'observation. Ainsi ce qu'on cherchait paraît démontré, en partant de ce principe qui n'est pas contesté, que, si les degrés vont en s'allongeant vers les pôles, la Terre est un sphéroïde aplati.

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